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Réflexions sur la méritocratie : pourquoi certains doivent exceller plus que d’autres

Partant d’une expérience intime, Leila Ajjarif interroge les promesses de la méritocratie et les angles morts de la représentation. Derrière l’injonction à l’excellence, elle explore les mécanismes invisibles qui poussent certains à devoir prouver davantage pour être reconnus, et questionne ce que nos sociétés exigent — ou refusent — de voir.

Des personnes s’élancent d’une ligne de départ inégale sur une piste de course : certaines portent un sac lourd ou grimpent une pente, tandis que d’autres avancent sur un terrain plat vers l’arrivée.Des personnes s’élancent d’une ligne de départ inégale sur une piste de course : certaines portent un sac lourd ou grimpent une pente, tandis que d’autres avancent sur un terrain plat vers l’arrivée.
Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Leila Ajjarif
Publié le 7 janvier 2026

Je n’avais pas prévu d’écrire cet article, mais il n’y a sans doute jamais vraiment de hasard. L’un de mes plaisirs les plus constants est la lecture. Lire, m’évader, habiter un livre. Depuis l’enfance, la bibliothèque était mon refuge : j’y empruntais des ouvrages par dizaines et ai toujours vu la lecture comme une immense richesse.

Adulte — et comme toute lectrice passionnée — j’adore flâner dans les librairies. C’est même l’un de mes rituels lorsque je voyage : entrer dans une librairie, parcourir les rayons, observer les auteurs mis en avant et, lorsque je comprends la langue, repartir avec un livre sous le bras. À Madrid, je passe naturellement beaucoup de temps à la Casa del Libro. J’aime y errer sans but précis. La simple présence des livres me réconforte, tout comme le geste de feuilleter un ouvrage.

 

Une rencontre inattendue

Ce jour-là, j’avais prévu de parcourir le rayon « voyages », en quête d’inspiration pour de futures escapades — une autre de mes passions. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, mes pas m’ont menée vers le rayon jeunesse, où je ne vais pourtant jamais.

Parmi les nombreux titres exposés, un livre a immédiatement capté mon attention : Leila la bruja perfecta — Leila la sorcière parfaite.

Je l’ai acheté comme on achète un souvenir. La simple vue de mon prénom sur une couverture a réveillé en moi des émotions enfouies. Je me suis revue, enfant, dans les marchés de Noël ou les boutiques de souvenirs, scrutant les présentoirs de bracelets ou de bols personnalisés, espérant y trouver mon prénom. Après les « Laura » et les « Léa », venait toujours la déception : jamais de « Leila ».

À l’époque, j’étais trop jeune pour savoir qu’Eric Clapton avait écrit une chanson ou que la littérature arabe comptait Le Fou de Leyla. Ce livre pour enfants m’a rappelé quelque chose d’essentiel : l’importance de la représentation — et tout ce qui m’avait tant manqué plus jeune.

 

De la pseudo-méritocratie

On parle beaucoup de méritocratie, à coups d’expressions simplistes telles que « quand on veut, on peut », qui ignorent une multitude de facteurs. On fait croire à certains que s’ils n’accèdent pas à certaines sphères, c’est qu’ils ne le méritent pas. C’est un leurre.

J’ai souvent eu l’impression, dans ma vie, d’apprendre les choses « sur le tard ». J’ai appris à nager — ou plutôt à flotter — à 16 ans, alors que l’école nous emmenait à la piscine depuis la primaire. On nous assignait directement au « groupe 1 », toujours les mêmes : enfants issus des minorités ou de milieux modestes. Dans ce groupe, personne ne prenait la peine de nous apprendre à nager : une frite, une planche, une balle, et on jouait au water-polo. Pendant ce temps, j’admirais les élèves du « groupe 7 », qui nageaient avec une aisance presque insolente.

Même chose pour le vélo : j’ai appris à 14 ans, grâce aux parents d’enfants dont ma mère s’occupait, qui nous avaient invités dans leur maison familiale en Normandie. Quant au ski… inutile d’en parler.

On me dira qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre — et je suis la première fervente partisane de l’apprentissage continu. Mais il faut aussi reconnaître que les lacunes accumulées créent un sentiment permanent de décalage, une sensation d’infériorité, l’impression de ne jamais être à la hauteur.

La méritocratie suppose un pied d’égalité. Or nous ne partons pas du même point. De là naît le besoin de compenser, parfois de se surpasser.

 

Du besoin d’exceller

Chaque chose a ses vertus, mais aussi ses biais. Le manque de représentation nourrit un désir de revanche, une nécessité de prouver sa légitimité. Et ce n’est pas qu’une perception personnelle : c’est un phénomène que j’ai observé tout au long de ma carrière.

