Malgré la croissance économique, les difficultés persistent pour de nombreuses familles en Espagne. Une étude de Funcas révèle un décrochage préoccupant face au reste de l’Europe.


Renoncer à une semaine de vacances. Reporter le remplacement de meubles usés. Ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue, ni même s'offrir certaines sorties entre amis. La précarité ne se lit pas seulement sur une fiche de paie : elle se mesure aussi à ce qui devient inaccessible.
En Espagne, 10,7 % des enfants de moins de 16 ans vivent dans un contexte de privation matérielle et sociale sévère. Plus d’un sur dix. Chez les personnes de 65 ans et plus, cette proportion tombe à 4,7 %. Un écart de plus du simple au double dans un pays qui enchaîne pourtant les années de croissance et de créations d’emplois.
Ces chiffres sont tirés d’une étude publiée lundi 26 octobre par Funcas. À partir des données d’Eurostat et de l’Institut national de la statistique espagnol (INE), la fondation d’études économiques dresse un constat en demi-teinte : la bonne santé de l’économie espagnole ne se traduit pas par une réduction comparable des difficultés sociales. Et depuis dix ans, le pays décroche par rapport à ses voisins européens.
Ce que signifie vivre dans un contexte de privations sévères en Espagne
De quoi parle-t-on exactement ? L’indicateur européen ne s’arrête pas au niveau des revenus. Il recense treize difficultés concrètes : ne pas pouvoir chauffer correctement son logement, faire face à une dépense imprévue, remplacer des vêtements usés ou participer régulièrement à des activités sociales, entre autres. La privation matérielle et sociale est considérée comme sévère lorsque sept de ces treize limitations au moins sont réunies.
Pour les enfants, la mesure repose en grande partie sur les conditions de vie du foyer. Les chercheurs préfèrent donc parler d’un « contexte de privation » plutôt que de difficultés nécessairement vécues de la même manière par chaque enfant.
En Espagne, le taux atteint 10,7 % chez les moins de 16 ans, contre 8,1 % pour l’ensemble de la population. Les 30-64 ans sont eux aussi fortement concernés, à 8,8 %.
Le phénomène n’est pas nouveau. Entre 2015 et 2025, la proportion d’enfants touchés a même légèrement reculé, de 11,1 % à 10,7 %. Une amélioration modeste, surtout au regard des progrès enregistrés ailleurs en Europe.
En dix ans, l’Espagne décroche face au reste de l’Europe
En 2015, l’Espagne affichait un taux de privation matérielle et sociale sévère de 7,4 %, inférieur à la moyenne européenne de 9,7 %. Dix ans plus tard, le rapport s’est inversé : 8,1 % en Espagne, contre 6,3 % dans l’Union européenne.
Le pays est ainsi passé de la 15e à la 5e place parmi les 27 États membres, classés du taux le plus élevé au plus faible. Attention toutefois à ce que ce classement raconte, et à ce qu’il ne raconte pas. La situation espagnole ne s’est pas dégradée de manière continue. Le taux a fluctué au fil de la décennie, notamment pendant la pandémie et la période d’inflation. Selon l’INE, il a même légèrement diminué entre 2024 et 2025, de 8,3 % à 8,1 %.
Le décrochage espagnol est avant tout relatif. Tandis que le pays enregistrait peu de progrès sur dix ans, plusieurs de ses voisins, notamment en Europe orientale, réduisaient fortement la proportion de leur population confrontée à ces privations.
L’Espagne, autrefois mieux placée que la moyenne européenne, figure désormais parmi les pays où elles demeurent les plus répandues. Pour Funcas, cette évolution soulève une question : pourquoi plusieurs années de croissance et de progression de l’emploi n’ont-elles pas davantage amélioré les conditions de vie des personnes les plus fragiles ?
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France et Espagne : des trajectoires opposées, des privations presque identiques
La comparaison avec la France apporte un autre éclairage. En 2025, le taux de privation matérielle et sociale sévère des moins de 16 ans atteint 10,7 % en Espagne et 10,5 % en France, contre 8,1 % en moyenne dans l’Union européenne.
Les deux pays présentent donc des niveaux presque identiques, mais leurs trajectoires diffèrent. En Espagne, la proportion a légèrement diminué depuis 2015, lorsqu’elle atteignait 11,1 %. En France, elle est passée de 8,8 % à 10,5 % sur la même période.
