Lundi 28 septembre 2020

Isabelle de Portugal, l'impératrice

Par Jean-Pierre Blaser | Publié le 31/03/2020 à 00:18 | Mis à jour le 31/03/2020 à 00:39
Isabelle_de_Portugal

Pendant cette période de confinement les livres sont de bons compagnons et contribue à nous faire voyager en restant confortablement chez soi. Lepetitjournal vous propose aujourd´hui un voyage dans le temps. La biographie de Manuela Gonzaga consacrée à "Isabelle de Portugal: l´impératrice" a été rééditée l´année dernière aux éditions Le poisson volant. La version portugaise a été éditée chez Bertrand en 2012.

Née en 1951, l´historienne a abandonné une brillante carrière de journaliste pour se consacrer à la recherche historique à l'Université de Lisbonne. C'est dans ce contexte qu'elle réalise de 2009 à 2012 cette superbe étude sur Isabelle, épouse de Charles Quint.

Le pouvoir féminin au XVIème siècle

C'est le sous-titre de cette œuvre extraordinairement documentée, garantissant la plus grande vérité historique, et en même temps qui se lit comme un roman. C'est une fresque grandiose,  dépassant la péninsule ibérique, à la dimension du Saint Empire Romain Germanique et des autres protagonistes, notamment Francois Ier et Soliman le Magnifique.

Cette Isabelle, petite fille (par sa mère) d'Isabelle la catholique, reine de Castille, est la fille de Marie d'Aragon et du roi du Portugal Manuel Ier. Elle est très belle et très intelligente. C'est ce qui incite sans doute Charles Quint à jeter son dévolu sur elle. Sa richesse n'y est sans doute pas étrangère non plus, les caisses du Saint Empire sont désespérément vides, à cause de toutes les guerres menées par l'empereur en particulier et par les Habsbourg en général. La dote d'Isabelle est colossale et va continuer à financer les guerres, notamment en Italie. Mais en dehors de tout cela, ils sont très amoureux l'un de l'autre, leur lune de miel en Andalousie (Séville, Grenade) va durer presque un an, et Charles lui sera fidèle jusqu'à sa mort. Il l'admire, lui fait entière confiance et il va lui confier la régence des "2 Espagnes", Castille et Aragon. Dans l'année qui suit leur mariage, en 1527, elle met au monde le prince héritier, le futur Philippe II d'Espagne.

Isabelle est la sœur de João, devenu roi du Portugal João III, à l'abdication de leur père en 1521. Il est marié à Catherine d'Autriche, la sœur de Charles Quint. Les deux rois sont donc beaux frères. Isabelle est très proche de son frère, elle va donc se trouver au milieu des deux rois dans leurs conflits. Mais l'amour que les deux souverains lui portent va permettre de trouver des solutions amiables.


L´affaire de Magellan et des îles Moluques

Manuela Gonzaga décrit dans son roman historique, un épisode intéressant. Mais, il faut au préalable replacer le sujet dans le contexte global des explorations maritimes et des découvertes d'un monde nouveau qui ont commencé dans la première moitié du quinzième siècle, avec une sorte d'émulation, pour ne pas dire rivalité, entre Portugais et Espagnols.

Les Portugais, sous l'impulsion de l'infante Henrique, "Henri le Navigateur", après avoir découvert et s'être appropriés Madère et les Acores, commencent la descente le long des côtes de l'Afrique, découvrent les îles du Cap Vert, le Libéria, l'Angola et les petites îles de São Tomé e Príncipe. L´explorateur Barthélémy Dias poursuit sa route vers le Sud jusqu'à trouver le passage vers l'est au Cap de Bonne Espérance.
C'est Vasco de Gama qui poursuivra l'exploration vers les Indes en 1497. Le Mozambique, puis Mombasa, et de là, la traversée de l'Océan Indien pour arriver à Calicut et Goa.

Parallèlement, Christophe Colomb, pour le compte de l'Espagne, découvre l'Amérique dans sa partie centrale, qu'il considère être les Indes.

La rivalité entre les deux royaumes est grande, et sous l'égide du Pape, les souverains respectifs de Portugal et d'Espagne se mettent d'accord en 1494 sur une sorte de partage par moitié du monde connu et à découvrir: c'est le Traité de Tordesillas. Selon une ligne méridienne imaginaire positionnée à 370 lieues à l'Ouest des Îles du Cap Vert, l'Ouest sera réservé aux Espagnols, l'Est aux Portugais. Personne ne sait (officiellement!) à ce moment que la partie Est de l'actuel Brésil se trouve à l'Est de la ligne, et le Portugais Cabral en 1500 s'appropriera légitimement ces terres.

Ultérieurement, Magellan trouvera le passage à l'extrémité sud du continent sud américain (octobre 1520), ouvrant la route dans l'océan qui s'appellera plus tard l'Océan Pacifique, permettant aux Portugais, mais pour le compte de l'Espagne, de boucler en 1522 le premier tour du monde, via les Philippines avec retour par le Cap de Bonne Espérance pour les survivants de la flotte de cinq navires et 265 hommes, partie de Séville en 1519.

