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Les Espagnols vivent-ils vraiment mieux qu’il y a dix ans ?

Deux fois moins de chômage, près de 4,5 millions d’emplois supplémentaires, des revenus en hausse… À première vue, l’Espagne de 2026 vit nettement mieux que celle de 2016. Jusqu’à ce qu’on regarde le prix de la pierre. En dix ans, les logements ont presque doublé de prix, brouillant sérieusement le bilan d’une décennie pourtant prospère sur bien des fronts. Alors, les Espagnols vivent-ils vraiment mieux qu’il y a dix ans ?

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Générée par intelligence artificielle
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 16 septembre 2026

En 2016, l’Espagne n’en avait pas encore tout à fait fini avec la grande crise. Un actif sur cinq était au chômage, plus de 4,5 millions de personnes cherchaient du travail et le salaire minimum plafonnait à 655,20 euros par mois.

Dix ans plus tard, la photo a changé. Le chômage est passé sous les 10 %, le pays compte près de 4,5 millions d’emplois supplémentaires et le salaire minimum a presque doublé. Les revenus ont progressé, même une fois l’inflation prise en compte, et plusieurs indicateurs de précarité ont reculé. À ce stade, le verdict paraît presque trop simple. Sauf qu’une autre courbe a pris l’ascenseur entre-temps : celle du logement. Et elle vient sérieusement compliquer l’histoire.

 

Emploi : en dix ans, l’Espagne a changé de monde

C’est sans doute la transformation la plus spectaculaire de la décennie. Au deuxième trimestre 2016, 18,301 millions de personnes avaient un emploi en Espagne. Le pays comptait alors 4,575 millions de chômeurs, pour un taux de chômage de 20 %.

Au deuxième trimestre 2026, l’INE recense 22,779 millions de personnes en emploi et 2,495 millions de chômeurs. Le chômage est tombé à 9,87 %. En dix ans, l’Espagne a donc créé 4,478 millions d’emplois, soit une hausse de 24,5 %, tandis que le nombre de chômeurs a presque été divisé par deux.

Le chiffre dit plus qu’un simple embellissement statistique. En 2016, chercher du travail restait encore une expérience de masse. En 2026, le chômage demeure élevé à l’échelle européenne, mais il ne pèse plus avec la même brutalité sur la société espagnole. Sur le terrain de l’emploi, le match est sans appel : l’Espagne de 2026 va mieux.

 

Salaires : la hausse en trompe-l’œil

Sur la fiche de paie, la décennie paraît généreuse. Le salaire brut annuel moyen est passé de 23.156,34 euros en 2016 à 29.540,26 euros en 2024, dernière année disponible dans la même série de l’INE. Soit 27,6 % de hausse.

Seulement voilà, pendant que les salaires grimpaient, les étiquettes n’ont pas attendu. Entre 2016 et 2024, le niveau général des prix a augmenté d’environ 23,7 %. Une fois l’inflation déduite, les 27,6 % fondent à 3,1 % de progression réelle.

Le salarié moyen gagne donc davantage qu’en 2016 et son pouvoir d’achat a légèrement progressé. Mais la fiche de paie raconte, à elle seule, une histoire beaucoup plus flatteuse que le passage en caisse. Et ce petit +3,1 % contraste singulièrement avec ce qui s’est produit tout en bas de l’échelle.

 

Salaire minimum : de 655 à 1.221 euros, le grand rattrapage espagnol

655,20 euros. C’était le salaire minimum mensuel espagnol en 2016, versé sur quatorze mois. Dix ans plus tard, le SMI atteint 1.221 euros, toujours sur quatorze mensualités. La hausse nominale est spectaculaire : +86,4 % en dix ans.

Rien à voir, donc, avec les 27,6 % du salaire moyen entre 2016 et 2024. Depuis 2018, les gouvernements successifs ont engagé un rattrapage accéléré d’un salaire minimum espagnol longtemps resté très bas.

Gare toutefois à ne pas transformer 86,4 % de hausse en 86,4 % de pouvoir d’achat supplémentaire. Les prix ont eux aussi augmenté durant la décennie, et le SMI ne concerne qu’une partie des salariés.

Demeure un mouvement difficile à minimiser : le plancher salarial espagnol s’est relevé beaucoup plus vite que le reste de l’édifice. Pour les travailleurs les moins rémunérés, l’Espagne de 2026 n’est décidément plus celle de 2016.

