

Ils sont israéliens, vivent à Paris et se produisent un peu partout. Leur musique mélange les langues et les cultures, le blues et l'orient. Jeudi 19 juin, quelques heures avant leur concert dans le jardin de l'Institut Français d'Istanbul à l'occasion de la Fête de la musique, ils ont accepté de répondre aux questions du petitjournal.com d'Istanbul. Rencontre avec Gabri et Azri, les membres de Boogie Balagan.
Photo ABG
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Comment est né le groupe Boogie Balagan, et quelles sont vos influences musicales ?
On ne se considère pas comme un groupe au sens classique du terme, on préfère parler de projet. On a dans l'idée d'enregistrer un triptyque, donc trois albums. On a une vision un peu caustique de ce qui se passe chez nous en Israël/Palestine, donc pour couper court aux polémiques on a imaginé un village qui s'appelle Palestisrael City. À partir de là, on a commencé à intégrer nos influences qui sont au départ blues. On reprenait de vieux standards blues en les orientalisant et en les arrangeant musicalement à la sauce piquante. Rapidement, en entendant toujours les mêmes questions sur le conflit entre Israël et Palestine, on a voulu mettre l'accent sur la vie sociale qu'on a connue avec les Palestiniens et les Bédouins. On est partis sur l'idée de faire un projet plus social que politico-religieux. On sert ce message avec une pointe d'humour, c'est ce qui nous permet d'évoluer car l'humour est une arme imparable quand il est bien fait. Sur le dernier album on va aussi faire une ode à la femme, on imagine que les femmes ont pris le pouvoir sur terre... Tout notre projet est basé sur des uchronies. On joue avec l'Histoire, avec les codes, avec les termes militaires qu'on transpose sur un autre environnement, et la grande particularité du projet c'est qu'on mélange les langues dans les mêmes chansons.
Quelles sont justement ces langues ?
La colonne vertébrale c'est l'anglais, ensuite il y a l'arabe, le grec, l'hébreux, l'espagnol, le turc, le français, et même du maldivien dans le premier album. On fait des rencontres au gré des voyages et dès qu'on entend des langues qui peuvent sonner on fait une compilation et on essaie de donner un sens à ce qu'on a appris. Si on arrive à métisser les mots on peut se métisser entre nous. On a commencé avec le premier album qui s'appelle Lamentation Walloo, un jeu de mot avec le Mur des lamentations. Et on a compris que des mots en anglais existaient en arabe mais n'avaient pas la même signification, que des mots turcs avaient une consonance africaine etc. Le plaisir pour nous était d'essayer d'inventer une langue multi-linguale de façon à ce qu'où qu'on joue, on arrive toujours à capter l'attention de personnes qui reconnaissent leur langue maternelle.
Vous vous décrivez comme ?palestisraéliens?, comment transmettez-vous cette idée à travers votre musique ?
À travers la chanson phare Lamentation Walloo, on pose une question claire: et si on arrêtait de se lamenter cinq minutes... On est pas dans l'angélisme. On évite le coté "peace & love". On est plutôt dans le côté ?peace?, on est conscients des problématiques actuelles donc sans mettre le "love" de côté, on ne met pas non plus l'accent dessus, ce n'est pas le cliché baba cool. Par contre, on dit haut et fort que dans les années 70 le mouvement "flower power" a réussi à faire arrêter la guerre du Vietnam, notamment car de grands artistes comme Bob Dyaln ou Joan Baez étaient engagés et militants. On se considère comme leurs petits-enfants, mais on est plus en phase avec la réalité. On chante la paix, on suggère l'amour et on pique avec des pointes d'humour !
Malgré l'annulation de certains de vos concerts à Istanbul en juin 2013 en raison des manifestations, vous êtes venus jouer. Comment et pourquoi avez-vous pris cette décision, pouvez-vous parler de cette expérience ?
On avait quatre concerts, deux ont été annulés. On a joué à Araf (Beyo?lu) et au Shaft (Kad?köy). Le concert au Shaft est un des plus beaux concerts qu'on a fait. Le public commençait à chanter les slogans de la révolution sur nos chansons. C'était magique. En plus, on a appris en étant ici qu'on était un des seuls groupes à avoir maintenu des dates. C'était le frisson. Si on s'écoutait, on partait sur les barricades ! Toutefois on a une certaine pudeur, on était là en soutien mais ce n'était pas notre conflit donc il ne fallait pas en faire trop. Cela fait en tout cas partie de nos cinq meilleurs concerts.
Vous avez composé une chanson pour Tasksim, que pouvez-vous en dire ?
