Édition internationale

Avec la sortie de « Comprendre Jokowi », Jean Couteau se confie au Petit Journal

À l’occasion de la sortie, le 2 juin 2026, du livre « Understanding Jokowi » à paraître aux éditions Pustaka Larasan, nous avons rencontré son auteur, Jean Couteau dans sa belle demeure du nord de Denpasar à Bali. Installé depuis près de 50 ans en Indonésie, il vit sur l’île des dieux avec son épouse Nazrina Zuryani, sociologue et enseignante à l'Université Udayana et son fils Joseph diplômé en médecine et alumni du Lycée Français de Bali, tout comme sa fille Jasmine qui réside actuellement en Australie. Il nous a fait l’honneur de répondre à quelques questions sur son parcours et sur son nouvel ouvrage qui présente l’ancien président Jokowi comme un  pragmatique et non un idéologue.

Jean-CouteauJean-Couteau
Écrit par Gabriel Laufer
Publié le 18 mai 2026, mis à jour le 28 mai 2026

Qu'est-ce qui vous a amené en Indonésie et surtout qu'est-ce qui a fait que vous y êtes toujours ? 

En 1975, après un séjour au Laos où j’accompagnais ma mère (ndlr la peintre Geneviève Couteau), nous sommes allés à Bali et j'ai été absolument ébloui par la culture balinaise. A l'époque, il n'y avait presque pas d'électricité, les processions se faisaient aux flambeaux, c'était le Bali idéal. Je me suis intéressé à la peinture balinaise et, en 1980, après avoir défendu ma thèse à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, je m’y suis définitivement installé. Je parlais déjà indonésien, essentiellement en autodidacte, en prenant quelques cours et en lisant les bandes dessinées de Kosasih. J’ai commencé à fréquenter les communautés intellectuelles de Denpasar et rédigé des petits articles sur la société et les traditions. 

Puis, j’ai rencontré l’homme qui est devenu mon mentor, Usadi Wiratnaya éditorialiste du Bali Post, il m'a pris sous son aile, et invité à écrire plusieurs fois par semaine sous de faux noms à consonance étrangère. Comme peu de gens maîtrisaient l’anglais, j’avais une grande liberté d’écriture, je pouvais aborder des sujets tabous ou faire une critique politique sans craindre d’être censuré. C’est d’ailleurs cette liberté de ton qui fit le succès du journal, jusqu’à ce que je sois invité à écrire pour le Jakarta Post dans un premier temps, puis dans Kompas où je tiens une colonne périodique depuis une quinzaine d’années.

Vous avez aussi rédigé de nombreux ouvrages sur l’art et particulièrement la peinture.

Mon intérêt pour la peinture balinaise du fait de ma mère peintre et de mes études à Paris, m’a amené à écrire les textes des albums de Srihadi Soedarsono, Affandi, I Gusti Nyoman Lempad, I Made Wianta, Arifien Neif et bien d’autres, rédigeant leur biographie et approchant l’aspect stylistique et analytique de leurs œuvres. 

(ndlr Nombre de ces albums sont toujours disponibles en ligne ou dans les librairies Periplus et Gramedia)

Et voilà que vous passez de l’art à la vie politique, avec une commande de taille, un livre de 832 pages sur l’ancien  président Jokowi. 

Tu n’as pas besoin de cheval pour avoir du charisme, Il te suffit d’avoir une chemise sans tache 

Dans Kompas, j’ai toujours joui d’une liberté totale, j’aborde des sujets sociaux ou politiques avec une touche d’humour plus ou moins idéologique, dans de courts articles de 600 mots. Lors de l'élection de 2014, j’avais remarqué qu’à Solo, au centre de Java, il y avait un maire un peu spécial, d’excellente réputation. Il avait l'air d'être éminemment sympathique, apprécié et proche du peuple. Dans un article sur cette élection, je finis par une sorte de pantun (ndlr poésie indonésienne courte, inscrite au patrimoine de l’UNESCO) et sur un ton familier j’écrivis : 

« Kau tak perlu kuda, untuk berwibawah, Cukup baju putih kamu yang tidak bernoda », qu’on peut traduire par « Tu n’as pas besoin de cheval pour avoir du charisme, Il te suffit d’avoir une chemise sans tache ». Ces phrases devenues virales ont attiré l’attention du rédacteur de Joko Widodo, qui m’a mis en contact avec le cercle proche du président et m’a proposé d’écrire sur lui. J’ai donc commencé par la chronologie de la présidence de Jokowi, avec une analyse systématique de la démocratie à l’indonésienne, puis une analyse des mutations sociales et économiques, pour ensuite écrire une série d’articles sur des sujets spécifiques tels la corruption, la forêt, la Papouasie, les villages etc. 

