Édition internationale

Une année dans l'Amérique de Trump où tout a basculé pour les expatriés francophones

Coupes budgétaires, raids brutaux de l'ICE, craintes sur la liberté d'expression, dérive autoritaire... Un an après l’investiture de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier 2025, trois francophones installées aux États-Unis nous racontent de l’intérieur comment elles ont vécu cette année chaotique, de Washington à Los Angeles.

Un an TrumpUn an Trump
8 mars 2025 : de nombreux panneaux anti-Trump teintent la manifestation pour la journée des droits des femmes devant l’hôtel de ville de Los Angeles. © Agnès Chareton
Écrit par Sarah Jean
Publié le 20 janvier 2026

 

Après quinze ans passés dans l'État du Maryland, voisin de Washington DC, Fadela, détentrice de la double nationalité marocaine et américaine, a passé le pas : elle a quitté les États-Unis pour s’installer à Paris. L’été dernier, elle a été licenciée de son poste dans une ONG pour des raisons économiques. Son employeur, Global Change, fait partie des organisations qui ont été impactées par la baisse de 92% des dotations de l’USAID, l’agence américaine pour le développement international, décidée par Donald Trump.

Après avoir envoyé 173 candidatures en vain, elle s’est résolue à chercher à l’étranger. Et quand une opportunité s’est présentée en France, elle n’a pas hésité. « Mes enfants me rejoindront à la fin de l’année scolaire, précise-t-elle. Ils sont métissés, et avec les agents de l’immigration dans les rues depuis quelques mois, je ne suis pas rassurée. » À Paris, elle se sent « en sécurité », et elle est « fière » d’avoir rejoint l'Alliance pour l’éducation United Way, qui œuvre en faveur de l’égalité des chances dans le milieu scolaire. 

Bien que son mari ne souhaite pas quitter les États-Unis pour le moment, il comprend le choix de Fadela, car les mois qui ont précédé son départ ont été difficiles : « Le pays traverse une récession pire que celle qu’on a connue pendant le Covid », confirme Fadela. « Et ce n’est pas que dans mon secteur, je n’ai jamais eu autant d’amis au chômage aux États-Unis qu’en ce moment. » 

 

«Mon contrat social avec les États-Unis est rompu»

Au-delà des difficultés économiques, elle dénonce le glissement autoritaire qui s’est opéré sous Donald Trump : « J’ai grandi au Maroc, j’ai connu la vie sous un gouvernement avec des violations des droits de l’homme. J’ai vu tout ça. Mais ici aux États-Unis, c’est différent. On nous a vendu des idéaux. [...] Des droits humains, des droits civiques, des droits des femmes. J’ai vu tout ça disparaître. Tout ce que je prenais pour acquis », déplore-t-elle.

 

manifestation contre l'ICE
Manifestations contre l’ICE à Anaheim, dans le Comté d’Orange, le 11 juillet 2025, en marge de la visite du vice-président J.D Vance à Disneyland. © Agnès Chareton

 

Les raids brutaux de l’ICE, la police de l’immigration déployée massivement par Donald Trump à travers le pays, ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « Mon contrat social avec les États-Unis est rompu, explique-t-elle. J’ai vu des véhicules des agents de l’immigration dans le Maryland et ça m’angoissait énormément. Je n’avais pas seulement peur pour moi, j’avais aussi peur d’être mise dans une situation où, moralement, j’aurais dû faire un choix, entre regarder une injustice se produire et intervenir ou non, en ayant deux enfants dans la voiture. Et on a bien vu ce qui est arrivé à Renee Nicole Good. » (la mère de famille assassinée par la police de l’immigration le 7 janvier dernier à Minneapolis, ndlr).

