Une cascade de scandales touche le PSOE, le gouvernement et son entourage : plus d’une centaine de personnes apparaissent désormais dans des procédures judiciaires, mettant le pouvoir espagnol sous pression.


Lorsque Pedro Sánchez arrive au pouvoir en juin 2018, c'est précisément au nom de la lutte contre la corruption. Le dirigeant socialiste renverse le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy grâce à une motion de censure déclenchée après la condamnation du Parti Populaire dans l'affaire Gürtel, l'un des plus grands scandales politico-financiers de l'histoire de l'Espagne. Huit ans plus tard, le contraste est saisissant : selon le dernier décompte publié par plusieurs médias espagnols, plus d'une centaine de personnes sont aujourd'hui mises en examen, poursuivies ou déjà condamnées dans les différentes affaires qui touchent le PSOE, le gouvernement ou l'entourage du président.
D'ailleurs, pour la première fois dans l’Espagne démocratique, les familles proches de deux présidents du gouvernement sont directement concernées par des procédures judiciaires. L’épouse et le frère de Pedro Sánchez, ainsi que l’ancien chef du gouvernement José Luis Rodríguez Zapatero, ses deux filles et sa femme, ont été cités dans différentes enquêtes.
Mais la crise actuelle dépasse largement les affaires familiales. Ce qui fragilise aujourd’hui le gouvernement espagnol, c’est l’accumulation de dossiers touchant différents niveaux du pouvoir : responsables politiques, dirigeants ou anciens responsables d’organismes publics et hauts fonctionnaires de certaines structures essentielles de l’État. Retour sur les principales affaires qui, loin d’être isolées, apparaissent souvent liées entre elles par des acteurs communs, des réseaux d’influence et des connexions entre sphères politique et économique.
Koldo, Abalos et Cerdan : les hommes du président
C'est l'affaire Koldo qui ouvre la boîte de Pandore des scandales. Révélée en février 2024 avec l'arrestation de Koldo García, ancien conseiller de l'ex-ministre des Transports José Luis Ábalos, elle constitue le premier grand scandale de corruption qui frappe directement le gouvernement Sánchez.
L'enquête, ouverte sur des soupçons de commissions illicites dans l'attribution de marchés publics de matériel sanitaire pendant la pandémie de Covid-19, s'étend rapidement bien au-delà des seuls contrats de masques, avec la découverte d'un réseau présumé d'intermédiaires et de commissions occultes atteignant d'autres marchés publics et des entreprises d'État.
Le dossier prend une dimension politique inédite lorsque les juges remontent jusqu'à José Luis Ábalos, alors ministre des Transports et secrétaire à l'Organisation du PSOE, considéré comme le bras droit de Pedro Sánchez. L'affaire a également pris une dimension plus sulfureuse avec les révélations sur la vie privée de José Luis Ábalos. Les enquêteurs se sont intéressés à de nombreux avantages en nature dont auraient bénéficié plusieurs prostituées.
Ces révélations, très médiatisées en Espagne, ont contribué à accentuer le discrédit politique autour du dossier, même si elles ne constituent pas le cœur des poursuites pour corruption. La première procédure jugée a conduit le Tribunal suprême à condamner le 22 juin dernier José Luis Ábalos à 24 ans et 3 mois de prison et Koldo García à 19 ans et 8 mois. D'autres volets de l'enquête restent en cours.
Affaire Koldo : la condamnation historique d’Ábalos secoue l’Espagne
La crise s'est encore aggravée avec la mise en examen en juin 2025 de Santos Cerdan pour organisation criminelle, corruption et trafic d'influence. Secrétaire à l'Organisation du PSOE après la démission d'Abalos, il devient à son tour l'un des hommes les plus influents du socialisme espagnol, et était considéré comme l'un des plus proches collaborateurs de Pedro Sánchez. Placé plusieurs mois en détention provisoire par le Tribunal suprême avant d'être remis en liberté sous contrôle judiciaire, il attend désormais son procès.
Entre-temps, Santos Cerdan vient de publier un livre, la chute (la caida), dans lequel il se présente comme la victime d'un jugement médiatique, mais aussi comme l'un des principaux artisans du pouvoir de Pedro Sánchez. Il y rappelle le rôle central qu'il affirme avoir joué dans les négociations les plus sensibles du PSOE, notamment avec les nationalistes basques du PNV et catalans Junts, laissant entendre qu'il détient de nombreuses informations sur le fonctionnement du pouvoir. Un message que plusieurs observateurs ont interprété comme une mise en garde implicite adressée au président du gouvernement et à son parti.
