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USAIN BOLT - The Fastest Man Alive

Écrit par Lepetitjournal Londres
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 novembre 2012

Le réalisateur français Gaël Leiblang a réussi à capturer l'homme le plus rapide du monde. Armé de sa caméra, il a suivi Usain Bolt pendant sept mois pour donner vie à un documentaire exceptionnel sur ce champion hors-norme. Il nous raconte son expérience aux côtés de l'athlète jamaïcain

 

Lepetitjournal.com - Comment décririez-vous votre documentaire "The Fastest Man Alive" ?

Gaël Leiblang - C'est un voyage dans l'intimité d'Usain Bolt, l'une des plus grandes stars du moment. Il sera l'homme des Jeux Olympiques de Londres parce qu'il a été celui de Pékin et que tout le monde a envie de savoir ce qu'il y a derrière le "show man" et le gars fantasque que l'on voit sur la piste. Je crois que nous avons réussi un portrait à la fois très intime et très inédit du champion. Même au-delà de ça, on "croque" un peu ce qu'est un athlète de haut niveau et ce que cela implique en terme d'engagement, d'entrainement et de difficultés. On plonge aussi un peu dans les coulisses du sport et du business.

Comment avez-vous rencontré Usain Bolt ?


En fait je le connaissais avant le tournage. Je l'avais rencontré à Pékin en 2008 avec sa mère et sa fiancée un peu par hasard au moment où Bolt devenait champion olympique. Lorsqu'il passe la ligne et gagne, il décélère pour aller voir sa mère et embrasser sa fiancée. Je suis là avec eux en train de faire un sujet pour Canal +. Le lendemain, je lui ai donné un dvd du reportage. C'est comme cela qu'est née notre relation. Nous avons ensuite attaqué le tournage en mars 2011 pendant 7 mois et 60 jours de tournage puis 6 mois de montage et de post production.

Usain Bolt a-t-il accepté tout de suite l'idée du documentaire ?

Je lui ai proposé deux ans après notre première rencontre. En 2010, je me suis dit que ça vaudrait peut-être le coup de faire quelque chose pour Londres. Nous nous sommes rapprochés du management. Il y avait plusieurs équipes en lice. Notre projet éditorial tenait la route et nous avions l'avantage que je connaisse Bolt. Aussi, nous travaillions en "French Touch" c'est à dire qu'on tournait en équipe très légère puisque nous n'étions que deux. Les boites de productions américaines voulaient venir à 6, 8 ou 10 personnes. C'est inenvisageable dans le sport de haut niveau si tu veux capter un peu d'authenticité.

Il n'a posé aucune condition ?

Aucune. Il s'est vraiment livré. Bolt n'est pas du tout dans le calcul. Il ne pense jamais à ce qu'il va dire ou faire en fonction d'une image qu'il voudrait donner. Il ne m'a jamais rien demandé ni jamais rien interdit. Par exemple, après son élimination à Daegu pour un faux départ aux championnats du monde, il me laisse entrer dans sa chambre naturellement. C'est absolument exceptionnel de découvrir dans un moment si dur, l'homme qu'il est vraiment et sa personnalité.

Usain Bolt renvoie l'image d'un homme sûr de lui qui parfois peut en agacer certains. Que retenez-vous de lui après tous ces moments passés en sa compagnie ?

Je retiens que c'est quelqu'un qui a beaucoup d'humanité. Beaucoup plus qu'on ne l'imagine quand on le voit faire le show sur les pistes d'athlétisme. Il est capable de faire son cirque devant les caméras cinq minutes avant une course et cinq minutes après mais le reste du temps, c'est quelqu'un de bien élevé. Il a reçu une belle éducation, des valeurs et une véritable philosophie de vie. Il n'est pas que dans l'esbroufe et le léger même s'il ne se revendique pas dans un combat politique comme Ali par exemple. Son vrai combat, c'est d'être dans l'instant présent. S'il y a une leçon à tirer de ce film, c'est celle-ci. Cette façon de vivre peut parfois paraitre difficile mais en même temps il est comme ça et c'est finalement peut-être lui qui a raison.

De par son aisance devant la caméra et son talent sur la piste, était-il le "sujet" idéal ?

Je ne sais pas si il y a un sujet idéal mais c'est en tout cas quelqu'un qui a du charisme, qui se prête au jeu de la caméra et qui ne se préoccupe pas de son image. C'est toujours plus facile qu'avec quelqu'un qui joue sans cesse en pensant uniquement à l'impression qu'il veut laisser. À partir du moment où nous ne sommes pas dans le calcul mais au contraire dans quelque chose de beaucoup plus honnête, le film est plus juste et plus équilibré par rapport à ce qu'Usain Bolt est réellement.

Ressentez-vous le privilège d'avoir eu cette proximité avec celui qui deviendra sans doute une légende du sport ?


