Sha Tau Kok, le village impénétrable à cheval sur la frontière à Hong Kong

Par Claudia Delgado | Publié le 17/11/2021 à 14:15 | Mis à jour le 17/11/2021 à 16:05
Photo : Photo@Kongsiicm (Wikimedia Commons)
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Ce village calme, où peu s’aventurent, semble avoir quelque chose d’anachronique, le temps s’y est figé en 1951, date à laquelle des lisières se sont dessinées et le village s’est muré dans les confins d’une démarcation imperceptible. Bienvenue à Sha Tau Kok.

Sha Tau Kok est une région au nord-est des Nouveaux Territoires avec une extrémité sud qui longe un parc naturel, un centre-ville qui s’étend le long du littoral Starling Inletet une frontière nord avec la Chine continentale. Situé dans la zone réglementée entre Hong Kong et la Chine continentale appelée Frontier Closed Area, ce village frontalier est rarement visité, car il demeure clôturé depuis les années 50 et n’est accessible qu’aux résidents et aux détenteurs d’un permis.

Les débuts de Sha Tau Kok au Nord de Hong Kong

Sha Tau Kok était autrefois un village prospère. Niché au coin le plus au nord de Hong Kong, la proximité de Sha Tau Kok à la Chine continentale faisait de ce village un lieu d’établissement pratique pour les immigrants chinois. De par cela, Sha Tau Kok a été l’une des premières zones développées, avec une histoire qui remonte au XVIIe siècle.

 

Sha Tau Kok Hong Kong
Starling Inlet à Sha Tau Kok — photo@Tksteven (Wikimedia Commons)

 

Au début de la dynastie Qing, une vague d’immigrants venant du sud de la Chine s’y installe, c’étaient principalement des Hakkas et des Hoklos, les premiers étaient des agriculteurs, les deuxièmes des pêcheurs. L’emplacement unique du village, entre la terre et la mer, devient un endroit privilégié pour les deux ethnies.

Au début du XIXe siècle, « l’Alliance des Dix » a été fondée : dix districts du village hakka se sont rassemblés afin de se défendre contre les pirates et établir un réseau marchand plus stable. Avec cette alliance stratégique, Sha Tau Kok et son marché Tung Wo deviennent le centre névralgique du commerce pour les communautés environnantes. À son apogée, entre 1820 et 1930, le marché abritait une centaine de magasins.

 

Sha Tau Kok Hong Kong
photo@amo.gov.hk

 

Division du village entre Chine continentale et Hong Kong

Vers la fin du XIXe siècle, Sha Tau Kok devient un lieu stratégique pour l’Empire britannique dû à son emplacement frontalier. La Convention pour l’extension du territoire de Hong Kong signée en 1898 par le Royaume-Uni et la Chine concède un bail de 99 ans sur l’ensemble des Nouveaux Territoires et Sha Tau Kok est divisé en deux par la rivière Shenzhen : le sud de la rivière appartient aux Britanniques, tandis que le nord fait partie du territoire chinois.  

Au début du XXe siècle, le canal qui divisait les deux territoires s’assèche et une borne (Boundary Stone) a été érigée pour marquer les frontières. Une partie de la rivière s’est transformée en une rue qui chevauche la frontière appelée Chung Ying Street, dont un côté appartient à Hong Kong et l’autre à la Chine.

 

Sha Tau Kok Hong Kong
photo@Chintunglee (Wikimedia Commons)

 

À cette époque, les contrôles aux frontières étaient relativement relâchés, de sorte que les villageois qui croisaient les deux territoires pouvaient interagir librement et faire du commerce. Sur la ligne de démarcation de Sha Tau Kok, des étals ont commencé à peupler chaque côté de la rue pour constituer un nouvel axe économique. Dans le but de stimuler l’activité économique et de faciliter la circulation, une extension du chemin de fer de Kowloon-Canton reliant Fanling et Sha Tau Kok a été inaugurée en 1912. Cependant, la ligne a cessé ses activités un an après la construction de la route parallèle, Sha Tau Kok road en 1927.

Le déclin du village frontalier de Sha Tau Kok

Bien que le village eût profité des avantages commerciaux liés à son emplacement, il subissait aussi ses inconvénients. Dans les années 1940, la guerre civile chinoise a déclenché une vague d’immigration de réfugiés vers Hong Kong et Sha Tau Kok est devenu un terrain propice pour la contrebande et l’immigration illégale.  