Qu’avez-vous découvert de nouveaux sur l’ex-président ?

Ce qui m’a intéressé chez Jokowi, après avoir survolé les grandes lignes de sa présidence, c’est que c’est un pragmatique. Ce n’est pas un idéologue, son objectif est l’amélioration des conditions de vie des Indonésiens, à partir d’une approche extrêmement logique. Il a commencé par faire un audit à travers l'Indonésie, puis il a pris des mesures systématiques, généralisant la sécurité sociale et la scolarisation à toute l’Indonésie en coupant les subventions sur le pétrole, faisant passer le soutien du prix de l'essence au soutien à la sécurité sociale et aux autres mesures sociales à la suite de quoi, il est devenu immensément populaire. Par ailleurs, il a compris que l’Indonésie devait nationaliser l'exploitation des matières premières, plutôt que de destiner ses richesses naturelles locales à des acheteurs étrangers. 

Il a compris qu'il fallait élargir le fondement économique de l'Indonésie, d'où son idée d’hilirisasi, contraindre les partenaires étrangers à faire passer une partie de plus en plus importante de la valeur ajoutée, en Indonésie. C'est-à-dire que si l’on achète du thé indonésien, le thé Lipton ne doit pas être manufacturé en Angleterre ou en Hollande, mais localement. Il a appliqué cette même politique avec le nickel et bien d'autres produits. C'est une pensée très intelligente qui démontre que, en élargissant la base économique de l'Indonésie, on multiplie les compétences, on rend les Indonésiens plus autonomes les uns par rapport aux autres, sur une durée très longue de 30 ou 40 ans, c'est la mécanique du développement géré par le pouvoir politique. 

Vous avez écrit en collaboration avec Eric Buvelot, « 50 ans de changements », quels sont d’après vous les traits les plus marquants du développement de cette île que vous aimez tant ?

En tant que Français, je suis extrêmement marqué par l'universalisme, c'est-à-dire l’ouverture, du moins sur le plan normatif idéologique, à d'autres cultures à d'autres races à d'autres religions. Mais je me suis aperçu également que l'univers français peut buter sur des réalités et par exemple ce qui se produit maintenant. Au nom de l’universalisme, on accepte des populations halogènes, on s'aperçoit que l'universalisme ne fonctionne pas automatiquement, que dans la réalité, c'est plus compliqué. Je trouve que les Indonésiens ont hérité de l'universalisme international, ils en ont produit une version locale, celle du Pancasila avec un espace et les résultats politiques les plus stables du monde.

Dans la vie de tous les jours j'ai accepté que mon fils Joseph devienne un médecin indonésien parce que la médecine indonésienne est beaucoup mieux qu'autrefois. L’Indonésie est un pays qui connaît un développement économique et une accumulation ininterrompue de de connaissances. Telle était la principale préoccupation de Jokowi à la fin de sa présidence. 

Est-ce que sa politique de développement économique et d'union nationale va pouvoir se poursuivre avec la nouvelle présidence ?

Il a fait un saut qualitatif avec paradoxalement son ancien adversaire (ndlr l’actuel président Prabowo) par des entretiens serrés qui lui avaient garanti la continuation de son modèle de développement économique. Est-ce qu’il utilise l'armée pour le développement économique ou est-ce que c'est l'armée qui l'utilise ? En Europe, on tend à penser la politique à partir d’illusions, de rêves normatifs, idéologiques. Ici on peut se permettre des erreurs en démocratie, ça ne deviendra pas une nouvelle dictature.

Pour conclure, qu'avez-vous observé de mieux et de moins bien durant le demi-siècle que vous avez passé ici ?

Niveau politique, Jokowi a renforcé l’union nationale et au niveau pratique, il a combattu la corruption, il a amélioré la mobilité, la médecine... Il reste toutefois des problèmes considérables au niveau de l'éducation, au niveau de la production d'ingénieurs.

J’ai pu observer la fin des mémoires traditionnelles, autrefois, la culture balinaise était encore à 80 % de l'espace socioculturel maintenant c’est 25%. 

Le théâtre d’ombres était très présent, la religion passait par le symbolisme, l’absence de fanatisme. C'est un fondement javanais qu'on trouve également à Bali qui montre que  l'Indonésien met d'abord en exergue ce qui est commun, plutôt que ce qui est différent et c'est la grande richesse de ce pays, 

L'Indonésie n'est plus le pays de l’Orde nouveau, ce n'est plus le pays des militaires, c'est fini.

 

 

 

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