À Madrid, Pomme d’Api cultive depuis 1989 l’esprit d’une école familiale. Fondée par Michèle Cuesta, cette maternelle française accueille les enfants de 2 à 6 ans dans un environnement trilingue. À sa tête depuis 2011, son fils Mathias défend un enseignement à taille humaine, attentif au bien-être des plus petits. Entre nouvelles attentes des parents, place des écrans et apprentissage des langues, il raconte comment l’établissement évolue sans renoncer à son identité. Rencontre.


Pomme d’Api a été créée en 1989 par Michèle Cuesta et vous en assurez aujourd’hui la direction. Quelle est votre propre histoire avec cette école ?
Pomme d’Api a en effet été fondée en 1989 par notre mère, Michèle Cuesta. C’est une école familiale, et elle l’est restée : elle est aujourd’hui entre les mains de ses deux fils. J’en assure la direction depuis 2011, et mon frère Damien s’occupe de la gestion, de l’administration et de la communication.
Nous avons voulu préserver l’essentiel : une école à taille humaine, où chaque enfant et chaque famille sont connus personnellement, et une devise inchangée depuis plus de trente-cinq ans : « L’amour pour l’enseignement ». Mais conserver l’esprit ne veut pas dire rester immobile. Chaque année, nous rénovons et modernisons l’école, avec l’ambition d’en faire l’une des plus en pointe de Madrid. C’est souvent ce qui frappe le plus les familles : beaucoup prennent leur décision dès la visite, en découvrant nos installations.
Madrid dispose aujourd’hui d’une offre éducative internationale très importante. Quelle place une petite école maternelle française indépendante comme Pomme d’Api peut-elle occuper dans cet environnement ?
Nous ne cherchons pas à rivaliser avec les grands établissements. Nous occupons une place complémentaire : celle d’une école entièrement consacrée à la maternelle, de 2 à 6 ans. C’est un âge décisif, qui mérite une structure pensée pour lui, et non une section parmi d’autres. Beaucoup de nos élèves poursuivent ensuite leur scolarité dans le réseau français, notamment au Lycée français de Madrid. Pour les familles, nous sommes souvent la porte d’entrée dans l’enseignement français.
Qu’est-ce que les familles viennent chercher chez vous qu’elles ne trouveraient pas nécessairement dans une structure plus importante ?
La proximité, avant tout. Les parents connaissent toute l’équipe, les enfants évoluent dans un cadre familial, et les échanges sont quotidiens et directs. Il y a aussi le cadre : des salles spacieuses et des espaces extérieurs arborés dans le Parque Conde de Orgaz, ce qui est rare à Madrid. C’est un environnement sûr, discret et préservé, des qualités auxquelles les familles sont de plus en plus sensibles. Enfin, un environnement réellement trilingue, avec des enseignants natifs en français, en espagnol et en anglais, dans le respect du programme officiel de l’Éducation nationale.
Vos élèves sont français, espagnols ou issus de familles francophones. Les motivations des parents ont-elles évolué ces dernières années ?
Oui, nettement. Le projet éducatif français reste au cœur de leur choix, mais il n’est plus le seul critère. Aujourd’hui, les familles placent aussi en tête la sécurité et la proximité, une cuisine faite maison, l’éducation à l’environnement. L’anglais fait désormais partie de l’équation. La place des écrans, en classe comme dans la vie quotidienne, est aussi une question qui revient de plus en plus souvent lors des visites. Les parents arrivent avec une vision globale du bien-être de leur enfant, et c’est une évolution que nous accueillons très positivement.
Entre 2 et 6 ans, les enfants peuvent être confrontés très tôt à plusieurs langues. À Pomme d’Api, le français est la langue principale d’enseignement tandis que l’espagnol est également présent dans le cursus. Comment construit-on cet équilibre à un âge aussi précoce ?
