Natalie Musteata et Alexandre Singh, les réalisateurs de « Deux personnes échangeant de la salive », le court-métrage français récompensé d’un Oscar, dimanche soir à Los Angeles, étaient les vedettes du déjeuner organisé à la Résidence de France de Beverly Hills, ce lundi 16 mars, en présence d’un parterre de personnalités du cinéma français.


Lundi 16 mars, Résidence de France de Beverly Hills. Neuf affiches forment une haie d’honneur le long du tapis rouge qui mène aux jardins du consul général de France à Los Angeles, Adrien Frier : une pour chaque film produit ou coproduit par la France nommé cette année aux Oscars. « Un simple accident» de Jafar Panahi, « Sirât » d’Oliver Laxe, « L’agent secret » de Kleber Mendonça Filho, «La voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Hania, « Valeur Sentimentale » de Joachim Trier, « Papillon » de Florence Miailhe, « Amélie et la métaphysique des tubes » de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, « Arco » d’Ugo Bienvenu, « Deux personnes échangeant de la salive » de Natalie Musteata et Alexandre Singh…
Sur les neuf films en lice, seulement deux sont repartis avec des statuettes, lors de la grand-messe des Oscars, la veille, au Dolby Theatre : « Deux personnes échangeant de la salive » a été sacré meilleur court-métrage de fiction (ex aequo avec « The Singers ») et « Valeur Sentimentale » a été récompensé de l’Oscar du meilleur film international, catégorie où la France était représentée par le film de l’Iranien Jafar Panahi. Alors, ce lundi matin, chez les nommés invités au traditionnel lunch post-Oscars de la Résidence de France, il y a certes un peu de déception, mais l’heure est surtout à la célébration. Celle d’un cinéma français décidément très international et engagé.
Natalie Musteata et Alexandre Singh font leur apparition, radieux
Les vainqueurs du jour sont Natalie Musteata et Alexandre Singh. Ils font leur apparition sous les applaudissements, radieux, leurs deux statuettes étincelantes à la main. Invités à « la fête de Jay Z » la veille, ils n’ont dormi que deux heures, après le sacre de leur court-métrage, « Deux personnes échangeant de la salive ». Il s’agit du premier film que le couple - elle est Américano-Roumaine et lui est Franco-Britannique - a réalisé ensemble. Tourné en noir et blanc, en français, aux Galeries Lafayette, il dépeint une histoire d’amour entre deux femmes, Malaise (Luàna Bajrami) et Angine (Zar Amir Ebrahimi) dans une société totalitaire où les baisers sont punis de mort.
Une fiction dépassée par l’actualité internationale, ces derniers mois. « Ce moment de joie est mélangé avec une certaine tristesse, parce que plusieurs personnes de notre équipe, notamment Zar Amir, sont originaires d’Iran. C’est un moment tellement beau que le film soit vu par tellement de gens et en même temps, la peine et le deuil qu'ils sont en train de vivre, ainsi que tout le peuple iranien, il n'y a pas de mots pour les décrire » partage Alexandre Singh, interviewé par notre journaliste cinéma, Déborah Laurent.
Des oeuvres à très forte résonance politique
L’actrice iranienne Zar Amir, exilée politique à Paris, n’a pas pu faire le voyage à Los Angeles car elle a accouché il y a deux jours d’une petite fille, confie-t-il. « La naissance de cet enfant, c’est comme l’espérance dans un film tragique, c’est tout petit, c’est rien du tout, mais ça nous donne l’envie de continuer à vivre et naïvement, à continuer à faire du cinéma, en espérant que l’art peut changer le monde, dit-il. Même si ça change le monde juste d’un centimètre, d’un millimètre, ça en vaut la peine. Et nous pensons vraiment que la tendresse et l’amour sont l’arme la plus puissante contre la haine. »