L’un connaît une faible amélioration, l’autre une dégradation. Dix ans plus tard, leurs résultats se rejoignent.
Ces chiffres ne signifient pas que les systèmes sociaux français et espagnol se valent. Politiques familiales, revenus, logement et composition des ménages diffèrent sensiblement. Ils montrent en revanche qu’un niveau élevé de richesse nationale ne garantit pas, à lui seul, de bonnes conditions de vie à tous les enfants.
De l’Andalousie à Valence, un pays aux fortes disparités sociales
La moyenne espagnole masque aussi d’importants écarts territoriaux. Selon l’Enquête sur les conditions de vie 2025 de l’INE, la privation matérielle et sociale sévère concerne 10,9 % de la population en Andalousie, 8,9 % en Catalogne et 8,4 % dans la Communauté de Madrid.
La Communauté valencienne affiche un taux de 6,9 %, inférieur à la moyenne nationale de 8,1 %. Précision importante : ces statistiques régionales concernent l’ensemble de la population, et non les seuls enfants. Elles ne permettent donc pas d’établir un classement territorial de la précarité infantile.
Elles dessinent néanmoins une Espagne aux situations sociales contrastées. Les caractéristiques des ménages, les économies locales et les conditions de logement varient d’une région à l’autre, sans que ces chiffres permettent d’en mesurer précisément les effets. Une économie régionale dynamique ne protège pas nécessairement tous ses habitants des difficultés matérielles.
Les plus de 65 ans relativement épargnés par les privations
C’est l’autre contraste de l’étude Funcas. En Espagne, 4,7 % des personnes de 65 ans et plus vivent dans une situation de privation matérielle et sociale sévère. Un niveau inférieur à la moyenne nationale et légèrement plus faible que celui de leurs homologues européens, établi à 4,9 %.
Les chercheurs avancent plusieurs explications. Les revenus des ménages âgés ont d’abord été relativement moins exposés aux destructions d’emplois provoquées par la crise financière de 2008. Les pensions ont ensuite bénéficié de mécanismes de revalorisation qui ont contribué à préserver leur pouvoir d’achat.
Cette relative protection n’a pourtant rien de constant. Chez les plus de 65 ans, le taux de privation est passé de 3,5 % en 2015 à 8,1 % en 2018, avant de redescendre à 4,7 % en 2025.
Funcas rappelle aussi que l’indicateur intègre des dimensions sociales, notamment les loisirs et les relations personnelles, dont l’évolution ne suit pas nécessairement celle des difficultés strictement matérielles. Il serait donc trompeur d’opposer des retraités protégés à une jeunesse sacrifiée. Les données décrivent des vulnérabilités différentes selon les âges, pas un conflit entre générations.
En Espagne, la croissance ne suffit pas à réduire les privations
Comment réduire durablement ces privations ? Pour Funcas, la réponse ne peut pas reposer sur la seule croissance économique. La fondation évoque plusieurs leviers : les aides aux enfants, le soutien au logement, l’accès à une éducation préscolaire abordable et la lutte contre la pauvreté des personnes qui travaillent. Pour les jeunes adultes, la stabilité de l’emploi et des rémunérations suffisantes constituent également des enjeux majeurs.
Aucune de ces mesures ne représente une solution unique. Toutes supposent des choix budgétaires et des arbitrages. L’étude met surtout en évidence les limites d’une lecture exclusivement économique de la situation espagnole. Un pays peut créer des emplois, voir ses revenus moyens progresser et conserver une proportion importante d’habitants confrontés à de graves privations. Les chiffres de la croissance racontent une partie de l’histoire. Ceux des conditions de vie en racontent une autre.
Méthodologie : ce que mesurent les chiffres
Cette analyse s’appuie sur le rapport Funcas du 26 octobre 2026, fondé sur les données d’Eurostat et de l’INE. L’indicateur de privation matérielle et sociale sévère retient au moins sept difficultés économiques ou sociales parmi treize : sept mesurées au niveau du foyer et six au niveau individuel. Pour les moins de 16 ans, certaines limitations individuelles sont estimées à partir des réponses des adultes du ménage. Il est donc plus exact de parler d’enfants vivant dans un « contexte de privation ». Cet indicateur ne doit pas être confondu avec le taux de pauvreté monétaire ou le taux AROPE, qui reposent sur d’autres définitions. Les comparaisons régionales de l’INE concernent l’ensemble de la population.
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