 

Magellan, transfuge ou traître ?

Entre lui et le roi du Portugal, Manuel Ier, le moins que l´on puisse dire, c'est que le courant ne passait pas. Le roi n'accordait au marin que de très brefs entretiens, il éprouvait pour lui un véritable "dégoût". Magellan vivait à la Cour à Lisbonne, et comme beaucoup de courtisans, il recevait une pension. L'estimant insuffisante par rapport aux services rendus au pays, il demanda au roi une augmentation, que celui-ci refusa. Le navigateur et soldat, selon les dires de l'évêque de Silves, l'a vécu comme "un affront qui a ouvert une plaie profonde dans son âme" et s'est empressé de trahir le Portugal, en se rendant immédiatement à Valladolid en mars 1518, pour annoncer au roi Charles (Charles Quint) et à la cour de Castille qu'il avait dans une précédente expédition découvert des terres, situées selon lui à l'Est de Malacca et donc appartenant à l'Espagne, en vertu du partage du monde en deux à Tordesillas: les îles Moluques, avec de rares épices, dont le très recherché "clou de girofle"et la noix de muscade.

Le jeune roi d'Espagne, enthousiasmé par ces révélations, promet à Magellan une flotte de navires pour rejoindre les Indes en passant par l'Ouest, et d'effectuer le tour du monde, ce qui sera réalisé, malgré la mort du grand capitaine aux Philippines en 1521.

Le rapport qui en est fait à Charles Quint est le suivant:
"Votre Majesté daigne apprendre que nous sommes rentrés dix huit hommes avec un seul des cinq navires que votre Majesté avait envoyé sous le commandement du Capitaine Fernand de Magellan de glorieuse mémoire. Votre Majesté sache que nous avons trouvé le camphre, la cannelle et les perles. Qu'elle daigne estimer à sa valeur que nous avons fait le tour de la Terre, que partis vers l'Ouest, nous sommes revenus de l'Est."


Trouver une solution: le traité de Saragosse

Tout le prestige de cette circumnavigation revient à la Castille, les Portugais sont furieux, contestent l'appartenance des riches et paradisiaques Moluques à l'Espagne et réclament la cargaison du bateau.
Ce différend, germe probable d'un conflit, se trouve cependant estompé par les négociations simultanées en vue du mariage de Charles avec Isabelle, qu'il ne s'agit pas de faire capoter pour un problème jugé secondaire. Charles "oublie un peu" cette histoire, à la fois par le bonheur de sa prochaine union et par la gestion des mauvaises relations avec la France.

L'affaire reste en l'état jusqu'en février 1529, lorsque l'ambassadeur du Portugal en Espagne revient sur le sujet et trouve le soutien d'Isabelle pour rechercher une solution négociée. L'idée est que l'Espagne abandonne les Moluques au Portugal en contrepartie du versement d'une somme de trois cent cinquante mille ducats or (qui représente la moitié de la dote d'Isabelle versée à l'Espagne quelques années plus tôt).

Isabelle utilise tous les moyens dont elle peut disposer pour rendre conciliants son mari Charles Quint et son frère João, roi du Portugal. De son côté, Catherine d'Autriche, reine de Portugal et sœur de Charles Quint, adopte la même attitude qu'Isabelle, allant jusqu'à offrir ses bijoux pour l'achat des Moluques. L'action conjuguée des deux femmes a sans aucun doute permis le compromis aboutissant au Traité de Saragosse.
Pourtant, Charles Quint avait précédemment déclaré que " si les cosmographes portugais arrivaient à lui démontrer que les Moluques et leurs épices se trouvaient dans la moitié du monde octroyée au Portugal par le Traité de Tordesillas, alors il donnerait son accord. Sinon, pas question".

Cette affaire et son règlement s'inscrit dans le véritable gouvernement de l'Espagne par Isabelle, "la très chère et très aimée épouse" sur qui l'Empereur se reposait entièrement pendant ses longues absences, liées notamment aux guerres d'Italie, et à sa lutte contre l'hérésie luthérienne en Germanie.
On observera toutefois, que bien des années plus tard, le roi d'Espagne Philippe II, fils de Charles Quint et d'Isabelle, aurait déclaré, censurant clairement son père, que João III avait payé en une seule fois bien moins que ce que le Portugal avait gagné avec ces îles en une année de commerce...

 

En conclusion

Au début du XVIème siècle, les moyens de mesure de la longitude étaient peu perfectionnés et aucun cartographe n'était capable de définir la position du méridien de partage. Chacun des Espagnols ou Portugais choisissait ce qui l'arrangeait. Magellan a calculé, sans doute sciemment, la position des Îles Moluques dans l'hémisphère espagnol.

Cinq siècles plus tard, on sait qu'elles étaient dans l'hémisphère portugais (à 127° de longitude Est), et donc que Joao III a payé à tort les 350 000 ducats d'or.
Le mépris du roi Manuel 1er pour Magellan a donc coûté cher au Portugal. Beaucoup plus que l'augmentation de pension que le navigateur demandait...

 

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