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Ultras d’Istanbul : au cœur d’une passion urbaine et politique

Dans les stades d’Istanbul, les ultras dépassent le simple soutien sportif. Ils incarnent des appartenances sociales, territoriales et symboliques ancrées dans la métropole.

Supporters de Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş réunis à Istanbul, culture ultra et football turcSupporters de Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş réunis à Istanbul, culture ultra et football turc
Les couleurs de Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş, au cœur de la culture des tribunes stambouliotes.
Écrit par Volkan Ozkanal
Publié le 22 février 2026, mis à jour le 26 février 2026

Les ultras d’Istanbul, entre football et identité urbaine

 

À Istanbul, le football est plus qu’un simple sport. Entre héritages et transmissions, son ardeur dépasse largement le cadre sportif. Dans les tribunes de Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş, les ultras incarnent bien plus qu’un soutien inconditionnel. Ils sont l’expression vibrante des identités sociales et symboliques que véhicule la métropole.


 

Une affaire de quartier et d’appartenance

 

Istanbul est une ville-monde fragmentée, traversée par des lignes invisibles. Entre rive européenne et asiatique, entre quartiers populaires et zones plus aisées, entre conservatisme et modernité. Les grands clubs historiques se sont dès lors construits dans ces réalités urbaines parfois opposées.

Fenerbahçe, installé à Kadıköy sur la rive asiatique, est souvent associé à une tradition républicaine. Galatasaray, né dans le prestigieux lycée du même nom, revendique une culture tournée vers l’Europe. Beşiktaş, ancré dans un quartier historiquement populaire, cultive une image plus frondeuse et fortement enracinée.

 

F comme "Fenerbahçe" ou "football", le sport qui déchaîne les passions en Turquie

 

Ces représentations sont schématiques de la ville. Les supporters se recrutent aujourd’hui dans toutes les couches sociales mais elles structurent encore l’imaginaire collectif. À Istanbul, choisir un club revient souvent à affirmer une appartenance. Le football devient un langage identitaire qu’il faut affirmer au plus grand nombre.

 

Les ultras, une organisation à part entière

 

La culture ultra y est donc développée car derrière les tifos spectaculaires et les chants ininterrompus durant 90 minutes se cachent des structures organisées. Des groupes comme Çarşı, UltrAslan ou Genç Fenerbahçeliler possèdent leurs leaders, leurs hiérarchies et leurs codes internes.

Ils coordonnent les chorégraphies, organisent les déplacements et mobilisent des milliers de supporters. La tribune devient un espace de performance collective entre créativité graphique, slogans ironiques et mise en scène millimétrée. Le spectacle est autant dans les gradins que sur la pelouse.

Pour de nombreux jeunes Stambouliotes, intégrer un groupe ultra, c’est trouver une communauté. Dans une mégapole tentaculaire où l’anonymat peut peser, ces groupes offrent reconnaissance et solidarité. Ils fonctionnent comme des micro-sociétés, avec leurs règles et leur discipline mais aussi avec des côtés obscurs et violents.

 

Virilité et codes d’honneur

 

La culture ultra reste par ailleurs largement masculine. Les chants guerriers, la rhétorique de l’honneur et la rivalité exacerbée structurent l’ambiance des derbys. La loyauté au club est présentée comme une vertu cardinale, presque morale qu’il faut brandir comme un étendard.

Les affrontements symboliques, et parfois physiques, traduisent une conception intense de l’appartenance. Le rival n’est pas seulement un adversaire sportif, il représente l’autre camp, l’autre rive, l’autre quartier.

Cependant, les évolutions sociales se reflètent aussi dans les tribunes. La présence féminine augmente doucement mais sûrement et certaines initiatives visent à limiter les débordements les plus violents. La culture ultra évolue donc quelque peu sans pour autant renoncer à son intensité.

 

Le stade comme rituel collectif

 

Assister à un match à Istanbul relève du rituel. Avant même le coup d’envoi, les rues se remplissent de cortèges, les cafés débordent de supporters en maillot, les chants résonnent dans les ruelles.

À l’intérieur du stade, l’expérience devient presque hypnotique et magique. Les tribunes scandent à l’unisson, des milliers de voix fusionnent. Lors des derbys entre Galatasaray et Fenerbahçe ou face à Beşiktaş, l’intensité sonore est telle que le stade semble vibrer presque physiquement.

 

Le sociologue français Émile Durkheim parlait « d’effervescence collective » pour décrire ces moments où l’individu se dissout dans un groupe en échappant à leur quotidien.

 

À Istanbul, cette fusion émotionnelle est palpable. Le stade devient un lieu de communion où les différences sociales s’effacent temporairement derrière les couleurs du club.

 

Quand la tribune déborde du stade

 

La dimension politique des ultras s’est également manifestée en 2013, lors des rassemblements autour de Gezi Park. Ce mouvement, né d’un projet de réaménagement urbain prévoyant la transformation du parc, a rapidement pris une ampleur nationale. Initialement centré sur des enjeux environnementaux et urbains, il a rassemblé des profils variés et donné lieu à de nombreuses mobilisations à travers le pays.

Le groupe Çarşı s’est particulièrement illustré par son engagement et ses slogans. Cette convergence ponctuelle a mis en lumière la capacité d’organisation de certains groupes en dehors du cadre sportif. Habitués à organiser des mobilisations, les ultras possèdent un vrai savoir-faire collectif qui peut se transposer dans l’espace public.

Depuis, le fonctionnement des stades a évolué avec la mise en place d’un système de billetterie nominative permettant l’identification des spectateurs. Ce qui fait que la tribune reste encore un espace d’expression, mais plus réglementé.

 

Un miroir de la société stambouliote

 

Les ultras sont souvent réduits à leurs excès. Pourtant, ils constituent aussi une forme d’expression culturelle populaire, inventive et passionnée. Leurs chants, leurs banderoles et leurs slogans racontent une ville traversée par les tensions, mais aussi par une forte solidarité locale.

À Istanbul, comprendre les ultras, c’est comprendre la ville elle-même. Ses fractures territoriales, ses tensions urbaines, son énergie débordante. Le football y est un fait social total, un terrain où s’entrelacent identité, émotion et engagement.

Dans une métropole en mutation permanente, les tribunes demeurent l’un des espaces où l’attachement et la ferveur collective s’expriment avec intensité. À défaut d’être toujours apaisées, elles sont profondément vivantes, à l’image d’Istanbul.


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