Oui bien sûr. J'ai ce sentiment là. J'ai aussi conscience d'avoir été privilégié par l'histoire incroyable de cet homme qui rate son départ à Daegu et qui donc, par la même occasion, t'offre une issue avec une dramaturgie extrêmement forte dont on s'est beaucoup servi dans le film. Je me répète mais à ce moment là, on a approché Usain au plus profond de lui même. J'ai donc été très chanceux même si ça a été très dur tout au long du tournage et du montage.

Justement quelles ont été les plus grandes difficultés rencontrées pendant le tournage ?

Nous étions au milieu d'une machine qui est pleine d'enjeux, où les gens perçoivent toujours un petit peu la caméra comme un espion. Tu demandes aux gens de te faire confiance mais ils ne te connaissent pas. Au début, il faut aussi savoir gérer les susceptibilités de chacun, savoir parfois se retirer, éteindre la caméra, se taire, être discret, se faire oublier?C'est tout un jeu pour gagner la confiance qui est loin d'être facile.
Pour l'entraineur, c'est aussi assez compliqué parce qu'il y a des choses qu'il a envie de dire en privé à son athlète. Avec la présence d'un micro ou d'une caméra, c'est immédiatement beaucoup plus compliqué et cela peut parfois tout d'un coup tendre la situation.

En terme d'accès à l'intimité des sportifs, peut-on dire que votre documentaire ressemble à celui de Stéphane Meunier "Les Yeux dans les Bleus" ?

Seulement sur un point à mon avis. Nous sommes dans un film avec une histoire qui s'écrit en marche. Le script n'est pas défini. Il faut être très souple, il faut s'adapter, etc.  
Il y a deux façons de faire un documentaire. Prendre les archives de Marcel Cerdan ou Carl Lewis et faire un film pour raconter son histoire à la lumière d'autres évènements et d'autres témoins. Ou prendre quelqu'un dont l'histoire est encore en cours comme l'équipe de France en 1998, ou Bolt ou même Ali quand Klein l'a suivi. Ce sont deux approches différentes.
La première différence avec Les Yeux dans Les Bleus réside dans le fait que l'athlétisme est un sport individuel. C'est plus simple dans un sport collectif car tu peux être un jour avec ta camera dans la chambre de l'un, le lendemain à table avec un autre, etc. Ton objectif n'est pas constamment braqué sur la même personne. Une autre différence est que les Yeux dans les Bleus est l'histoire d'une conquête, d'une victoire. Avec Bolt, il y'a eu des hauts et des bas. Je ne suis pas sûr que si l'équipe de France avait perdu en demi ou en finale, Meunier aurait eu accès au vestiaire aussi facilement à ce moment là. Je me souviens du film Comme un coup de tonnerre sur la campagne de Jospin en 2002. Quand il perd l'élection, l'équipe de tournage se voit refuser l'accès et on voit cette porte qui reste fermée. Ce qui est assez extraordinaire pour moi en tant que réalisateur, c'est que Bolt a accepté ma caméra dans la victoire comme dans la défaite. C'est facile pour un champion de faire le clown devant l'objectif quand il soulève la coupe ou quand il saute dans les bras de sa famille et de ses amis. Mais pour continuer à se livrer après un échec comme il l'a fait, il faut vraiment être costaud et être dans une confiance totale de soi. Ce n'est d'ailleurs pas de l'arrogance mais simplement une entière acceptation de soi et de ce qui se passe au moment présent. C'est très très fort je trouve. Il y a peu de vestiaires d'équipe de foot où il est possible d'entrer après une défaite?Attention, j'ai bien sûr aussi adoré le film de Meunier. Quand je l'ai vu j'avais 18 ou 19 ans et c'est un des films qui m'a fait venir dans ce métier. Il y'a des gens qui aiment les coulisses et d'autres qui n'aiment pas ça. Moi j'aime effectivement voir ce qui se passe là où on n'a pas le droit d'être. Le film The Greatest de William Klein qui a suivi Ali pendant plusieurs années est aussi un modèle. D'ailleurs, je voulais au début appelé mon film sur Usain Bolt "The Fastest".

 



Le documentaire est-il selon vous la meilleure façon de faire du journalisme sportif ?

Je crois que la force du documentaire aujourd'hui est d'avoir le luxe du temps. À l'heure où les infos vont de plus en plus vite, le documentaire reste le seul "îlot" où tu peux avoir du temps et donc du recul sur ce qui se passe. J'ai suivi Usain assez longtemps et cela m'a permis d'apprendre à le connaitre et donc d'être juste dans le portrait que je fais de lui. Le journalisme mérite du temps. À l'époque, quand les reporters avaient trois jours pour envoyer une dépêche, cela leur imposait un certain recul, une certaine lenteur qui est nécessaire à la réflexion. Aujourd'hui, si tu écris un papier à 15h, cinq minutes plus tard il est en ligne. Si tu t'es trompé, c'est déjà trop tard. Tu n'as plus le temps de débriefer avec un collègue, de te réveiller le lendemain matin en te disant : "j'ai peut-être été un peu trop sévère" ou "trop tendre avec un tel". Je ne sais pas si c'est du journalisme sportif mais je pense en tout cas que le documentaire a de beaux jours devant lui. Il y a une demande du public, il aime ce format.  