L’affaire des hydrocarbures
Dans le prolongement de l’affaire Koldo, apparaît une autre enquête majeure toujours en cours : l’affaire des hydrocarbures. Le dossier porte sur un vaste système présumé de fraude à la TVA dans le secteur des carburants, dans lequel les enquêteurs soupçonnent un réseau d’entreprises d’avoir éludé des centaines de millions d’euros d’impôts. Selon la Guardia Civil, la fraude aurait dépassé les 182 millions d’euros.
Begoña Gómez : l’épouse du président
La première affaire qui a profondément fragilisé Pedro Sánchez concerne son épouse, Begoña Gómez. Elle est poursuivie dans une enquête portant notamment sur des soupçons de trafic d’influence, de corruption dans les affaires et de détournement de fonds publics.
Le dossier porte principalement sur ses activités liées à l’Université Complutense de Madrid, où elle dirigeait une chaire, ainsi que sur les relations entretenues avec plusieurs entreprises ayant bénéficié de contrats publics ou ayant participé à des projets associés à ses initiatives.
L'affaire a provoqué une crise politique majeure en 2024, lorsque Pedro Sánchez avait publiquement envisagé de quitter ses fonctions avant de décider de rester à la tête du gouvernement. Depuis, il affirme que son épouse fait l’objet d’une campagne de harcèlement politique orchestrée par ses adversaires.
David Sánchez : le frère du président
Le frère du chef du gouvernement, David Sánchez, est également au cœur d’une procédure judiciaire. L’affaire porte sur les soupçons de prévarication et de trafic d’influence concernant son recrutement par la province de Badajoz pour un poste lié à la promotion culturelle. Le procès s’est tenu et la justice doit désormais rendre sa décision.
Zapatero, l'ancien président
L’ancien président socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, figure historique du PSOE, est lui aussi associé à plusieurs investigations. Il peut se targuer d'être devenu le premier ancien président du gouvernement à être mis en examen dans une affaire de corruption. Zapatero est au cœur de l'enquête dite "Plus Ultra", qui dépasse largement les frontières espagnoles.
Les enquêteurs de l'Audiencia Nacional soupçonnent l'ancien dirigeant socialiste d'avoir mis à profit son important réseau international pour intervenir dans des opérations économiques en échange de rémunérations. Selon les rapports de l'UDEF (la brigade financière de la police espagnole), son entourage aurait servi d'intermédiaire dans plusieurs dossiers liés au sauvetage public de la compagnie aérienne Plus Ultra, mais aussi dans des négociations concernant des exportations de pétrole, d'or et de nickel vénézuéliens vers des entreprises chinoises et suisses.
L'affaire a pris une nouvelle dimension lors des perquisitions menées en mai 2026 dans son bureau madrilène. Les policiers y ont découvert un coffre-fort contenant des bijoux de luxe dont la valeur a été estimée à plus de 1,3 million d'euros. Incapables, à ce stade, d'en établir l'origine, les enquêteurs ont ouvert un volet distinct pour de possibles infractions fiscales et de contrebande.
Zapatero conteste l'ensemble des accusations portées contre lui. Il a d'abord affirmé que les bijoux découverts dans le coffre-fort de son bureau provenaient d'héritages familiaux et de cadeaux reçus au fil des années. Lors de sa comparution devant le juge, l'ancien président a toutefois choisi de ne pas s'expliquer sur leur origine, demandant un délai supplémentaire pour présenter les justificatifs qu'il estime nécessaires. Depuis, l'Agence fiscale espagnole, représentée par l'Abogacía del Estado, s'est constituée partie à la procédure. La justice devra désormais déterminer si les éléments réunis permettent d'établir les infractions présumées de trafic d'influence, blanchiment, fraude fiscale ou contrebande qui sont examinés dans ce dossier.
Affaire Plus Ultra : les bijoux à 1,3 million d'euros qui embarrassent Zapatero
Le PSOE, le parti du président
Au-delà des deux anciens secrétaires à l'Organisation du PSOE, José Luis Ábalos et Santos Cerdán, plusieurs autres responsables socialistes apparaissent dans différentes procédures judiciaires. Parmi eux figure Miguel Ángel Gallardo, ancien dirigeant du PSOE en Estrémadure et candidat à la présidence de la région, poursuivi dans l'affaire concernant le recrutement de David Sánchez, le frère du président du gouvernement.
