Édition internationale

CLÉMENTINE BUNEL/2FORTHEROAD - Faire grandir les artistes autrement

Écrit par Lepetitjournal Londres
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Vanessa Paradis ou -M- au Koko, c'est elle. Chapelier Fou, Baloji, Emir Kusturica et bientôt Benjamin Biolay ou Lou Doillon à Londres, c'est aussi Clémentine. Depuis janvier 2010, la jeune entrepreneuse vole de ses propres ailes avec 2ForTheRoadProductions, une société spécialisée dans le "développement d'artistes et le booking sur l'Angleterre et l'Europe" 

"Je voulais respirer, pouvoir toucher à tout, apprendre sur le tas", explique t-elle sûre de son choix. Avant de se lancer, Clémentine a appris à bien connaitre le fonctionnement de l'industrie musicale à Londres. Pendant deux ans, elle a travaillé dans une agence de booking. Le temps de comprendre les codes, de se créer un catalogue d'artistes mais aussi d'être frustrée…"Je ne me sentais pas de bosser toute ma vie pour un agent anglais. Quand tu ne fais que du booking, tu vends ta date puis tu ne t'en occupes plus. Ce qui compte, c'est d'avoir ton cachet. Tu n'accompagnes pas le promoteur dans le développement ou dans la réussite de sa date. Tu lui taperas simplement sur les doigts s'il est en dessous des objectifs fixés en terme de remplissage…".       

L'importation d'un modèle français

Si avoir la double casquette de producteur et d'agent n'a rien d'exceptionnel en France, les choses sont "beaucoup plus compartimentées en Angleterre". "Le marché est très "rock and roll", fait de  débrouillards, très "old school"", décrit Clémentine. Les "anciens" sont toujours à la tête des grandes agences et le modèle d'impresario qui était utilisé il y a une vingtaine d'années n'a pas vraiment évolué. Alors quand 2ForTheRoad s'est installé, le modèle a surpris. "Quand nous nous sommes implantés comme promoteurs en plus de faire du booking, les gros agents se sont interrogés. Ils ont voulu nous rencontrer pour savoir si notre arrière pensée n'était pas de leur piquer leurs artistes une fois qu'on les avait produits à Londres", se souvient Clémentine. S'ils sont nombreux à faire désormais confiance à l'équipe de 2ForTheRoad, il est encore parfois compliqué d'établir ce nouveau fonctionnement en Angleterre. 

Une méthode "made in" 2ForTheRoad 

En plus de son activité de booking, 2ForTheRoad intervient aussi en tant que producteur de spectacle pour les artistes dont il est l'agent mais aussi pour d'autres qui recherchent un état d'esprit "maison" et une méthode plus "terrain" pour développer un public. "Le principal souci aujourd'hui est le côté éphémère et le buzz autour des artistes. Il y'a un véritable problème de renouvellement. Les festivals d'été ont repris les mêmes têtes d'affiche cet été qu'il y a un ou deux ans parce qu'il n'y a aujourd'hui aucun équivalent à Bruce Springsteen ou à U2. On a du mal à renouveler la scène musicale de telle façon à ce que de nouveaux artistes viennent en position de "headliner"", explique Clémentine. Pour elle, il s'agit de prendre le problème à la base : "le meilleur moyen de développer un artiste pour qu'il dure autant en live que sur disqueest de commencer petit, avec des gens qui prennent le temps de faire du terrain, du marketing, de la presse". Mettre en place les outils nécessaires pour que l'artiste se produise dans de bonnes conditions et puisse construire un fan base sur le long terme, c'est tout l'enjeu et la philosophie de 2ForTheRoad. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir Clémentine et son équipe distribuer des flyers à la sortie d'un concert afin de "prendre le pouls" et de voir le lendemain les ventes de tickets augmenter sur Internet. 