 

Revenus : +18 % de pouvoir d’achat en près de dix ans

La fiche de paie ne raconte pas toute la vie d’un ménage. Allocations, pensions, revenus du capital ou autres ressources entrent aussi dans l’équation. Et lorsqu’on élargit la focale, l’amélioration apparaît plus nette.

Dans l’Enquête sur les conditions de vie de 2016, qui porte sur les revenus perçus en 2015, le revenu net moyen s’établissait à 10.708 euros par personne et par an. Dans la dernière enquête disponible, publiée en 2025 et portant sur les revenus de 2024, il atteint 15.620 euros.

Soit 45,9 % de plus. Mais contrairement aux salaires, l’inflation ne mange pas ici l’essentiel de la hausse. Les prix ont progressé d’environ 23,5 % entre 2015 et 2024 : une fois cet effet retiré, le revenu net moyen par personne reste en hausse de 18,1 % en termes réels.

Même mouvement à l’échelle du foyer. Le revenu net moyen des ménages est passé de 26.730 euros dans l’enquête de 2016 à 38.994 euros dans celle de 2025. Cette fois, les euros n’ont donc pas simplement couru derrière les prix. En moyenne, les revenus ont réellement gagné du pouvoir d’achat.

 

Pauvreté : toujours un Espagnol sur quatre exposé

L’amélioration se lit aussi plus bas sur l’échelle des revenus. En 2016, 22,3 % de la population se situait sous le seuil de risque de pauvreté. Dans l’Enquête sur les conditions de vie de 2025, cette proportion est tombée à 19,5 %. Une baisse de 2,8 points.

Précision importante : l’INE mesure ici un risque de pauvreté relatif, calculé notamment par rapport au revenu médian du pays. Il ne s’agit donc pas de comptabiliser les personnes vivant dans la pauvreté absolue, mais celles dont les revenus sont faibles par rapport au niveau de vie de l’ensemble de la population.

Un autre indicateur permet d’élargir le regard. L’AROPE européen combine risque de pauvreté, privation matérielle et sociale sévère et faible intensité de travail. Dans la série recalculée selon la définition actuelle afin de comparer correctement les années, il concernait 28,8 % de la population en 2016, contre 25,7 % en 2025.

Trois points de moins en près d’une décennie. L’amélioration est réelle, mais elle remet aussi les proportions en perspective : en 2025, un Espagnol sur quatre reste exposé au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. La décennie a donc fait reculer la précarité. Elle est encore loin de l’avoir mise hors-jeu.

 

Finir le mois, ça va mieux. Encaisser un imprévu, beaucoup moins

L’INE pose parfois des questions qui valent bien des tableaux Excel. Arrivez-vous à finir le mois ? En 2016, 16,6 % de la population répondait y parvenir avec « beaucoup de difficulté ». En 2025, cette proportion est tombée à 8,5 %. Presque deux fois moins.

C’est peut-être l’un des chiffres qui raconte le mieux le chemin parcouru. Au-delà des moyennes de revenus et des courbes du chômage, beaucoup moins d’Espagnols arrivent désormais à la fin du mois financièrement étranglés.

Mais il suffit d’une dépense imprévue pour que la fragilité réapparaisse. En 2016, 38,7 % de la population déclarait ne pas pouvoir y faire face avec ses seules ressources. En 2025, ils sont encore 36,4 %. À peine 2,3 points de mieux en près de dix ans. L’emploi a progressé, les revenus aussi, mais une large partie de la population reste sans véritable matelas de sécurité. Le mois se termine mieux. Le chauffe-eau qui lâche peut toujours le faire dérailler.

 

Logement : les prix ont presque doublé en dix ans

Et puis il y a la pierre. C’est elle qui vient sérieusement bousculer le bilan de ces dix années. Au deuxième trimestre 2016, les prix immobiliers avaient déjà repris leur ascension après l’effondrement provoqué par la crise financière : +3,9 % sur un an. Dix ans plus tard, au deuxième trimestre 2026, ils grimpent encore de 12,2 %, avec une hausse de 7,4 % dans le neuf et de 12,9 % dans l’ancien.

