

S'il y a bien un sujet sur lequel les Italiens ne plaisantent pas, c'est le café. Ce nectar au goût intense et à l'arôme subtil est inscrit dans leur ADN, à en croire qu'il circule même dans leurs veines. Et pour cause, car le café pour eux est beaucoup plus qu'une simple boisson chaude à siroter sans y prêter trop d'attention, c'est un rite incontournable qui a largement contribué à forger l'identité nationale. Et pourtant?
Un établissement de "percolateur" (sur la gauche) sur la place du Palais Royal
?J'ai essayé dans le temps toutes ces méthodes et celles qu'on a proposées jusqu'à ce jour, et je me suis fixé, en connaissance de cause, à celles qu'on appelle à la Dubelloy, qui consiste à verser de l'eau bouillante sur le café mis dans un vase de porcelaine ou d'argent, percé de très petits trous. On prend cette première décoction, on la chauffe jusqu'à l'ébullition, on la repasse de nouveau, et on a un café aussi clair et aussi bon que possible." C'est en ces mots que Brillat-Savarin décrivait dans son ouvrage Physiologie du goût la méthode utilisée par la cafetière inventée tout au début du XIXe siècle par le neveu de l'archevêque de Paris Jean-Baptiste de Belloy, en vantant la qualité du café ainsi obtenu. Car il faut que les Italiens se rendent à l'évidence, la première cafetière a bel et bien été inventée par un Français. Comment ? En introduisant pour la première fois la méthode de lixiviation, une technique d'extraction différente par rapport à l'infusion par exemple. Le système utilisé par cette cafetière est aussi simple que révolutionnaire : l'eau bouillante est versée dans la partie supérieure, passe lentement à travers un compartiment où se trouve le café et remplit ensuite le récipient situé dans la partie inférieure.

Mais ce n'est pas tout, puisque c'est toujours la France qui se montre particulièrement prolifique dans la première moitié du XIXe siècle à en croire le nombre de brevets déposés afin de mettre la technologie, qui à l'époque connaissait un essor très important, au service de la réalisation de cafetières de plus en plus performantes. Un exemple parmi tant d'autres, le percolateur hydrostatique inventé par Edouard Loysel de la Lantais et présenté à l'Exposition universelle de Paris en 1855 dans la Galerie des machines près des Champs-Elysées. L'appareil sera ensuite déplacé au Café Frascati, rue Montmartre, et il connaîtra un énorme succès.
Et que dire de la diffusion de la cafetière Morize, qui utilise le même principe que la cafetière napoletana et qui connaîtra une grande diffusion au point d'inspirer un tableau d'Henri Matisse ? Que demander de plus ?
La première machine à expresso

Faut-il alors crier au crime de lèse-majesté ? L'invention de la cafetière serait donc le fruit de l'ingéniosité française ? Et les Italiens, alors, dans tout ça ? Pour connaître la suite de l'histoire, il faut se tourner vers Turin.
C'est ici, dans la capitale piémontaise qui venait de perdre son statut de première capitale de l'Italie unifiée ? nous sommes en 1884 ? mais qui avait conservé son tissu industriel extrêmement créatif, que l'ingénieur Angelo Moriondo breveta la première machine à expresso. Elle sera ensuite perfectionnée par Luigi Bezzera qui vendit son brevet à une autre société milanaise, Pavoni. L'éternelle rivalité entre les deux villes, Turin et Milan, était sur le point de vivre une nouvelle page de son histoire, car c'est au tour d'un autre Turinois, Pier Teresio Arduino, d'arriver sur le devant de la scène, fort d'une heureuse intuition, un échangeur de chaleur très efficace. Mais l'impact qu'auront les machines de Pier Teresio Arduino, notamment la célèbre Victoria Arduino, s'explique aussi par deux choix stratégiques qui ne tarderont pas à obtenir l'effet voulu : l'importance accordée à la décoration ainsi qu'à la forme de la machine qui devait être particulièrement élégante, et les investissements publicitaires.

C'est le cas d'une icône du made in Italy : la vraie, la seule cafetière italienne, symbole indissociable de l'italianità. Nous parlons de la Moka, bien entendu. Brevetée en 1933 par Alfonso Bialetti, elle sera distribuée localement, dans le Piémont, jusqu'au jour où Renato, le fils d'Alfonso, décida d'investir dans une campagne publicitaire très réussie, animée par le célèbre omino coi baffi dessiné par Paul Campani. A l'époque, il faut le dire, George Clooney n'était encore qu'un bébé.
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 23 avril 2015


