Quelle est votre relation avec Usain Bolt ?

C'est une relation de respect. Bolt ne m'a jamais demandé, même quand j'étais à Kingston avec lui, si ma femme ou mes enfants allaient bien ou encore quel film j'allais faire après?Il s'en moque puisque, encore une fois, il est en permanence dans l'instant. Il faut l'accepter car cela peut être assez perturbant de se dire que ce mec ne s'intéresse jamais à toi. Mais la star du film, c'est lui. Il y a un lien de confiance qui s'est installé. Il sait que quand je suis là, je ne vais pas le trahir et que je vais retranscrire honnêtement ce que je filme. C'est un contrat non écrit qui nous lie et dont on ne s'est jamais parlé.

Dans le film, il y a une séquence exceptionnelle pendant laquelle Usain Bolt vous décrit quasiment mètre après mètre sa façon de vivre sa course. Racontez-nous...

C'est en fait une idée que j'avais depuis longtemps. Je suis un passionné de sport et j'ai fait de l'athlétisme pendant longtemps. Le décryptage d'une course est toujours intéressant, surtout quand il est fait par un champion. Ce qui est incroyable c'est que l'on a tourné cette scène en "one shot". J'ai dit à Bolt : "Mets toi au départ de la piste et racontes moi ton 100m". Pendant 6 minutes, il me parle sans s'arrêter tout en marchant jusqu'à la ligne d'arrivée. Ce qu'il raconte pendant tout ce temps dure en réalité 9 secondes. C'est ça qui est incroyable. Derrière cette explication, je me suis aperçu que ce champion a un instinct exceptionnel. Tout d'un coup, pendant une fraction de seconde, il arrive à voir un adversaire, à entendre un supporter dans la foule. Il pense à ses genoux, à ses bras, à sa vitesse?Le nombre d'informations qui transitent neurologiquement est absolument phénoménal. Dans un film, il faut toujours penser à ne pas resservir deux fois la même chose au spectateur. Je trouvais assez original que Bolt, qui est l'homme le plus rapide de la planète, explique son 100m. C'est une séquence qui est effectivement la préférée de beaucoup de gens qui ont vu le film.

Et ce n'est pas terminé. Un autre film est prévu pendant les Jeux Olympiques...


Nous sommes effectivement sur l'écriture et le tournage d'un deuxième film qui va s'appeler The Legend et démarrera mi-juillet. L'histoire de la conquête de Bolt à Londres. Ce ne sera pas un portrait cette fois-ci mais plus du pur reportage au jour le jour dans l'intimité du champion. Il y a encore beaucoup de choses à régler, ce n'est pas encore gagné mais nous avons de vraies ambitions car nous sommes convaincus qu'Usain est un athlète unique qui peut marquer l'histoire de son sport en ce début du 21ème siècle. On le suivra tous les jours jusqu'à ses possibles trois finales du 100, 200 et 4 x 100 mètres. Rentrera-t-il dans la légende ? Réponse le 12 août.

Usain Bolt marquera-t-il son époque comme a pu le faire par exemple Carl Lewis ?

Plein d'athlètes ont été impressionnant tout au long de l'histoire. Chacun dans des époques différentes. Il y a eu Jessy Owens qui était dans un combat politique ou Tommy Smith en 68 à Mexico mais aussi Carl Lewis dans le début des années 80 avec une forme d'arrogance américaine. Je pense que Bolt est en plein dans son époque. Il est ultra connecté à Facebook et Twitter. Il est cool, capable de se prendre en photo n'importe quand?C'est quelque chose qui peut paraitre très factice, très léger et puis finalement, quand il te parle, tu te rends compte qu'il a une véritable philosophie de vie. Il est dans un autre rapport au temps et aux gens. Il n'est pas dans un combat politique. Il est dans son époque, il est unique et n'a copié personne. Il ne se prend pas pour quelqu'un d'autre. C'est d'ailleurs un conseil qu'il donne souvent : "Ne m'imitez pas, trouvez votre style".    

Propos recueillis par Simon Gleize (www.lepetitjournal.com/londres) jeudi 12 juillet 2012

Diffusion :

- vendredi 13 juillet à 18h30 au Ciné Lumière de l'Institut Français de Londres
- lundi 16 juillet à 22h35 sur BBC One
- jeudi 26 juillet à 20h40 sur France 2

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Publié le 12 juillet 2012, mis à jour le 20 novembre 2012
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