Il mesure jusqu'à dix-huit mètres, pèse parfois vingt tonnes, et porte sur le dos une constellation de taches blanches aussi unique qu'une empreinte digitale. Le requin-baleine, Rhincodon typus, est le plus grand poisson du monde. Et l'Indonésie est l'un des rares endroits sur Terre où l'on peut l'observer avec une quasi-certitude toute l’année notamment à Sumbawa ou Sulawesi. Une étude publiée fin avril 2026 dans la revue Frontiers in Marine Science, fruit de dix ans de pistage par satellite, vient de révéler pourquoi l’archipel indonésien joue un rôle irremplaçable dans la survie de l’espèce classée en danger par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature).


Un géant sans dents que les pêcheurs indonésiens surnomment « le requin naïf »
Contrairement à ce que son nom pourrait laisser entendre, le requin-baleine n'est pas une baleine. C'est un poisson cartilagineux qui a simplement atteint la taille d'un cétacé. Il se nourrit de plancton, de larves, d'œufs et de petits poissons en filtrant d'énormes volumes d'eau à travers ses branchies. Sa gueule, large de plus d'un mètre cinquante, aspire et trie sans jamais mordre. Les pêcheurs indonésiens l'appellent hiu bodoh (le requin naïf) en raison de son caractère placide. Sa longévité est estimée entre quatre-vingts et cent ans. Sa reproduction reste mal comprise : il s'agit d'une espèce dont les jeunes se développent dans l'utérus avant de naître vivants. Les femelles gestantes sont rarissimes à observer, et nul ne sait encore avec certitude où elles mettent bas.
Pourquoi l’Indonésie est-elle un sanctuaire de requins-baleines ?
Les requins-baleines de l'Indo-Pacifique représentent environ soixante pour cent de la population mondiale de l'espèce. L'archipel indonésien en est le cœur, pour plusieurs raisons. Sa géographie au coeur du Triangle du Corail d'abord : traversé par des courants riches en nutriments, il génère régulièrement ce que les scientifiques appellent des blooms planctoniques (concentration rapide de plancton) qui attirent ces géants des mers.
Ce qui retient durablement les requins-baleines, c'est aussi une relation ancienne avec les pêcheurs. Dans la baie de Cenderawasih et à Kaimana, en Papouasie occidentale, ils se rassemblent autour des bagans, ces plateformes de pêche à la senne (filet encerclant) qui ciblent les mêmes poissons dont les requins baleines se nourrissent préférentiellement. Depuis la protection officielle de l'espèce en Indonésie en 2013, la chasse a cessé, favorisant leur sédentarité dans ces havres de nourriture. Avant cette décision, l'animal était chassé pour sa chair, ses ailerons et son huile de foie.
Les grands sites des requins-baleines en Indonésie
L'Indonésie est reconnue depuis longtemps pour ses rencontres fiables avec les requins baleines, particulièrement dans la baie de Cenderawasih, Kaimana (Papouasie-occidentale), de la baie de Saleh (Sumbawa), et Gorontalo (Sulawesi). La baie de Cenderawasih est le site emblématique et en mai 2024, les relevés y ont permis d'identifier 203 individus. Déjà protégée en tant que parc national, son isolement a contribué à limiter le tourisme de masse. La baie de Saleh, sur l'île de Sumbawa, est un cas particulier : des nouveau-nés y ont récemment été découverts, renforçant l'hypothèse qu'elle fonctionnerait également comme une nurserie. Mais elle subit des pressions croissantes : la région connaît une expansion rapide de la production de maïs et de l'aquaculture, deux activités générant pesticides, ruissellement et sédimentation qui dégradent la qualité de l'eau. Par ailleurs, de nombreuses agences organisent des observations de requins-baleines dont le nourrissage pour garantir aux touristes de les voir perturbe très probablement leur vie quotidienne.
Dix ans de pistage et une carte inédite faisant de l’Indonésie un noeud de conservation
L'étude publiée en avril 2026 dans Frontiers in Marine Science analyse les données de pistage par satellite de soixante-dix requins-baleines marqués entre 2015 et 2025 sur les quatre grands sites indonésiens. Sa conclusion principale est sans appel : les seuls endroits au monde où des requins baleines se concentrent toute l'année sont la baie de Cenderawasih et la baie de Saleh, faisant de l'Indonésie un nœud de conservation irremplaçable à l'échelle planétaire.
Au-delà de ces sanctuaires côtiers, les données révèlent l'ampleur des migrations. Les animaux marqués se sont déplacés dans les eaux de treize pays et territoires différents, ainsi qu'en haute mer. La baie de Cenderawasih est directement connectée aux mers du Pacifique sud et de Bismarck, faisant de l'archipel une porte d'entrée vers le Pacifique occidental. Des individus marqués en Indonésie ont été retrouvés dans les eaux des Philippines, d'Australie et de Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Une protection qui dépasse les frontières indonésiennes
Ces résultats ont une implication politique directe. La perte d'individus dans un pays peut affecter l'ensemble de la sous-population régionale : la conservation de l'espèce ne peut être menée au seul niveau national. Protéger quelques baies indonésiennes ne suffit pas si les corridors en haute mer restent exposés aux filets dérivants, aux collisions avec les navires et à la pollution plastique. Konservasi Indonesia travaille actuellement avec les communautés locales et l'Ambassade de France en Indonésie, au Timor oriental et auprès de l'ASEAN pour établir dans la baie de Saleh la première aire marine protégée spécifiquement dédiée au requin baleine dans le pays. Une coopération rendue possible grâce à un financement du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Fabien Penone, l'ambassadeur de France, a lui-même fait un déplacement en 2025 dans le cadre de ce projet.
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