 

Le tourisme en chute libre à Washington

Toujours dans l'État du Maryland, Catherine, elle, a fait le choix de rester. « Mes enfants sont encore jeunes, s’ils étaient à l’université, je serais partie cette année », affirme-t-elle. Pour cette guide touristique férue d’histoire, le rejet des minorités qui s’installe rappelle les heures noires de l’État du Maryland, un des derniers États Nordistes à avoir aboli l’esclavage. Et si la plupart des touristes qui osent encore venir visiter Washington ne ressentent pas autant qu’ils l’anticipaient les effets « Trump », ils sont pourtant moins nombreux. « Certains de mes clients m’ont expliqué avoir eu à se justifier de ce choix auprès de leurs proches » , explique-t-elle. Les conséquences de cette réticence sont radicales sur son activité, en baisse de 50% depuis l’été dernier. 

Le pays a aussi perdu son attrait pour les étudiants étrangers, comme le confirme Christine*, professeure dans une université de Los Angeles. « La baisse est très sensible, le nombre d’étudiants chinois notamment, a beaucoup baissé. C’est suffisamment significatif pour que cela pose des questions pour la suite de certains programmes », souligne-t-elle. À l’inverse, elle note un attrait renouvelé pour la France : « Un de mes étudiants est parti, juste après sa licence. Il était tout content de me dire qu’il allait être jeune homme au pair en France, parce qu’il ne voulait pas rester aux États-Unis sous Trump. Il a deux mamans, et lui aussi se sent pris pour cible par les idéologies du gouvernement actuel.»

 

Coupes budgétaires drastiques dans les universités

Des craintes que partage la Française, qui ressent parfois un malaise du fait de sa profession : « J’avais une voisine qui était pro-Trump même avant son élection. Un jour, elle a dit à mon mari qu’il fallait tirer une balle à tous les profs de fac », raconte-t-elle. « Ils (les soutiens du président) nous tiennent responsables de tous les changements sociétaux. Ils pensent que s’il y a des gens qui se révèlent trans, c’est parce que les universitaires leur ont lavé le cerveau, qu’on leur a fait croire que c’était cool. » 

 

manifestation 8 mars Los Angeles
Des Américains manifestent pour les droits des femmes, des immigrants, pour la paix en Ukraine et contre la politique de Donald Trump le 8 mars 2025 à Los Angeles. © Agnès Chareton

 

À ce climat de haine s’ajoute la pression que ce gouvernement fait peser sur les universités, avec les coupes budgétaires imposées par le DOGE, le département de l’efficacité gouvernementale, que Donald Trump a instauré le jour même de son investiture. À cette époque, Christine reçoit un mail d’un département du ministère de l’éducation pour prévenir certains professeurs de la fermeture de leurs bureaux, les privant même d’un accès à leur poste de travail pour conclure leurs affaires en cours. 

Dans son département, trois employés font maintenant ce que six faisaient avant les baisses de budget. Des cours ont été supprimés, et le nombre d’étudiants par classe augmente. Mais Christine tempère : « Heureusement, les étudiants sont formidables. Et nous sommes encore assez protégés à Los Angeles.» Et de conclure : « Tous les jours je me demande ce qu’on peut faire à mon petit niveau et je me rattache à ça. Il faut continuer à avancer malgré tout. Autrement il n’y a plus d’espoir, et ils ont gagné. »

 

*Les prénoms ont été modifiés

 

Les demandes de visas des expatriés français aux États-Unis en baisse en 2025. Entre janvier 2025 et janvier 2026, les États-Unis ont perdu de leur attrait pour les francophones : « Mon cabinet reçoit moins de dossiers de demande de visa de la France vers les États-Unis » confirme Asif Arif, avocat en immigration au barreau de Californie, qui précise : « Pour le moment, ni la France ni le Québec ne sont concernés par les listes qui restreignent l’accès à la carte verte. Et pour les Français qui sont attirés par les investissements aux USA, les démarches de visa restent fluides.» Installé en Californie depuis six ans, l’avocat admet : « Au regard de la politique internationale que mène le gouvernement actuel [...] et de la rétractation du marché de l’emploi, c’est normal que certaines personnes n’aient plus envie de venir, ou qu’elles repoussent leur installation à plus tard. »

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