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Estelle Piche "Le partage de cultures fait partie de notre idéologie "

Par Eva Sannino | Publié le 11/11/2017 à 19:40 | Mis à jour le 13/11/2017 à 11:54
Photo : lepetitjournal.com
Estelle Piche La Piscine Madrid

Expat et entrepreneure, la co-fondatrice du premier "coffice" de Madrid revient sur son aventure professionnelle.

 

lepetitjournal.com : Qu’est ce que La Piscine ?


Estelle Piche : Il s’agit d’un espace de travail dédié à tous les gens qui travaillent habituellement chez eux. Nous accueillons des travailleurs en freelance, des autónomos, mais aussi des traducteurs, des professeurs ou encore des étudiants. Ce qui différencie La Piscine des autres espaces travail en coworking, c’est la flexibilité. On paie pour le temps qu’on y passe, 4€ euros la première heure puis 3€ les suivantes. En payant ce prix, les clients ont accès au café, aux croissants, fruits et autres friandises à volonté, en plus de l’accès à des prises électriques et à la wifi. L’idée est de donner un break dans la semaine à ces gens dans un endroit calme, pratique et convivial. En effet, La Piscine constitue un espace de travail et de vie. Nous organisons ainsi des événements en soirée sur des thématiques entrepreneuriales et culturelles. Beaucoup de nos clients se disent très intéressés par la culture française notamment. Pour répondre à une demande importante, nous comptons organiser d’ici janvier des rendez-vous sur la langue : les Français pourront progresser en espagnol et les Madrilènes pratiquer le français. Le partage des cultures fait d’ailleurs partie de notre idéologie, pour créer un pont entre la France et l’Espagne.

 

Qui êtes vous et quel est votre parcours professionnel ?


J’ai aujourd’hui 36 ans et 3 enfants. Arrivée à Madrid il y a 2 ans, j’ai suivi mon mari qui a été muté. Ecole de commerce, 11 ans dans le même groupe de luxe en France et aux Etats-Unis : j’ai un parcours professionnel assez classique en marketing. Cependant, j’avais atteint un stade les derniers temps où je n’étais plus en phase avec les valeurs des grosses entreprises. Ca ne me correspondait plus. Je me trouvais donc déjà dans une logique de reconversion. Après avoir démissionné, l’entrepreneuriat me semblait la solution la plus viable. Je me rends compte maintenant qu’avoir un concept, ce n’est pas le plus important. Selon moi, entreprendre, c’est la mise en opération d’une idée.

 

Quand et comment avez-vous eu l’idée de La Piscine ?


Quand je suis arrivée à Madrid, je ne connaissais personne si ce n’est Augustin que j’ai connu dans mon école de commerce. Je suis devenue assez proche de Julie, son épouse et mon associée actuelle. Le 9 janvier 2016 précisément, nous nous sommes retrouvées au Café Federal après les fêtes de fin d’années. Nous remarquions tous les gens autour de nous qui travaillaient là sans vraiment consommer et nous nous sommes interrogées sur la rentabilité de ce genre de clientèle. Le lendemain, Julie a reçu un article du Monde sur les "coffices", café-offices, ou "cafeterias para trabajar" : le concept existait bien ! En recherchant sur Madrid, nous n’avons trouvé aucun établissement de ce type. Entre temps, nous avons constaté qu’à Paris, l’idée cartonnait. Il est vrai que l’Espagne est souvent en décalage. L’idée est donc venue d’un constat, en étant conscientes de notre entourage. Nous sommes persuadées qu’il y a un véritable besoin avec plus de 20% d’autónomos dans la capitale, mais les Madrilènes n’en n’ont pas forcément conscience. L’arrivée de géants du coworking comme WeWork ne nous fait pas peur en terme de concurrence. Au contraire, ces acteurs nous aideront à faire rentrer ce type d’espace de travail dans les mentalités espagnoles et professionnaliser le secteur.

 

Comment le projet a-t-il vu le jour, entre l’idée et la réalisation ?


Julie et moi n’avons pas opéré de manière "conventionnelle". Normalement, il faut travailler activement sur son business plan, réaliser une étude de marché, faire des tests et regarder attentivement la partie financière. Pour nous, tout a été très rapide. C’est le local qui a tout changé : nous recherchions un lieu central et abordable. Nous avons trouvé notre local actuel (Calle de Campoamor, 5) parfait. Sachant que d’autres personnes étaient intéressées, ce coup de pression nous a donné des ailes. Deux mois après que l’idée de La Piscine ait germé, nous payions le loyer et enchaînions les différentes étapes du développement de l’entreprise. Le 29 mai 2016, soit 2 mois après la signature du bail, La Piscine était ouverte. Ce qui aurait pu être une erreur s’est avéré en fait très positif. En revanche, des conséquences un peu difficiles ont forcément suivies. Notre business plan n’était pas tout à fait carré, ce qui a donné lieu à des surprises désagréables. L’étude de marché restait difficile parce que nous étions les seules sur le secteur. Pour procéder comme nous l’avons fait, il faut un minimum de trésorerie pour absorber les mois un peu plus difficiles ou des difficultés supplémentaires. Ce n’était pas vraiment notre cas, il a donc fallu être créatives. De toutes évidences, être deux dans ce projet a facilité les choses : en duo, nous pouvons nous motiver mutuellement à avancer et nous répartir les tâches en fonction de nos compétences et nos goûts.

 

Avez-vous rencontré des difficultés ? Et aujourd’hui, quels sont les challenges ?


