Édition internationale

Ceux qu’on aime vieillissent sans nous : le vertige intime de l’expatriation

Vivre à l’étranger est souvent le fruit d’un rêve, d’un élan vers une vie choisie. Mais derrière l’aventure et l’épanouissement se cache parfois un sentiment plus discret : la culpabilité d’avoir laissé les siens derrière soi. Dans cette tribune intime, Leila Ajjarif explore cette dualité propre à tant d’expatriés, partagés entre la joie de construire ailleurs et la conscience du temps qui passe loin de ceux qu’ils aiment.

Une personne adulte tient délicatement les mains ridées d’un parent âgé, dans un geste tendre qui évoque le temps qui passe, le lien familial et l’amour entre générations.Une personne adulte tient délicatement les mains ridées d’un parent âgé, dans un geste tendre qui évoque le temps qui passe, le lien familial et l’amour entre générations.
Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Leila Ajjarif
Publié le 11 mars 2026

Vivre à l’étranger, c’est dans la plupart des cas l’accomplissement d’un rêve ou un projet : un projet mûri animé par le désir d’ailleurs, voire une envie de se réinventer. De l’installation à la création d’une routine; on s’approprie un nouveau quotidien. 

Mais derrière cette image idéalisée, on porte en soi une réalité intime : celle d’un sentiment silencieux, qui rejaillit parfois : la culpabilité d’être parti et d’avoir laissé ses proches, de se faire une nouvelle vie et une réalité dont ils sont toujours plus éloignés au fur et à mesure des années.

Cette culpabilité, qui ne dit jamais son nom, accompagne pourtant souvent celles et ceux pour qui la famille ou les proches constituent un pilier essentiel. Je dis proches au sens large, car chacun définit les attaches qui le ou la définissent, ce peut donc être le noyau familial comme les amis.

 

La culpabilité de faire sa vie loin de ses proches

Quand on vit à l’étranger on fait face à une dualité constante. D’un côté, la fierté et la joie procurées par le fait de suivre un chemin qui nous ressemble. De l’autre, la sensation d’avoir laissé derrière soi un monde qui fait partie de nous et les gens qu’on aime.

On construit sa vie ailleurs, on s’y épanouit, et parfois, le retour est de moins en moins envisagé. On devient une nouvelle version de nous même : une version enrichie, nourrie et transformée par l’expérience de la vie à l’étranger. 
Et parce que, du fait de la distance, les visites se font de plus en plus rares, chaque rencontre devient un marqueur du temps qui passe.

On remarque alors des détails qu’on n’aurait peut-être pas perçu au quotidien : des cheveux toujours plus grisonnants, des mains qui se flétrissent, des traits marqués et des gestes autrefois exécutés avec assurance qui deviennent maladroits. On voit l’apparence de nos proches changer, s’affaiblir parfois, et on réalise alors qu’ils ne seront pas éternels.


L’épreuve du temps

Voir ses parents, ceux qui ont longtemps été notre socle/refuge, changer est une épreuve universelle, mais elle prend une dimension particulière lorsqu’on le vit de loin.

Même lorsque l’on devient adulte, indépendant, inséré dans la vie active, quelque chose en nous reste profondément « enfant » pour ce qui leur a trait. Nos réactions, nos peurs irrationnelles, nos élans… tout redevient instinctif.
Et puis il y a cette illusion que nous avons tous portée,  une croyance naïve, si bien résumée dans une chanson de Balavoine : « En gardant le sentiment qu’ils vivront éternellement » 

Personne n’échappe à l’épreuve du temps, et le temps ne tarde pas à rendre moins abstraite cette réalité. J’y suis peut-être encore plus sensible parce qu’il ne me reste qu’un seul parent vivant. J’ai en quelque sorte l’avantage d’avoir déjà vécu la perte et le deuil d’un parent pour savoir ce qu’on éprouve et combien est précieux chaque instant, même le plus futile. On est alors plus vigilants au moindre changement visible.

 

Envisager un retour ?

Certains verront l’expatriation/ la vie a l’étranger comme une expérience temporaire ; le retour se fera donc naturellement. Pour d’autres, ce sera moins évident. Non par rejet de la personne qu’on a été et du vécu, car on portera toujours cela en nous ; mais plutôt afin de ne pas trahir la personne que l’on est devenue dans notre nouvel environnement.

Quand on a grandit comme moi entre deux cultures, on en est déjà conscient ; mais l’expatriation le confirme : ce besoin constant de s’adapter, de se dépasser aussi, qui suppose une grande ouverture d’esprit et une hauteur de vue. C’est aussi de là que vient le paradoxe de la culpabilité ; choisir entre être présent pour se rassurer, ou ne pas se trahir et vivre pleinement la vie qu’on a choisie.


L’acceptation du temps qui passe et de la fatalité de la vie : entretenir le lien quand on vit loin 


Face au temps qui passe, on ne peut rien faire : ni le figer, ni freiner la dégénérescence, ni protéger ceux qu’on aime de l’inévitable. Finalement, c’est moins l’inévitable qu’il faut apprendre à gérer que la peur de la perte, la peur d’un deuil dont on sait qu’on ne s’en remettra jamais. Mais aurait-on réellement envie de s’en remettre ?

Cette peine finalement qui ne nous quittera jamais, celle d’un enfant qui a perdu un parent est le témoignage d’un amour qui perdure et transcende tout, et c’est en ça qu’elle est aussi belle.  Alors il faut apprendre à accepter. Accepter ce qu’on ne peut contrôler. Sans se lamenter. Non par résignation, mais par sagesse. Accepter que rien n’est éternel. 

Ce que l’on peut faire, en revanche, c’est savourer les instants qui nous sont donnés. Choisir d’être présents même à distance. Qu’on vive à quelques rues ou à des milliers de kilomètres. Savourer les moments, les conversations, les rires, l’essentiel est de ne pas se laisser submerger par le quotidien. De prioriser ce qui compte vraiment.
Parce qu’au fond, un appel de cinq minutes peut parfois contenir plus d’amour, de présence et de vérité qu’une journée entière passée côte à côte.

 

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