Mais ces variations annuelles masquent l’essentiel. Lorsqu’on déroule toute la décennie, l’indice des prix des logements achetés par les ménages a augmenté d’environ 91 % entre les deuxièmes trimestres 2016 et 2026. Autrement dit : presque un doublement en dix ans.

La comparaison avec les salaires n’est pas parfaitement symétrique — leur dernière donnée annuelle disponible s’arrête à 2024 — et il faut donc éviter de lui faire dire davantage qu’elle ne peut. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes : +91 % pour les prix des logements entre 2016 et 2026, contre +27,6 % pour le salaire moyen entre 2016 et 2024.

C’est ici que le bilan se complique sérieusement. On peut disposer aujourd’hui d’un peu plus de pouvoir d’achat qu’il y a dix ans pour de nombreux biens et services, tout en voyant s’éloigner celui qui engage souvent le plus lourdement une vie : son logement.

Et la même flambée raconte deux histoires opposées. Celui qui possédait déjà son appartement peut avoir vu son patrimoine s’apprécier fortement. Celui qui cherche aujourd’hui à devenir propriétaire contemple exactement la même hausse, mais depuis l’autre côté de la porte.

 

Alors, les Espagnols vivent-ils vraiment mieux qu’en 2016 ?

Au bout de dix ans de chiffres, la réponse est plutôt nette : globalement, oui. Le chômage est passé de 20 % à 9,87 %, l’Espagne compte près de 4,5 millions d’emplois supplémentaires, les revenus moyens ont progressé même après correction de l’inflation et le salaire minimum a connu un rattrapage spectaculaire. Le risque de pauvreté et plusieurs indicateurs de difficultés économiques ont, eux aussi, reculé. Ce n’est pas rien. Mais ce “oui” est assorti d’une sérieuse réserve.

Car la décennie n’a pas distribué ses progrès partout au même rythme. Entre 2016 et 2024, le salaire moyen n’a gagné qu’environ 3,1 % de pouvoir d’achat, malgré une hausse nominale de 27,6 %. Dans le même temps, sur une période légèrement différente qu’il faut garder à l’esprit, les prix d’achat des logements ont presque doublé entre 2016 et 2026.

Voilà peut-être le paradoxe espagnol de la décennie. Trouver un emploi est beaucoup plus facile qu’en 2016, les revenus sont plus élevés et plusieurs indicateurs sociaux vont dans le bon sens. Mais devenir propriétaire s’est considérablement compliqué.

Et selon l’endroit d’où l’on regarde ces dix années, elles ne racontent pas tout à fait la même histoire. Pour celui qui les a traversées avec un emploi stable et un appartement déjà acheté, l’Espagne de 2026 peut effectivement sembler plus prospère. Pour le jeune actif qui cherche aujourd’hui à se loger à Madrid, Barcelone, Málaga ou Palma, les statistiques du progrès ont forcément quelque chose de plus abstrait, et parfois presque indécent.

L’Espagne vit globalement mieux qu’il y a dix ans. Mais une partie de ce progrès s’est arrêtée devant la porte du logement.

Méthodologie. Cet article compare les dernières données officielles disponibles en septembre 2026 avec celles de 2016. Les périodes ne peuvent pas toujours être strictement identiques. Pour l’emploi et le chômage, la comparaison porte sur les deuxièmes trimestres 2016 et 2026 de l’Enquête de population active (EPA) de l’INE. Pour les salaires, la dernière Enquête annuelle de structure salariale disponible porte sur 2024 : les évolutions salariales sont donc calculées entre 2016 et 2024, et non jusqu’en 2026. Les données de l’Enquête sur les conditions de vie 2016 portent sur les revenus perçus en 2015 ; celles de l’enquête 2025 sur les revenus de 2024. Les évolutions en termes réels ont été calculées à partir des indices moyens annuels de l’IPC de l’INE. Pour le logement, la comparaison repose sur l’Indice des prix du logement (IPV) de l’INE entre les deuxièmes trimestres 2016 et 2026. La hausse cumulée d’environ 91 % concerne les prix d’achat des logements couverts par cet indice et ne mesure pas l’évolution des loyers. Enfin, l’indicateur AROPE de 2016 utilisé ici provient de la série recalculée selon la définition européenne actuelle, afin de permettre une comparaison cohérente avec 2025.

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