Le parti est également visé par une enquête portant sur son financement, avec des soupçons de paiements en espèces et de possibles commissions occultes. Dans ce contexte, plusieurs médias espagnols évoquent la possibilité que le juge décide, dans les prochains jours, de mettre en examen le PSOE en tant que personne morale pour un possible financement illégal. Si cette décision intervenait, elle constituerait un précédent majeur pour le parti socialiste et marquerait une nouvelle étape dans une crise qui ne touche plus seulement des responsables individuels, mais pourrait désormais concerner directement l'organisation politique elle-même.
Crise ouverte au PSOE : Pedro Sánchez ébranlé par un scandale de corruption
Leire Díez : la "fontanera" du PSOE
Autre affaire très embarrassante pour les socialistes, celle de Leire Díez, rapidement surnommée la fontanera del PSOE (le plombier du PSOE) par les médias espagnols. Ancienne cadre du parti, elle est soupçonnée d'avoir participé à un réseau parallèle chargé de rechercher des informations compromettantes sur des magistrats, des policiers de l'UCO (l'unité anticorruption de la Guardia Civil) et des adversaires politiques afin de discréditer les enquêtes visant le pouvoir. L'affaire nourrit les accusations d'existence de véritables "structures parallèles" gravitant autour du PSOE, ce que le parti conteste fermement.
Guerre interne au sein de la Guardia Civil
Les investigations ont également atteint les plus hauts niveaux des forces de sécurité. La directrice générale de la Guardia Civil, Mercedes González, a été mise en examen dans le cadre de l'affaire dite de la "cloaca del PSOE" (les égouts du PSOE), tout comme Manuel Llamas, directeur adjoint opérationnel (DAO) de la Police nationale.
Les enquêteurs s'intéressent en particulier à d'éventuelles interventions destinées à entraver certaines investigations touchant le pouvoir ou à obtenir des informations confidentielles. Le gouvernement continue d'afficher sa confiance envers Mercedes González, qui est restée en fonction malgré sa mise en examen, tandis que les procédures judiciaires suivent leur cours.
Le Procureur général Álvaro García Ortiz et l’indépendance judiciaire
Alvaro Garcia Ortiz est devenu le premier procureur général de l'État à être condamné dans l'histoire de la démocratie espagnole. Ainsi, en novembre 2025, le Tribunal suprême l'a reconnu coupable de révélation de secrets dans une affaire de divulgation d'informations confidentielles concernant le compagnon d'une adversaire politique du PP.
García Ortiz a été condamné à deux ans d'interdiction d'exercer les fonctions de procureur général, à une amende et à des dommages et intérêts. Cette affaire a ravivé les interrogations sur l'indépendance du ministère public, d'autant que Pedro Sánchez avait déclaré en 2020 : "De qui dépend le ministère public ? Du gouvernement. Eh bien voilà ! (¿De quién depende la Fiscalía? Del Gobierno, pues eso).
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Pots-de-vin et octroi d'aides publiques
La SEPI (Société publique de participations industrielles de l'État) est également au cœur des investigations. Les enquêteurs soupçonnent plusieurs dirigeants, actuels ou anciens, d'avoir favorisé l'octroi d'aides publiques, de contrats ou d'opérations de sauvetage d'entreprises en échange de commissions occultes.
Les investigations portent notamment sur le sauvetage de Tubos Reunidos, mais aussi sur des opérations concernant Forestalia, Mercasa, Enusa et le Parque Empresarial del Principado de Asturias. L'actuelle présidente de la SEPI, Belén Gualda, a été mise en examen fin juin, tandis que le gouvernement continue de lui apporter son soutien.
Des enquêtes encore ouvertes
Cette succession de dossiers pourrait encore connaître de nouveaux développements. Plusieurs enquêtes sont toujours en cours et les ramifications de certaines affaires, notamment celles liées aux réseaux d'intermédiaires et aux marchés publics, n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Après la boîte de Pandore ouverte par le dossier Koldo, l’Espagne s’attend désormais à de nouvelles révélations.










