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THIERRY NOIR - "C'était pas de la décoration de rue, c'était un acte politique"

Écrit par Lepetitjournal Londres
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

 

Il y a des Hommes qui préfèrent l'acte à la parole, et Thierry Noir est l'un deux. Hier s'est ouverte la rétrospective consacrée aux oeuvres de ce peintre, et quelles oeuvres ! Ces figures vivantes et colorées, vous les avez peut être déjà aperçues sur tableau, mais c'est sur le mur de Berlin qu'elles ont fait leur apparition en 1984, sous les regards ébahis des berlinois de l'ouest. Retour sur une carrière étonnante qui mêle l'art et l'Histoire.

(source photo: Nick UT/AP)

30 ans : avril 1984, avril 2014. Cet anniversaire méritait d'être célébré de la meilleure façon qui soit, par un retour sur le travail de l'artiste. Hier soir, il fallait attendre en moyenne vingt minutes pour entrer dans la galerie. La soirée promettait d'être un succès. Une fois la file d'attente remontée, l'effervescence de la salle nous atteint. Photos, vidéos et fichiers audio accompagnent les toiles dans la reconstitution de sa carrière. Cela semble loin, et pourtant.

"Je ne suis pas venu à Berlin pour peindre le mur"

Nous avons eu la chance de rencontrer Thierry Noir la veille du grand jour, alors que tout reste encore à faire. En pénétrant dans l'antre de la Howard Griffin Gallery, on sent un brin d'angoisse, et surtout beaucoup d'excitation. Au fond de la pièce se monte, brique par brique, le "mur de Berlin". Puisqu'il est là où tout a commencé, il semblait impensable de réaliser cette rétrospective sans lui. "Le mur n'était pas comme ça", nous confie l'artiste en dévisageant le monstre qui prend peu à peu forme dans la salle. "J'aurais eu beaucoup plus de difficultés à peindre dessus s'il avait été fait de cette matière". Une chance, dira t-on, qui permet à Thierry Noir d'attraper ses pinceaux, et ne plus jamais les lâcher.

(sources photos: Thierry Noir, transmis par la Howard Griffin Gallery)

Lyonnais d'origine, il débarque à Berlin-Ouest en 1982, attiré par la scène culturelle de David Bowie, Iggy Pop, et tant d'autres. A l'époque, Berlin est encerclée, surveillée par Berlin-Est d'un côté, et l'Allemagne de l'Est de l'autre. "J'habitais juste en face du mur. Je ne suis pas venu à Berlin pour peindre le mur, ça s'est fait petit à petit, en regardant ce mur tous les jours". Une envie non planifiée, qui aurait pu lui coûter cher. "C'était illégal. Le mur était construit en retrait de la frontière, environ de 5 mètres. On était déjà à Berlin-Est, et l'on pouvait se faire arrêter par les soldats qui étaient de l'autre côté. Il fallait donc toujours faire attention". Avant d'expliquer que la police de Berlin-Ouest n'avait aucun droit de franchir la frontière. Quant aux alliés - son secteur étant dirigé par les américains -, "ils nous laissaient faire, et passaient à fond la caisse avec leur grosse jeep", ajoute t-il avec malice. Pas de tension dans sa voix au moment d'évoquer la dangerosité de son aventure. Et pourtant, il avoue avoir été prudent. Impossible donc pour lui d'aller à Berlin-Est, malgré les quelques autorisations pour la journée : il lui fallait éviter les contrôles à tout prix.

"C'était pas de la décoration de rue, c'était vraiment un acte politique"

Noir, puisque c'est la façon dont il signait certaines de ses oeuvres sur le mur, vacille ensuite entre modestie et sentiment d'avoir lancé quelque chose de grand. "Le simple fait d'écrire sur le mur était une rébellion. Parfois, on me reprochait de couvrir les slogans révolutionnaires. Je leur disais "mais regardez !". C'était pas de la décoration de rue, c'était vraiment un acte politique". Il ponctue pourtant certains de ses travaux d'un "Let's dance", hommage à David Bowie, avant de devoir se cacher pendant plusieurs heures des soldats de l'Est. Un message politique qui eut du mal à se faire comprendre : à longueur de journée les berlinois l'arrêtaient, désarçonnés, voire apeurés. "On m'a bombardé de questions dès le début, parfois de façon violente. On m'a reproché d'embellir le mur pour attirer les touristes. J'ai essayé de leur faire comprendre que même en mettant des kilos de peintures sur le mur, il ne serait jamais beau car c'est une machine à tuer. Qui a déjà tué des centaines de personnes. C'était une discussion sans fin, mais c'était nécessaire". Des pressions qui n'ont jamais remis son combat en cause : comme il le dit si bien, s'il arrêtait, on lui demanderait pourquoi. Une question supplémentaire dont il n'avait pas besoin.

"Comme une revanche"

Tant de couleurs sur un mur symbole de la guerre, cela semblait trop fou pour être une coïncidence. Et pourtant, Thierry Noir renie toute arrière pensée : "C'est mon style de peinture. Mais c'est vrai que c'était bizarre, toutes ces couleurs sur un mur, sachant qu'il y avait des soldats qui le gardaient juste derrière". Il ne semble en prendre conscience qu'à l'instant, et pourtant, il y a de grandes chances que ces inscriptions sur le mur aient représenté un message d'espoir pour bon nombre de berlinois. 

A la destruction du mur, le travail de Noir évolue : d'abord, il profite des trous laissés par la lenteur du chantier pour poser sa trace côté est. "Comme une revanche face aux soldats qui nous ont bien embêtés", commente t-il le sourire aux lèvres. Et puis, il faut réapprendre à vivre dans cette ville qui a pendant si longtemps été coupée en deux. Sa carrière l'emmène alors vers d'autres horizons, à Paris, Londres, Miami. Temporairement, bien entendu. Aujourd'hui, il pose ses valises à Londres, qu'il connait pour avoir participé à plusieurs projets de peinture groupés dans ses rues. Il est même possible de tomber sur ses bonhommes acidulés au coeur de la ville, sur une porte cachée, ou sur la devanture d'une pizzeria. Quant à la rétrospective, elle représente pour lui un travail de mémoire, plus sur l'Histoire que sur l'ensemble de ses oeuvres. "Il faut éviter que les jeunes générations recommencent les erreurs d'avant. Si on oublie son passé, il vous revient en pleine figure", dit-il simplement. Sans fierté, juste devoir de mémoire.

Un travail qui permet donc de ne pas oublier ; musiciens, peintres, auteurs, cinéastes? Berlin-Ouest était à l'époque une ville culturelle où se réunissaient de nombreux artistes, reconnait Thierry Noir. Dans un tel contexte, on peut penser qu'il s'agissait là d'un moyen de revendiquer sa pensée, ses idées. Certains ont couché leurs mots sur du papier pour en faire des poèmes et des chansons. Lui a préféré peindre sur un mur. Une idée qui, à première vue, semble saugrenue. On connait pourtant la suite.

(source photo: site consacré à la rétrospective, Howard Griffin Gallery)

Cindy Jaury (www.lepetitjournal.com/londres) vendredi 4 avril 2014

Exposition ouverte du 3 avril au 9 mai : du mercredi au dimanche.

Métro Shoreditch High Street

Pour plus d'informations, rendez vous sur le site de la galerie. 

 

lepetitjournal.com londres
Publié le 3 avril 2014, mis à jour le 6 janvier 2018
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