Une équipe de passionnés

Même en tant qu'agent, 2ForTheRoad s'est fait une spécialité de l'accompagnement de "petits" artistes en développement comme François and The Atlas Mountains, Chapelier Fou ou encore Baloji. Mais pour que l'activité soit rentable, Clémentine peut aussi compter sur des artistes avec une plus grande renommée comme le musicien et compositeur Mulatu Astatke que la société représente en management ou encore Matthieu Chedid pour lesquels 2ForTheRoad fait le booking sur sa tournée en Europe, en dehors de la France. Comment l'équipe choisit-elle ses artistes ? Par affinitébien sûr. "Nous sommes avant tout des amoureux de la musique, des collectionneurs de vinyles, s'amuse l'entrepreneuse passionnée. On va parfois faire des choses très obscures qui ne nous rapporterons pas de sous mais c'est juste le plaisir de se dire : "voila dans ma vie j'ai fait ça, c'est super"". Indie pop, indie rock, jazz, musiques du monde ou encore rock avec Matthieu Chedid, tout y passe, en fonction des goûts de chacun. Pour ce dernier, c'est d'ailleurs "un peu différent, explique Clémentine. Il est en pleine renaissance. C'est un artiste très connu en France mais qui a décidé de se mettre en danger et d'aller conquérir l'Europe et le monde sur des territoires qui ne sont pas francophones. C'est fantastique qu'il nous ait fait confiance pour ce projet". 

L'Afrique comme point de départ

Dans le répertoire 2ForTheRoadProduction, on retrouve également pas mal d'artistes africains. Un catalogue World Music lié au parcours personnel de Clémentine. Après avoir grandi en Afrique (Mozambique, Rwanda, Mauritanie, Afrique du Sud, etc), la jeune bachelière quitte ses parents qui s'installent au Mali pour rejoindre Paris et la prépa littéraire. Deux ans plus, alors qu'elle a manqué son concours d'entrée pour l'ENS et qu'elle passe des vacances au Mali, elle rencontre l'artiste ToumaniDiabaté, très en vogue à ce moment là (car belle sortie sur le label World Circuit, maison de disque du Buena Visa Social Club) et devenu ami avec les parents de la jeune fille. "Il cherchait un régisseur tournée. Quelqu'un qui les accompagne en tournée, qui fasse en sorte qu'ils prennent bien l'avion, qu'ils ne soient pas en retard sur scène…" Clémentine n'a pas très envie d'y aller. Elle a le sentiment qu'elle va se faire rouler mais sa mère insiste. "Clémentine, c'est bientôt l'été, pourquoi tu ne fais pas ça ?".  Trente dates plus tard, elle se voit offrir un poste à plein temps pour la tournée de Diabaté et Orchestra Baobab pendant deux ans. "C'était bien. J'ai pu voyager mais je me sentais trop à l'étroit. J'ai fait le tour du monde puis je me suis rendu compte que je faisais du baby sitting pour artiste", reconnait Clémentine.À 23 ans, la jeune fille décide de passer "de l'autre côté" et s'envole pour Londres. Outre des souvenirs incroyables, une expérience unique et de nombreux contacts, Clémentine a aussi gardé un côté "terre à terre" qui lui sert aujourd'hui. "Je fais attention à ne pas faire des agenda surbookés et tirés par les cheveux en terme de routing. Je sais ce qui est faisable en tournée et ce qui ne l'est pas. Ça me permet de garder en tête le bien être des artistes dont on s'occupe parce que j'ai moi aussi, à un moment donné, été régisseur. Maintenant je les regarde et je leur dit : "oh comme je vous plains"", s'amuse t-elle.  

