Sur les hauteurs de Madrid, la Casa de Velázquez abrite en son sein l’École des hautes études hispaniques et ibériques (EHEHI), un pôle de recherche où se croisent historiens, politistes et spécialistes des mondes ibériques et ibéro-américains. C’est dans cet environnement exigeant qu’évolue Arthur Morenas, chercheur en science politique actuellement en résidence, dont les travaux sur la coopération espagnole en Amérique latine éclairent les recompositions contemporaines entre Europe et Amériques.


Rien ne prédestinait Arthur Morenas à faire de l’Amérique latine son principal objet de recherche. Étudiant à Sciences Po Strasbourg, il s’oriente d’abord vers le droit, sans connaissance particulière de cet espace. "Je n’avais pas du tout de culture sur l’Amérique latine", reconnaît-il. C’est un échange universitaire au Pérou qui va profondément infléchir son parcours. Sur place, le choc est à la fois linguistique, culturel et intellectuel. Il apprend l’espagnol, découvre des réalités sociales complexes et, surtout, développe un goût prononcé pour le terrain. "C’est vraiment le contact direct avec les gens et les situations qui m’a accroché", explique-t-il. Cette immersion agit comme un point de bascule. De retour en France, il choisit de prolonger cette expérience en s’engageant dans un doctorat à Université de Strasbourg. Ses premières recherches portent sur les conflits socio-environnementaux liés à l’exploitation minière au Pérou. "Je travaillais sur des mobilisations locales, souvent autour de la question de l’eau, dans des zones où les populations s’opposent à des projets extractifs", détaille-t-il.
Des conflits locaux aux enjeux globaux de la coopération
Au fil de ses enquêtes, Arthur Morenas prend conscience que ces conflits ne peuvent être compris à la seule échelle locale. "En discutant avec les habitants, je me suis rendu compte qu’ils évoquaient aussi des ONG, des financements internationaux, des acteurs étrangers", raconte-t-il. Cette observation ouvre un nouveau champ d’analyse. Progressivement, il déplace son regard vers les politiques publiques et les recompositions de l'Etat et des formes de gouvernement depuis les années 1980. Dans sa thèse, il s'intéresse aux politiques économiques péruviennes, puis aux politiques de coopération internationale et les acteurs qui les mettent en œuvre. "Je me suis intéressé à la manière dont ces interventions extérieures influencent les dynamiques locales, parfois de façon inattendue", observe-t-il. C’est dans ce cadre qu’il en vient à étudier la politique de coopération de l’Espagne dans les pays andins.
Ses recherches mettent en évidence des tensions structurelles. "Officiellement, ces programmes visent à promouvoir le développement durable ou la protection de l’environnement", rappelle-t-il. "Mais dans les faits, ils peuvent aussi faciliter l’implantation d’entreprises étrangères, notamment dans le secteur extractif", nuance-t-il. Il évoque notamment des dispositifs de diffusion de normes environnementales. "Ces normes sont présentées comme des outils de protection, mais elles contribuent aussi à sécuriser les investissements", analyse-t-il. Une ambivalence qu’il résume ainsi : "On est dans des logiques où des valeurs affichées s’articulent avec des intérêts économiques très concrets".
La Casa de Velázquez, un laboratoire des recherches transatlantiques
L’arrivée d’Arthur Morenas à la Casa de Velázquez marque une étape décisive dans son parcours. Intégré à l’École des hautes études hispaniques et ibériques, il bénéficie d’un cadre de travail qui favorise à la fois l’approfondissement individuel et les échanges collectifs. "C’est un environnement qui pousse à confronter ses idées, à dialoguer avec d’autres disciplines", explique-t-il. Historiquement tournée vers l’étude des relations entre l’Espagne et ses anciens territoires coloniaux, l’école a progressivement élargi ses thématiques.
Aujourd’hui, nous accueillons aussi des chercheurs en sciences sociales et politiques travaillant sur des enjeux contemporains transatlantiques
"Pendant longtemps, les travaux portaient surtout sur la période coloniale, avec un fort ancrage dans les archives", rappelle Luis González Fernández, directeur des études. "Aujourd’hui, nous accueillons aussi des chercheurs en sciences sociales et politiques travaillant sur des enjeux contemporains transatlantiques", précise-t-il, évoquant notamment les migrations ou les politiques de coopération. Cet accompagnement se traduit concrètement par un suivi individualisé. "Nous organisons avec les chercheurs résidents des entretiens réguliers, nous proposons des pistes de recherche et nous facilitons les mises en relation avec d’autres chercheurs", détaille-t-il. Un réseau particulièrement précieux pour les travaux inscrits dans des dynamiques internationales.
Une institution en mutation, entre héritage et nouvelles dynamiques
Au-delà des parcours individuels, c’est toute l’évolution de la Casa de Velázquez qui se dessine. Longtemps pensée dans une logique bilatérale entre la France et l’Espagne, l’institution s’inscrit désormais dans un espace scientifique élargi. "Nous ne raisonnons plus en termes de zones séparées, mais de circulations entre espaces qui ont une histoire commune", souligne Nancy Berthier. Pour la directrice de la Casa de Velázquez, "la péninsule Ibérique, l’Amérique latine et le Maghreb sont pensés ensemble à travers des thématiques comme les mobilités ou les réseaux".
La péninsule Ibérique, l’Amérique latine et le Maghreb sont pensés ensemble à travers des thématiques comme les mobilités ou les réseaux
Dans ce contexte, l’américanisme occupe une place croissante. "Il s’est d’abord introduit de manière discrète, avant de devenir aujourd’hui un axe structurant de notre stratégie scientifique", observe-t-elle. Une évolution qui se traduit par des projets de recherche, des partenariats internationaux et des dispositifs dédiés. Des initiatives comme la Semaine américaine de Madrid participent à cette dynamique. Pensée comme un prolongement des Journées de Jeunes Américanistes, elle permet aux chercheurs de s’immerger dans les réseaux académiques et culturels liés aux Amériques. "Ils en ressortent souvent épuisés, mais très stimulés", note Luis González Fernández.
Arthur Morenas, une recherche au croisement des mondes
Dans cet environnement, Arthur Morenas poursuit une réflexion qui dépasse largement son objet initial. Son travail, fondé sur des enquêtes de terrain et une attention aux circulations transnationales, s’inscrit pleinement dans les orientations actuelles de l’institution. "Le travail d’Arthur Morenas est très représentatif d’une génération qui s’intéresse aux circulations de personnes, de textes et d’idées entre l’Europe et les mondes ibéro-américains", souligne Nancy Berthier. "Il montre que ces influences se construisent dans l’échange et non dans un seul sens", ajoute-t-elle.
Pour le chercheur, la Casa de Velázquez constitue un cadre particulièrement propice. "La Casa permet de structurer ses recherches, mais aussi de les enrichir au contact d’autres disciplines", observe-t-il. À travers son parcours, se dessine ainsi une manière renouvelée de faire de la recherche : attentive aux terrains, aux circulations et aux contradictions du monde contemporain. Un positionnement qui trouve, à Madrid, un lieu d’ancrage à la hauteur de ses ambitions.
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