J’ai travaillé dans différentes entreprises, industries et pays. J’ai l’habitude des équipes internationales et des environnements diversifiés. Et pourtant, j’ai toujours fait le même constat : les personnes issues des minorités sont souvent des “surperformers”, travaillant avec acharnement, sans rechigner, aux talents loués et reconnus — mais rarement promues.

À côté, un profil « lambda », non issu des minorités, pas médiocre mais pas exceptionnel non plus, sera plus facilement préféré. La conclusion est simple : il faut être remarquable pour être considéré. De ce constat découle ce besoin d’en faire trop pour que ce soit enfin assez — non par insuffisance, mais par quête de reconnaissance et de validation.

J’ai moi-même pratiqué cette surperformance. Elle vient de l’éducation, certes, mais aussi de cette injonction à compenser, à en faire plus pour être acceptée. Ce besoin de validation est largement inconscient. Et croire qu’on peut y remédier en disant à ces “surperformers” « fais-en moins » est naïf. Tout comme nier l’existence du plafond de verre.


 

Copies conformes et excellence à géométrie variable

Je me souviens de mon premier emploi, entourée d’ingénieurs issus des meilleures écoles françaises. Un directeur, fasciné par mon anglais, m’avait demandé si j’étais « la fille d’un client ». Ce même directeur, diplômé de Centrale, ne voulait recruter que des centraliens pour se rassurer, idéalement passés par l’étranger, persuadé qu’ils seraient plus ouverts et meilleurs en langues.

Il a regretté son commentaire lorsque je lui ai répondu que je ne recrutais pas des copies conformes mais des talents, et que la diversité était une richesse. Que moi-même je n’avais pas eu la chance d’étudier à l’étranger et qu’en dépit d’un parent illettré, j’avais pourtant un excellent niveau d’anglais.

Cet exemple — parmi tant d’autres — m’a appris deux choses :
 

La France est élitiste. Au nom de l’excellence, elle valorise les copies conformes et les recommandations.

Si je décortique la réflexion de ce directeur, si j’avais été la fille d’un client, il m’aurait recrutée sans hésiter, même sans les critères requis. Mais en tant que candidate « individuelle », j’aurais dû entrer dans ses critères farfelus. On exige des minorités qu’elles soient excellentes. Mais cette exigence n’est ni réciproque ni équitable.

 

Changer de perspective

J’ai eu la chance de grandir à Paris intra-muros, un avantage immense. J’insiste sur ce point en pensant à cette responsable RH d’un grand groupe français qui avait écarté une candidate parce qu’elle vivait « trop loin du bureau » — comprendre : en banlieue.

Quand je lui ai expliqué qu’étudiante, je n’avais pas hésité à travailler un été à Roissy en habitant Paris, et que la motivation comptait plus que l’adresse, elle a persisté. Ce n’est pas « avaler des couleuvres » qui est difficile dans les RH : c’est travailler avec des esprits étriqués, confortablement installés dans leur poste depuis quinze ans, incapables d’élever le niveau. Et comment leur en vouloir totalement ? Quand on n’a jamais été stigmatisé, comment comprendre l’effort constant de ceux qui doivent sans cesse prouver leur place ?

C’est sans doute pour cela que j’ai préféré travailler dans des environnements anglo-saxons ou américains, où les talents sont valorisés pour ce qu’ils sont. Être issu d’une minorité y est un atout — et cela l’est réellement : cela signifie avoir baigné dans plusieurs cultures, appris à s’adapter, développé une hauteur de vue que d’autres n’ont pas.

 

Le pouvoir de se reconnaître

Alors oui, j’ai acheté Leila la sorcière parfaite pour apaiser la petite fille que j’étais, celle qui scrutait les étals en espérant y voir son prénom, qui cherchait sa place et un modèle auquel s’identifier.

Aujourd’hui, cette petite fille a grandi. Je ne cherche plus de modèle, pas plus que je ne cherche la perfection. J’ai travaillé sans relâche, appris plusieurs langues, poursuivi la validation comme on poursuit un mirage. J’ai compris la valeur de l’effort et du sacrifice.

Mais désormais — et comme le rappelle la morale du livre — il est tout aussi important de prendre du plaisir dans ce que l’on fait que d’exceller. Je connais mes forces. Je suis attentive à mes envies. Je ne me définis plus par le regard des autres. Mon besoin de me surpasser est désormais guidé par la curiosité et l’envie d’apprendre.

Mon pouvoir, aujourd’hui, est d’aider à mon niveau, de combattre les préjugés et d’écrire pour m’indigner. Écrire pour dire ce qui dérange. Écrire pour celles et ceux qui n’ont pas encore trouvé leur place. Écrire pour que la petite Leila — et tous ceux à qui ce texte fera écho — n’aient plus à chercher leur prénom sur une étagère pour se sentir exister.

 

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