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L’EXPAT DU MOIS - "Je ne me suis jamais sentie étrangère à Istanbul"

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 12/12/2017 à 19:04 | Mis à jour le 12/12/2017 à 19:18
Photo : Izabela Erşahin avec Eva, sa petite dernière.
izabela ersahin expatriée istanbul turquie

Installée depuis 13 ans à Istanbul, Izabela Erşahin y a donné la vie à trois enfants et à Bebemoss, son entreprise de doudous bio. La Française emploie 80 femmes, dont 25 réfugiés syriennes.

Izabela est assistante de direction du style chez Yves Saint Laurent quand elle décide de tout plaquer pour venir s’installer à Istanbul. La Parisienne, alors amoureuse d’un "beau Turc", balaie d’un grand revers de main les inquiétudes de ses proches. "Finalement, ce fut un flop, relate Izabela dans un grand éclat de rire. Ça n’a pas marché avec lui. J’ai quand même décidé de rester." 

Entre-temps, la Française avait appris le turc (à raison de six heures par jour pendant huit mois), et rencontré des "gens sympas". Elle a surtout été immédiatement conquise par la convivialité et l’entraide de la population : "Quelques jours après avoir emménagé, mon appartement a été inondé. Mes voisins sont venus m’apporter de la soupe et m’aider à éponger", se souvient-elle. 

Treize ans plus tard, Izabela Erşahin nous a donné rendez-vous dans un café non loin du parc Maçka, dans le quartier qu’elle n’a jamais quitté depuis son arrivée. Aujourd’hui, à 39 ans, elle est mariée et mère de trois enfants. A la naissance du premier, il y a huit ans, Izabela tient une boite d’événementiel à Istanbul. Elle organise notamment des concerts pour des compagnies françaises en Turquie. "Mais me coucher à pas d’heure n’était plus adapté à ma vie", explique la mère de famille.  

La naissance de Bebemoss

Lors de sa deuxième grossesse, Izabela est alitée pendant six mois. Pour s’occuper, elle s’adonne à sa passion, le crochet. Résultat : 36 couvertures, 48 bonnets et 25 peluches… "Mon mari m’a alors suggéré de les vendre sur internet." De fil en aiguille, Bebemoss nait. 

Ses doudous faits main, en coton biologique de Turquie, se vendent désormais aux quatre coins du monde : des Etats-Unis à l’Australie, en passant par la Nouvelle-Zélande, Amsterdam et Londres. 150 kilos de fil par mois, à raison de 125 grammes par jouet… Forcément, Izabela ne tricote plus seule. La cheffe d’entreprise emploie environ 80 femmes défavorisées, dont 25 réfugiés syriennes. 

Une loi turque autorise les entreprises à embaucher des Syriens, en échange d’une très faible taxation. "Ce qui est bénéfique pour moi l’est aussi pour ces familles, explique Izabela Erşahin. Un salaire de 1.200 livres turques par mois, c’est une chance pour le plus âgé des enfants de ne pas avoir à travailler à l’usine."

Tous les mercredis après-midi, la cheffe d’entreprise anime un workshop, chez elle, auprès d’un petit groupe de mamans syriennes, pour les former au crochet et aux règles d’hygiène. "Plus encore que de leur donner un travail et de l’argent, je permets à ces mamans de s’intégrer dans la société et dans un groupe", affirme Izabela. Dans un appartement transformé en atelier à Pendik, des mères et grand-mères turques et syriennes d’horizons très différents tricotent autour de la même table, tandis que les enfants s’adonnent à jouer ensemble. Les employées ont aussi la possibilité de travailler chez-elles, quand elles le souhaitent. 

doudou bio bebemoss expatriée istanbul turquie

Délocalisation au Bangladesh ? 

Bao le panda, Barry l’éléphant, Leo le lion… C’est Izabela qui imagine, et réalise d’abord les peluches. La cheffe d’entreprise crée ensuite le patron, avec toutes les étapes à suivre pour les reproduire. Puis, les unes fabriquent la tête, les autres fabriquent les bras, les jambes ou le tronc, tandis que certaines salariées sont chargées de tout assembler. "C’est comme du travail à la chaîne, sauf que les employées travaillent à leur rythme et ne sont pas à l’usine", poursuit Izabela.

"L’été dernier, un investisseur m’a proposé de délocaliser la production au Bangladesh. Je suis à la recherche d’un investisseur… Mais j’ai refusé." L’ADN sociale de sa société est sacré. "Il y a suffisamment de femmes dans le besoin ici, qui veulent travailler. Je ne doute pas qu’il y en ait aussi au Bangladesh, mais nous avons commencé ici, nous restons ici." 

En 2016, Bebemoss passe à travers les mailles de la fermeture. La suspension de PayPal en Turquie est un coup dur. L’année prochaine, Izabela participera au programme #Shemeansbusiness, mis en place par Facebook, pour former 5.000 Turques à developper leur société grâce aux réseaux sociaux. La Française a été contactée par le géant américain, à la recherche d’entrepreneures à succès comme elle pour en motiver d’autres. 

"Anti-matérialiste de nature" 

Izabela a la fibre entrepreneuriale. Lycéenne, elle crée sa propre agence d’hôtesses mannequins. Jusqu’au jour où elle doit remplacer en dernière minute l’une d’entre elles, pour un client prestigieux : Yves Saint Laurent. "C’est là qu’il m’a proposé de travailler avec lui", explique simplement Izabela. L’"anti-matérialiste de nature", comme elle se définit, décroche son premier job dans l’industrie du luxe. "Cela peut paraître surprenant. Mais j’appréciais l’aspect artisanal de la haute-couture et le fait de travailler dans un petit atelier. En ce sens, ça se rapprochait assez de ce que je fais encore aujourd’hui."

Paris lui manque parfois. Izabela n’exclut pas d’y habiter de nouveau un jour. En attendant, elle fait des allers-retours occasionnels, en Pologne aussi, où elle est née. Elle y a vécu jusqu’à l’âge de douze ans, quand sa famille s’installe dans la capitale française. "En France, on me ramenait toujours à mes origines. Mais à Istanbul, je ne me suis jamais sentie étrangère..."

Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mercredi 13 décembre 2017

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