Les œuvres à très forte résonance politique se sont distinguées, cette année, parmi les films soutenus par la France aux Oscars. « La Voix de Hind Rajab », de Kaouther Ben Hania, raconte l’histoire d’une petite fille palestinienne, Hind Rajab, tuée le 29 janvier 2024 lors d’une opération israélienne à Gaza, ainsi que les ambulanciers qui tentaient de lui porter secours. Il n’a pas décroché la statuette du meilleur film international, mais pour la réalisatrice tunisienne, être présente aux Oscars est déjà en soi une victoire. D’autant que l’un de ses acteurs principaux, le Palestinien Motaz Malhees, n’a pas été autorisé à se rendre à la cérémonie en raison du « travel ban » lié à sa nationalité.
« Ce tapis rouge, il est très politique, puisqu’on permet à des artistes de venir, et on en interdit d’autres » dénonce Kaouther Ben Hania, vêtue d’une longue robe noire. Pour elle qui se dit travaillée par la question de « l’injustice » et de la « violence systémique », l’essentiel est néanmoins « d’être présente » et de « dire les choses ». « Quand on fait un film comme ça, on peut facilement se trouver dans une petite niche, et le film peut mourir, personne ne le voit. On a besoin de batailler pour que le film soit à Venise, aux Oscars… Il faut gueuler très très fort pour se faire entendre » martèle la réalisatrice.
« Ce film m’a donné confiance et espoir dans la force du septième art »
Plus de deux ans après la mort de la fillette à Gaza, elle qui pensait « naïvement » que l’horreur avait atteint son summum, ne cache pas sa colère : « On a des Hind Rajab qui meurent tous les jours », déplore-t-elle. Pourtant, Kaouther Ben Hania croit désormais que le cinéma peut changer les choses. « Avant ce film, je pensais que non. Avec ce film, ça m'a donné un peu confiance et espoir dans la force du septième art » reconnaît-elle. Son film a en effet été projeté dans de nombreuses institutions, comme l’ONU et le Congrès américain, où un projet de loi baptisé « Hind Rajab » a été déposé pour « demander des comptes » face aux « crimes de guerre » restés impunis.

Lui aussi percuté de plein fouet par l’actualité de la guerre en Iran, Jafar Panahi ne s’est pas joint à la fête ce lendemain d’Oscars. Son film, « Un simple accident », palme d’Or à Cannes, tourné clandestinement, dépeint les dilemmes de la société iranienne face à la spirale de la violence du régime islamique. Il y a quelques semaines, il nous confiait dans cette interview son souhait de rentrer coûte que coûte dans son pays natal, désormais en pleine guerre, après la cérémonie hollywoodienne.
Son producteur, Philippe Martin, qui l’a accompagné pendant toute la campagne, le représente ce matin-là. Il apparaît ému lorsque Gaëtan Bruel, le directeur du Centre National du Cinéma (CNC), rend hommage à Jafar Panahi en ces mots : « Nous savons qu’en ce moment, le cœur de Jafar est tourné vers son pays. L’Iran a aujourd’hui plus que jamais besoin de ses cinéastes, et le jour viendra où la place du cinéma iranien devra être reconstruite en Iran. La France sera au rendez-vous. Et nous savons que Jafar y jouera un rôle majeur — nous continuerons à le soutenir.»
Le plaidoyer de Gaëtan Bruel pour la singularité du cinéma français
Devant un parterre de personnalités du monde du cinéma, le président du CNC, qui fêtera cette année ses 80 ans, livre un vibrant plaidoyer pour le cinéma français, et son modèle unique qui lui permet de financer des coproductions internationales audacieuses. « Ce modèle permet aujourd’hui à la France de continuer à prendre des risques quand les marchés deviennent prudents, de produire des films singuliers quand la tentation de l’uniformisation n’a jamais été aussi forte, et de soutenir de nouvelles voix quand l’instinct pourrait être de se replier sur la sécurité » rappelle-t-il.

Il vante l’Aide aux cinémas du monde - dispositif dont ont bénéficié quatre films sur les cinq nommés aux Oscars pour le meilleur film international - récemment augmenté d’un million d’euros, pour un budget total de 9 millions d’euros par an. « Longtemps, Hollywood a été perçu comme l’horizon ultime du cinéma. Aujourd’hui, de plus en plus de talents se tournent vers la France et vers l’Europe pour créer, coproduire et gagner ensemble. »
Agnès Chareton, avec Déborah Laurent
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