Des difficultés, il y en a toujours ! Pour moi, la barrière de la langue m’a définitivement marquée. Je ne parlais pas espagnol ou très peu en arrivant à Madrid. J’avais beaucoup de mal à comprendre les assesseurs de licence par exemple. Sur un aspect plus légal, et malgré l’expérience de Julie qui est en Espagne depuis plus longtemps que moi, nous n’étions pas familières avec le droit espagnol. Sur ce terrain inconnu, deux  types de comportements émergent : soit les gens étaient extrêmement bienveillants, soit ils faisaient profit d’être face à deux femmes étrangères qui ne maîtrisaient pas la langue. En conséquence, nous avons renforcé nos caractères pour défendre notre entreprise. Nous souffrions également d’un déficit de réseau, réduit et exclusivement français. De plus, tenir le lieu physique de La Piscine à deux nous a épuisé, puisque nous devions développer notre business en parallèle. Malgré la présence d’un barman le soir, notre trésorerie réduite nous empêche d’embaucher, ce qui reste une difficulté d’actualité. Aujourd’hui, nous devons aussi gérer le fait que le marketing appris en école de commerce il y a une quinzaine d’années ne correspond pas au marketing digital qui est devenu la norme. Il ne suffit pas de poster sur Facebook, c’est beaucoup plus compliqué. Pour remédier à ce problème, nous faisons de l’autoformation en lisant des articles et des tutoriels, mais surtout en faisant du networking. Les auto-entrepreneurs se donnent généralement des conseils entre eux, notamment dans l’association des Franc-Risqueurs. A l’heure actuelle, nous voudrions être autonomes du "troc de compétences", où nous offrons des heures gratuites à La Piscine en échange de services en digital par exemple.

 

Prévoyez-vous des évolutions pour l’entreprise dans le futur ?


Même si le concept restera le même, nous voulons passer à l’étape supérieure, c’est-à-dire atteindre un niveau de notoriété suffisant pour remplir ce local et ouvrir un ou deux autres locaux par la suite. Il n’y a pas de raisons que ça marche ici et pas dans un autre endroit. Pour atteindre l’objectif, nous avons établi un plan complet : marketing digital, capitalisation de nos clients, campagnes de presse. A Paris, les nouveaux concepts considérés "trendy" attirent en masse. En Espagne au contraire, les gens ont besoin d’une validation des médias et de leur entourage pour avoir confiance.

 

Quelles qualités recherchez-vous chez vos employés et associés ?


Nous nous sommes rendues compte qu’au delà des compétences techniques, la personnalité, la bienveillance, la curiosité et un côté débrouillard font toute la différence. Pour le barman par exemple, nous n’exigeons pas une expérience conséquente, il nous faut surtout une énergie positive. En effet, nous ne vendons pas qu’un espace, La Piscine représente surtout un esprit. Il est donc impératif que les gens qui travaillent avec nous véhiculent cette philosophie. Nous apprécions surtout les polyglottes qui parlent français, espagnol mais aussi anglais et pour cause. Notre entreprise correspond à un espace multiculturel, les employés doivent donc transmettre cela.

 

Quels conseils donneriez-vous aux expatriés français à Madrid qui veulent se lancer dans l'entrepreneuriat ?


D’abord, être conscient que c’est possible. Pour se lancer dans l’entrepreneuriat, il s’agit de garder un esprit positif. Il ne suffit pas d’avoir une idée révolutionnaire, il y a encore beaucoup de choses à faire à Madrid. Vous pouvez par exemple importer des concepts vus ailleurs. Être patient et avoir un minimum de trésorerie sont deux éléments indispensables. Enfin, rencontrer du monde, networker, réseauter. Dans la communauté française, les Franc-Risqueurs sont des interlocuteurs pertinents, et vous trouverez du soutien dans n’importe quelle association française d’ailleurs. Les cercles espagnols peuvent également être une option. Il ne faut surtout pas hésiter à se rendre dans des espaces de travail, que ce soit La Piscine ou d’autres lieux de coworking, pour cette énergie unique qui vous permettra d’avancer.  

 

Comment est-ce d’être une femme, maman, et entrepreneure ?


C’est compliqué et en même temps, je possède des sources de bonheur démultipliées. Une certaine organisation reste bien sûr nécessaire, mais cela est faisable. Je dois être très concentrée sur ce que je veux vraiment et ce qui m’importe pour accorder mon temps là où il le faut, sinon des frustrations peuvent émerger. Je ne passe pas mon temps sur des choses négatives et évite de ressasser mes erreurs. Il y a tellement choses à faire, ça donne le sens des priorités. On se fait parfois engloutir par nos frustrations et bien souvent, on peut les régler nous mêmes, ça ne dépend pas que de notre environnement.

 

La question bonus : pourquoi "La Piscine" ?


Nous cherchions un nom qui puisse à la fois exprimer la notion de travail, d'effort, ainsi que la notion de détente et d’espace convivial. La piscine nous a semblé la métaphore parfaite : faire des longueurs, faire un effort, mais aussi se relaxer au bord de la piscine avec des amis et des victuailles. De plus, en français, il y a pas mal d'expressions sur l'entrepreneuriat et l'eau : mouiller sa chemise, se jeter à l'eau, etc. Et cerise sur le gâteau : c'est un mot qui se comprend en espagnol, et qui se retient car il interpelle.

Fan de comédies musicales et de séries TV, admiratrice des cultures étrangères et de leur gastronomie, curieuse et motivée pour apprendre et à l'écoute du monde.

Eva Sannino

Fan de comédies musicales et de séries TV, admiratrice des cultures étrangères et de leur gastronomie, curieuse et motivée pour apprendre, à l'écoute du monde.
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