Le court-métrage d’animation « Papillon », qui met en couleurs la vie d’Alfred Nakache, nageur olympique français rescapé d’Auschwitz, est nommé aux Oscars. Le Petit Journal a rencontré la réalisatrice, Florence Miailhe et le producteur, Ron Dyens (SacreBleu Productions), en campagne à Los Angeles. Ils nous parlent de la genèse, de la fabrication et de la portée de ce petit film en peinture animée qui transmet un message universel.


À Los Angeles, Florence Miailhe découvre une ville moins inhumaine qu’elle ne l’imaginait. « On en entend beaucoup parler mais je suis surprise… On a l’impression qu’il y a quand même pas mal de petits quartiers qui fonctionnent comme des petites villes », confie la réalisatrice, venue défendre son court-métrage d’animation « Papillon », nommé aux Oscars, aux côtés de 9 productions et co-productions tricolores (lire notre article ici). Une parenthèse éclair : elle est venue pour trois jours et reviendra pour la cérémonie, le dimanche 15 mars. Mais derrière l’effervescence hollywoodienne, c’est une histoire profondément européenne qui affleure : celle d’Alfred Nakache, nageur français juif né en 1915 en Algérie, champion avant-guerre, déporté à Auschwitz, et survivant.
Pourquoi l’animation pour raconter un destin si ancré dans l’Histoire ? « Parce que moi je fais de l’animation… C’est mon moyen d’expression », répond simplement Florence Miailhe. Des documentaires existent déjà sur Alfred Nakache. Elle choisit une autre voie, poétique celle-là : « Il y avait quelque chose qui était presque de l’ordre du conte dans l’histoire de ce petit garçon qui a peur de l’eau. J’avais envie de faire un film qui soit presque comme une légende. » Une légende d’« homme poisson », surnommé « Artem » - « ça veut dire poisson en hébreu » - dont la vie entière se confond avec l’eau.
L’eau devient matière picturale et mémoire vivante
L’eau, fil conducteur du film, devient matière picturale et mémoire vivante. La réalisatrice, fidèle à sa technique de peinture animée, sur toile, construit une dramaturgie chromatique : « On a défini des couleurs pour l’enfance et l’adolescence, puis le noir arrive et je voulais ressortir de son traumatisme avec à nouveau d’autres couleurs. » Le récit s’organise autour d’une ultime nage, juste avant la mort du champion, en Méditerranée. Les souvenirs « remontent à la surface » dans une continuité de teintes pensées en amont, comme on peut le voir dans le court-métrage, à découvrir en intégralité ci-dessous.
Mais peindre la mémoire, c’est aussi affronter l’indicible. « Toute la période des camps, c’était quand même difficile de savoir comment la représenter. Il fallait que ce soit sobre. » L’arrivée à Auschwitz, la séparation d’avec sa femme et sa fille, leur mort : Florence Miailhe choisit des nuages de fumée qui s’étirent dans le ciel. Et lorsque l’eau se trouble et qu’un drapeau nazi surgit, l’atelier entier frissonne : « Le drapeau est resté plusieurs jours comme ça, dans l'atelier, flottant dans cette peinture… Tout le monde était là : c’était horrible. »
Le film ne se contente pas de situer la barbarie ailleurs. « Ce qui se passe n’est pas spécifique à l’Allemagne, mais aussi à la France, rappelle le producteur, Ron Dyens. Le sentiment anti-juif a été perpétué par Pétain. Alfred Nakache a été arrêté par des gendarmes français. » Une précision essentielle : la terreur « peut arriver n’importe où ». Cette dimension politique, loin d’être didactique, donne au film une résonance contemporaine troublante. On peut le découvrir en intégralité via le lien ci-dessous.

Produire un court-métrage entièrement peint à la main relève pourtant du défi. « Le principe d’une production, c’est de s’adapter au travail d’un auteur, pas de le brutaliser », explique Ron Dyens. SacreBleu Productions a évalué le coût en fonction de la technique, puis cherché les financements adéquats. La réputation de Florence Miailhe - César, sélections à Cannes - a rassuré les partenaires. « Les gens savent à quoi s’attendre sur ces exigences. » Un an et demi de production, des milliers de photogrammes, trois animatrices : un artisanat patient face aux logiques industrielles.
Aux Oscars, « Papillon » se retrouve dans une sélection éclectique. « Un florilège de techniques », note Ron Dyens : stop-motion, 2D, 3D. Pas de mastodonte de studio cette année. La campagne américaine révèle une autre culture : projections collectives, discussions animées, bouche-à-oreille. « L’importance de la parole est très importante aux États-Unis. On était à New York et on a discuté avec des animateurs qui voyaient les films ensemble » explique-t-il. Le film, assure-t-il, « parle de lui-même ».
Un film qui s’adresse aux jeunes générations
Au-delà de la performance sportive - Alfred Nakache fût l’un des premiers à adopter la brasse papillon - « Papillon » refuse la mythologie style Superman. « Nakache n’est pas un surhomme », insiste Florence Miailhe. « Il est aidé par les autres. » Ron Dyens renchérit : « On est à hauteur d’homme. Ici, pas de rayon laser. » Face à la tragédie, pas de super-héros, mais des individus solidaires. La séquence finale, où Alfred Nakache entraîne des jeunes en leur lançant « On n’a pas peur », résonne comme un manifeste.

Pour Florence Miailhe, le projet est intime. Le frère d’Alfred Nakache lui a appris à nager ; son père, résistant à Toulouse, l’admirait. « Cette admiration, il me l’a transmise. » À force de recherches, elle s’est « réapproprié » cette figure, au point d’avoir l’impression qu’on lui « prenait quelqu’un de [sa] famille » lorsque des photos d’Alfred Nakache ont été affichées sur les colonnes Morris à Paris. Le film est aussi devenu un geste de transmission. Déjà diffusé dans les lycées, il s’adresse aux jeunes générations. « On pouvait faire des films pour dire “plus jamais ça.” Là, on est en train de faire des films qui vont peut-être dire : on est en plein dedans. Faites attention » affirme-t-elle. Dans le tumulte hollywoodien, « Papillon » rappelle que l’animation peut être à la fois artisanale et universelle, intime et politique. Une nage obstinée contre l’oubli, portée par la peinture et la mémoire.
Papillon projeté au Musée de la Tolérance de Los Angeles le 26 février à 7pm. C'est une occasion unique de découvrir le chef-d'oeuvre de Florence Miailhe. La projection, gratuite, sera suivie d'une séance de questions-réponses avec la réalisatrice. Les inscriptions se font ici. Adresse : Museum of Tolerance 9786 W. Pico Blvd., Los Angeles, CA 90035 .
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