 

Sha Tau Kok Hong Kong
Photo@YouTube

 

Au vu d’une hausse des activités transfrontalières illégales, le gouvernement de Hong Kong instaure une réglementation frontalière plus stricte : en 1951, la Frontier Closed Area ou zone frontalière fermée a été établie et Sha Tau Kok devient une zone réglementée. Une clôture métallique a été installée le long de la frontière et un permis délivré par la police devient nécessaire pour permettre aux résidents ou aux personnes ayant des liens avec le village d’entrer et de sortir de cette zone tampon.

Ces nouvelles restrictions ont chamboulé le quotidien des résidents, l’année suivante, le gouvernement met en place un couvre-feu pour tenter d’empêcher la contrebande d’armes pendant la guerre de Corée, couvre-feu qui a été maintenu même après la guerre, dans le but de freiner l’immigration illégale et n’a été supprimé qu’en 1994. Le déclin du village a été aggravé dans les années 60, lorsque le début de l’industrialisation a poussé les jeunes à laisser le village pour s’installer en ville à la recherche de meilleures possibilités d’éducation et d’emploi.

 

Sha Tau Kok Hong Kong
poste de police à Chung Ying Street – photo@Tksteven (Wikimedia Commons)

 

Redémarrage économique de Sha Tau Kok

En 1978, la politique chinoise de « la porte ouverte » a été mise en place afin d’ouvrir des zones économiques spéciales, permettant ainsi la relance économique de Sha Tau Kok. Bien que le village restât difficile d’accès depuis Hong Kong, les frontières se sont relâchées pour permettre le tourisme en provenance de la Chine continentale et le village connaît une période de prospérité pendant les années 80 et 90.

Chung Ying Street est devenu un lieu de commerce pour les Chinois cherchant à s’approvisionner en marchandises étrangères. À cette époque, cette zone a vu passer des dizaines de milliers de touristes par jour, dont beaucoup sont venus dans le but d’acheter des articles de première nécessité. En 2003, avec la mise en œuvre du programme de visites individuelles accordant aux Chinois le droit de visiter Hong Kong, Sha Tau Kok perd sa valeur en tant que zone commerciale exclusivement accessible et tombe de nouveau dans l’oubli.   

 

Sha Tau Kok Hong Kong
photo@YouTube

 

Patrimoine Hakka du village-frontière de Sha Tau Kok

Les limites de la zone frontalière fermée ont été ajustées et réajustées au fil des années. Depuis 2012, le gouvernement a commencé à ouvrir des parties de la zone frontalière fermée autour de Sha Tau Kok (mais pas la ville elle-même), réduisant considérablement sa couverture terrestre de 28 km2 à 8 km2. Les voyageurs peuvent maintenant se promener dans les montagnes du nord et autour des certains villages qui ont été fermés depuis plus de 60 ans. Et pourtant, Sha Tau Kok reste isolé dans son milieu historiquement intact. Cet isolement a maintenu le village suspendu dans le temps, avec une grande partie de son patrimoine hakka préservé par les 4000 habitants restants.

Chargé d’histoire, le village accueille aujourd’hui quatre monuments et des dizaines de bâtiments historiques classés. Parmi ceux-ci figure Fat Tat Tong, résidence d’une célèbre famille Hakka et le temple Hip Tin, construit à la fin du XIXe siècle, il est l’un des rares temples associés au marché Tung Wo, géré par l’Alliance des Dix. 

 

Sha Tau Kok Hong Kong
photo@amo.gov.hk

 

Le futur de Sha Tau Kok avec la "Métropole du Nord" de Hong Kong

Au début du mois d’octobre, le gouvernement a évoqué la possibilité d’ouvrir partiellement la zone fermée à Sha Tau Kok et d’utiliser son port pour développer le tourisme et promouvoir le développement économique dans les Nouveaux Territoires. Deux semaines plus tard, Carrie Lam a dévoilé le plan de développement de la nouvelle métropole du Nord qui interagira étroitement avec Shenzhen. Après cette annonce, la demande de maisons dans Sha Tau Kok n’a cessé d’augmenter, donnant aux résidents l’espoir de sortir ce village frontalier de son existence quelque peu marginale.

Claudia Delgado

Claudia Delgado

Mexicaine de langue française, Claudia est traductrice. Cela fait quelques mois qu’elle habite à Hong Kong et rédige des articles pour le Petit Journal
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Didier Pujol

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