Le français est la langue principale de la vie de l’école. L’espagnol et l’anglais sont présents chaque semaine avec des enseignants natifs. À cet âge, les enfants n’apprennent pas une langue comme une matière : ils l’absorbent par le jeu, la routine et la relation avec l’adulte.
Les bénéfices du multilinguisme vont bien au-delà des langues elles-mêmes. Les enfants développent une grande souplesse d’esprit : ils passent d’un code à l’autre, s’adaptent vite à leur interlocuteur et prennent conscience très tôt qu’il existe plusieurs façons de dire et de voir les choses. Cela nourrit leur attention, leur curiosité et leur ouverture aux autres, et facilite plus tard l’apprentissage de nouvelles langues.
Les difficultés existent aussi, mais elles sont passagères. Certains enfants traversent une période de silence dans la nouvelle langue ou mélangent les langues pendant un temps. C’est une étape normale, et notre rôle est de rassurer les parents à ce moment-là.
Pomme d’Api est homologuée par l’Éducation nationale française et partenaire de l’AEFE, tout en restant une structure privée et indépendante. Que vous apporte concrètement cette appartenance au réseau français ?
Nous sommes homologués par l’Éducation nationale et partenaires de l’AEFE depuis 2007. Concrètement, cela garantit aux familles que l’enseignement suit le programme officiel et que la scolarité de leur enfant sera reconnue partout dans le monde. Pour l’équipe, cela apporte un cadre, un suivi pédagogique et un accès à la formation.
Le fait d’être partenaire, et non conventionné, est précisément ce qui nous permet de préserver notre autonomie. Nous gardons la maîtrise de notre projet, de notre organisation et de notre identité, cette identité familiale et chaleureuse que les parents de nos élèves apprécient tant.
On parle beaucoup de l’évolution de l’éducation : écrans de plus en plus présents dans les familles, intelligence artificielle, nouvelles attentes des parents, attention portée au bien-être et au développement de l’enfant. À l’échelle de la maternelle, quels changements observez-vous chez les enfants et les familles par rapport à ceux que l’école accueillait il y a dix ou vingt ans ?
Les écrans sont beaucoup plus présents dans la vie des tout-petits, et cela se ressent parfois sur l’attention ou la patience. Cela renforce, à nos yeux, la mission de la maternelle : offrir des expériences réelles comme le jardin, la manipulation, le jeu, la vie en groupe. Les parents, de leur côté, sont beaucoup plus informés et attentifs au bien-être émotionnel de leur enfant, ce qui est une très bonne chose.
C’est aussi dans cet esprit que nous participons au programme Eco-Schools, le plus grand réseau international d’écoles engagées pour le développement durable. Les enfants y apprennent, à leur échelle, à prendre soin de leur environnement : tri, jardin, économies d’énergie, respect du vivant.
Diriger une école, c’est porter un projet pédagogique mais aussi gérer une entreprise : recrutement des enseignants, locaux, investissements, réglementation et équilibre financier. Quelle est aujourd’hui la partie la plus difficile de la gestion d’une petite école française privée en Espagne ?
Le recrutement, sans hésitation. Trouver des enseignants natifs, qualifiés et qui souhaitent s’installer durablement à Madrid demande beaucoup d’énergie.
Il y a aussi la réglementation, de plus en plus exigeante, avec un double cadre espagnol et français. Cela représente logiquement davantage de travail pour une petite structure. Mais nous le faisons volontiers, parce que chacune de ces exigences se traduit directement par plus de sécurité et de qualité pour les enfants.
Pomme d’Api approche désormais de ses quarante ans. Comment imaginez-vous l’école dans les prochaines années ?
Pomme d’Api fêtera ses quarante ans en 2029. Je l’imagine fidèle à ce qu’elle a toujours été : une petite école où l’on prend le temps, et qui continue de se moderniser chaque année. Notre ambition n’est pas de grandir à tout prix, mais de continuer à être, pour chaque famille, le meilleur premier pas possible dans l’enseignement français.
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