Le 11 novembre, l’Espagne connaîtra sa première grève générale commune à CCOO et UGT depuis quatorze ans. Au cœur du mouvement, une revendication inhabituelle pour les grandes centrales syndicales : le droit au logement. Après l’expulsion et la mort de Maricarmen, 87 ans, la colère des locataires trouve un relais dans le monde du travail, sur fond de tensions politiques et d’élections anticipées.


Travailler ne suffit plus toujours pour se loger. C’est sur ce constat que CCOO et UGT, les deux principales centrales syndicales espagnoles, appellent à une grève générale de 24 heures le mercredi 11 novembre. Une première mobilisation commune de cette ampleur depuis 2012. Cette fois, les revendications ne portent pas seulement sur les salaires et les conditions de travail, mais aussi sur ce qu’il reste à la fin du mois, une fois le loyer payé.
À leurs côtés, la CGT, CO.BAS, Solidaridad Obrera et la Confédération des syndicats de locataires entendent faire du logement une cause sociale nationale. La mobilisation se prépare au lendemain de la mort de Maricarmen Abascal, 87 ans, expulsée le 23 septembre de l’appartement madrilène qu’elle occupait depuis près de 70 ans.
Son décès, mercredi 7 octobre, n’a pas déclenché la grève, annoncée auparavant. Mais son expulsion a cristallisé une colère ancienne, des collectifs de locataires jusqu’aux organisations syndicales.
En Espagne, le logement pèse de plus en plus lourd sur les salaires
Pourquoi faire grève pour le logement, une question qui semble, à première vue, éloignée des relations entre employeurs et salariés ? Dans un entretien publié jeudi par El País, Pepe Álvarez, secrétaire général d’UGT, évoque ces travailleurs qui renoncent à un emploi parce que se loger à proximité absorberait l’essentiel de leur rémunération. Les augmentations salariales, explique-t-il, perdent de leur portée lorsque les loyers progressent plus vite que les revenus.
Les chiffres d’Idealista illustrent cette pression. En septembre 2026, les loyers affichés sur le portail immobilier atteignaient en moyenne 15,1 euros le mètre carré en Espagne, en hausse de 5,6 % sur un an. À Madrid, ils s’élevaient à 23,4 euros le mètre carré. Ces montants correspondent aux prix demandés pour les logements proposés à la location, et non aux loyers effectivement payés par l’ensemble des ménages.
La crise ne concerne d’ailleurs pas seulement les locataires. Pour Unai Sordo, dirigeant de CCOO, elle touche aussi les propriétaires dont les enfants peinent à quitter le domicile familial, mais également les entreprises qui rencontrent des difficultés à recruter dans les territoires où se loger coûte trop cher.
Pour les deux centrales, le logement n’est donc plus une question périphérique. Il pèse directement sur le pouvoir d’achat, la mobilité professionnelle et les conditions de vie des salari
Salaires, loyers, précarité : que réclament les syndicats ?
L'appel commun de CCOO et d'UGT, publié le 7 octobre, associe trois priorités : de meilleurs salaires, un logement digne et la maîtrise des prix. Les deux organisations réclament aussi la reprise des négociations collectives, une réduction du temps de travail, l'amélioration de la santé au travail et des mesures contre la précarité. Elles demandent aux pouvoirs publics de lutter plus efficacement contre la spéculation immobilière.
La CGT porte des revendications plus détaillées sur le logement : baisse des loyers, encadrement des locations temporaires et des chambres, contrats à durée indéterminée, développement du parc public et suspension des expulsions sans solution de relogement.
Cette convergence entre syndicats de salariés et collectifs de locataires marque une évolution dans le mouvement social espagnol. La crise immobilière, longtemps dénoncée dans les quartiers et les manifestations, entre désormais au cœur des revendications du monde du travail.
Le contexte politique ajoute à la tension. Le 2 octobre, le Congrès a rejeté deux décrets gouvernementaux destinés à renforcer la protection des locataires. Le gouvernement de Pedro Sánchez a adopté de nouveaux textes le 6 octobre, dont l'un entre en vigueur ce jeudi 8. Leur maintien dépendra toutefois de la procédure parlementaire de convalidation.
Une grève contestée par le patronat espagnol
L'initiative ne fait pas l'unanimité. Dans un communiqué publié le 6 octobre, les organisations patronales CEOE et Cepyme contestent le recours à une grève générale pour obtenir des mesures qui relèvent, selon elles, des pouvoirs publics plutôt que des entreprises. Elles jugent également problématique son organisation à quelques semaines des élections législatives anticipées.
Le débat porte aussi sur le droit. L'article 28.2 de la Constitution espagnole garantit le droit de grève pour défendre les intérêts des travailleurs. Le décret-loi de 1977 qui l'encadre exclut les mouvements poursuivant des objectifs purement politiques, étrangers aux intérêts professionnels des salariés.
Mais la jurisprudence distingue les grèves exclusivement politiques des mouvements associant revendications sociales, professionnelles et politiques. En 2018, le Tribunal supérieur de justice de Catalogne avait ainsi jugé licite une grève présentant cette double dimension.
Le seul fait qu'une mobilisation interpelle le gouvernement ne suffit donc pas à la rendre illégale. La CEOE et Cepyme ont indiqué qu'elles examineraient la convocation définitive, ses objectifs et le respect des formalités légales. CCOO et UGT défendent pour leur part le caractère professionnel du mouvement, en soulignant les liens entre salaires, coût du logement et conditions de travail.
Que faut-il attendre du 11 novembre ?
Une grève de 24 heures est annoncée dans toute l’Espagne, mais ses modalités restent à préciser. Pepe Álvarez a prévenu : ce ne sera pas une mobilisation classique. Les formes d’action pourraient varier d’une communauté autonome à l’autre, avec une place importante accordée aux manifestations dans les grandes villes.
La convocation devra encore être formellement déposée auprès de l’autorité du travail, avec un préavis d’au moins dix jours pour les services publics concernés. Les services minimums seront ensuite fixés dans les secteurs essentiels. Impossible, à ce stade, de prévoir précisément les perturbations dans les transports, les administrations ou les autres services.
Les salariés pourront participer à une grève légalement convoquée sans être syndiqués ni prévenir individuellement leur employeur. En revanche, les heures non travaillées ne seront pas rémunérées, et les personnels désignés pour assurer les services minimums devront respecter cette obligation.
Le calendrier ajoute une dimension politique à la mobilisation : elle interviendra 18 jours avant les élections législatives du 29 novembre, et deux jours avant l’ouverture officielle de la campagne. Une proximité qui alimente les critiques patronales, tandis que les syndicats refusent de réduire leur mouvement à un affrontement partisan.
Reste à transformer la colère exprimée dans la rue en arrêts de travail. Le 11 novembre dira si la crise du logement, devenue une question de pouvoir d’achat et de conditions de vie, parvient aussi à mobiliser les salariés sur leur lieu de travail.
Sur le même sujet