Un investissement sans faille

Le grand saut dans l'entreprenariat n'interviendra que deux ans plus tard. "Je me sentais à l'étroit dans mon ancien boulot. Quand je suis partie, j'avais le choix entre travailler pour une grosse agence ou créer ma propre boite. Au début, c'était vraiment pour me donner du temps, un peu comme être dans une salle d'attente dans un aéroport avant de prendre un vol long courrier…", raconte Clémentine. Après avoir réussi à obtenir une licence pour pouvoir délivrer des visas aux artistes grâce aux recommandations du Barbican ou de promoteurs réputés, l'aventure peut démarrer en janvier 2010. Même si la jeune entrepreneuse bénéficie d'un carnet d'adresse déjà bien rempli et que plusieurs artistes dont elle s'occupait dans sa précédente agence l'ont suivie, les débuts ont été difficiles. "J'ai été toute seule pendant 9 mois. Je faisais tout, je dormais peu. J'ai commencé à travailler chez moi avant de me rendre compte que c'était trop compliqué pour me donner un cadre de travail et un emploi du temps "humain"", se souvient Clémentine. Elle décide donc rapidement de prendre un bureau et quelqu'un en stage. Mais Clémentine n'a pas le coeur à simplement lui payer ses transports et décide de lui offrir un mi-temps. "Le défi était d'arriver à en faire une profession qui paie. C'est un travail où on ne compte pas ses heures, dans lequel on s'investit totalement. On prend tellement de choses en main qu'il faut quelqu'un pour t'aider. Du coup, tu n'es pas vraiment la priorité. La personne à tes côtés la devient et il faut rapidement faire rentrer des sous pour pouvoir la payer". Les premières rentrées d'argent tombent à l'été grâce aux bookings sur les festivals. Grâce à la faiblesse des dépenses, la première année est immédiatement profitable. Trois ans plus tard, l'activité s'équilibre même si, comme le dit Clémentine, "2ForTheRoad ne peut pas se permettre d'avoir un couac de 30 000 euros sans conséquence". Une fragilité qui ne dérange pas la jeune femme. "Cette société n'a jamais été créée pour grossir. J'aime au contraire son côté : "on est petit mais on fait beaucoup""

Des projets plein la tête…et un rêve

Un manque d'ambition ? "Il y a souvent des gens qui me le disent, confie Clémentine. Mais pour moi, grossir n'a pas de sens. Il y a déjà des gros agents, des gros producteurs et on ne ferait que jouer dans la cour des grands et se tirer des balles dans les pattes. Bien au contraire, je pense que nous sommes en train de nous faire notre place avec un créneau qui nous est propre. Les gens avec qui on travaille nous apprécie d'ailleurs pour ça".  

Quand elle se penche sur le bilan de sa société, c'est finalement vers l'avenir que Clémentine se tourne. "Les choses se sont faites naturellement. C'est un peu l'effet boule de neige, une chose en entrainant une autre. Aujourd'hui nous sommes quatre dans la société et je ne me vois pas faire autre chose. Je suis lancée dans une aventure dans laquelle je suis vraiment bien accompagnée. Cécile a rejoint la boite il y a un peu plus d'un an et elle est un peu mon 'âme soeur' dans cette profession. On partage cette passion de la musique qui nous lance dans des aventures musicales fantastiques mais elle a aussi la tête sur les épaules, beaucoup plus que moi parfois (sourire). Mon équipe autour de moi me donne envie d'aller de l'avant".  Vers où ? La jeune femme a quelques idées : "À terme, j'aimerai qu'on essaie de récupérer plus de programmation sur des festivals. Je suis aussi toujours à la recherche d'une salle pour laquelle on s'occuperait de la programmation. C'est le côté créatif qui m'intéresse le plus. Garder un oeil sur les artistes qui émergent, les faire tourner et soutenirdes artistes qui ont besoin d'une nouvelle voix pour les défendre comme Bobby Womack, Marianne Faithfull, Vanessa Paradis ou M…" 

Avant de conclure, elle évoque un dernier rêve : celui d'organiser un jour son propre festival. "À ce moment là, je crois que je pourrai mettre la clé sous la porte…" rigole Clémentine. On l'imagine déjà dans quelques années nous dire : "Voilà, je l'ai fait, c'est super"… 

Simon Gleize (www.lepetitjournal.com/londres) jeudi 2 mai 2013

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Publié le 1 mai 2013, mis à jour le 8 février 2018