On a réinterprété un tube des Beastie Boys, Fight for your right (to party). On l'a fait deux jours avant de venir. Il fallait qu'on apporte un plus et qu'on marque notre "préférence". À chaque fois qu'on joue dans un pays, on a pour principe d'apprendre un ou deux standards locaux pour briser la glace avec le public. Et ça marche! Ici les Turcs prennent Gabri pour un Turc tellement il parvient à débiter les paroles ! Mais le turc est difficile, la première chanson, on a dû mettre six mois à l'apprendre...
Ce n'est pas la première fois que vous vous produisez à Istanbul. Que ressentez-vous dans cette ville ?
Notre premier concert était en 2009 à Garajistanbul. C'est maintenant la 12ème fois qu'on vient en Turquie et c'est une histoire de coeur. Au début, on ne connaissait pas la culture turque des années 70, notamment la musique psychédélique, et quand on l'a découverte ça a été le coup de foudre. Il y a un vivier de musiciens phénoménal. On avait, en tant qu'Israéliens et Français, un cliché de ce que peut être la Turquie, mais en arrivant on a pris une claque, et pas qu'à Istanbul. Aussi, en tant qu'expatriés israéliens, on a découvert une plaque tournante de l'activisme mondial, notamment extrême-oriental. On a pu rencontrer des Iraniens, des Syriens, des journalistes homosexuels exilés de force, des Palestiniens... Comme on vient d'Israël, on retrouve nos racines. On est moins baigné par la culture des Balkans, mais la nourriture est la même, le rak? pour nous c'est l'arak... Il y a beaucoup de dénominateurs communs, ce qui fait qu'on se sent chez nous. En tant que personnes, abstraction faite de notre nationalité, on a trouvé que les Turcs avaient une façon de se révolter ultra intelligente. Toutes leurs protestations, les livres, l'homme qui se tient debout... c'était très impressionnant. En rentrant à Paris, on a vu que c'était mal relayé. Ils s'arrêtent là où ça pète car c'est plus visuel...
Vous avez également fait une reprise du vieux morceau ?Üsküdar?. Que vous inspire cette chanson et comment l'interprétez-vous ?
On a choisi quelques reprises spécifiquement pour Boogie Balagan, notamment K?zlar?da al?n askere d'Erkin Koray qu'on a enregistrée, puis à Paris on a bifurqué sur un autre projet qu'on a appelé Turkuz Blues. On est entrés dans des productions avec des machines, on a invité des amis et on a enregistré des chansons d'Ahmet Kaya ou encore Üsküdar. Ce sont des cartouches qu'on a, surtout quand on est dans des formats club, car on a fait pas mal de clubs à Istanbul. On joue pour le public, le public chante, c'est super intime.
Vous avez participé à la bande originale du film Le cochon de Gaza réalisé par Sylvain Estibal et sorti en 2011, comment cela s'est-il passé ?
On a un luthier qui s'occupe de nos guitares à Paris, à qui on a offert notre premier album. Il passait en boucle dans l'atelier de travail. Un certain Franck Henry, qui écrivait alors le scénario du film De Force, nous a découvert dans l'atelier de lutherie et est devenu fan de Boogie Balagan. Le jour où il a présenté son synopsis à la boite de production, il y avait aussi le synopsis du Cochon de Gaza sur la table. Il a tout de suite fait un lien avec nous et a passé notre album à la production. C'est parti comme ça. Le réalisateur du film, Sylvain Estibal, n'est ni juif ni musulman et avait donc une vision assez neutre qui nous a plu. Le cochon comme dénominateur commun, on a trouvé ça génial. L'équipe a voulu faire une partie de la bande son tirée vers l'orient, ce que que nous avons réalisé, et une autre partie un peu plus mélodramatique. Ça s'est terminé avec un César du meilleur 1er film et plein de festivals. Pour nous c'est une super histoire.
Pour quelle raison l'Institut Français a t-il choisi de programmer Boogie Balagan pour sa Fête de la musique ?
Ils commençaient sûrement à avoir un écho local. Ils ont compris qu'il se passait quelque chose avec les Turcs, plus qu'avec les touristes ou les expatriés. On est revenu en novembre dernier au festival Very Very French, c'était la revanche sur le concert à l'Institut Français annulé l'été dernier... Cette année on a eu la surprise qu'ils nous réinvitent. L'accueil est super. Concernant l'avenir, on peut suggérer qu'on sera là au mois d'août.
Un mot de la fin ?
"Nelson Mandela demi? ki: ba?ka bir halka elini uzatan bir halk kadar güzel bir ?ey yok". C'est-à-dire: "Nelson Mandela a dit: il n'y a rien de plus beau qu'un peuple qui tend la main à un autre peuple?. C'est une phrase qu'on a pris pour nous. Il y a un moment donné où il faut savoir tendre la main...
Propos recueillis par Amélie Boccon-Gibod (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 19 juin 2014









































