Le français existe-t-il encore comme langue vivante aux États-Unis ? La question traversait toute la rencontre Le français en mouvement, regards croisés sur la francophonie d’aujourd’hui, organisée le 7 mai 2026 par le Center for the Advancement of Languages, Education, and Communities (CALEC) dans les locaux de l’Organisation internationale de la Francophonie à New York et retransmise par French Morning US.


En mettant en dialogue le rapport de l'OIF La langue française dans le monde — édition 2026 et l’ouvrage collectif Le français autour de nous, la francophonie aux États-Unis, héritage et perspectives d’avenir, la soirée proposait bien plus qu’une réflexion linguistique. Elle dessinait le portrait d’une francophonie américaine discrète mais réelle, portée par des écoles bilingues, des familles, des communautés franco-américaines et de nouveaux parcours migratoires. De la Louisiane à la Nouvelle-Angleterre, des institutions internationales aux réalités du terrain, les intervenants ont montré un français qui continue de circuler, de se transformer et de se transmettre.
Un accueil placé sous le signe de la Francophonie institutionnelle
La rencontre s’est ouverte par un mot d’accueil de Son Excellence Michel Xavier Biang, Représentant permanent de l’Organisation internationale de la Francophonie auprès des Nations Unies.
Sa présence donnait immédiatement une portée particulière à l’événement. Car au-delà des enjeux éducatifs ou communautaires abordés durant les panels, cette soirée rappelait aussi que la question du français demeure un sujet diplomatique, culturel et politique à l’échelle internationale.
En accueillant cette discussion autour du rapport La langue française dans le monde et de l’ouvrage Le français autour de nous, Michel Xavier Biang inscrivait également la réflexion dans une perspective plus large : celle d’une Francophonie qui ne se limite pas aux États officiellement francophones, mais qui existe aussi à travers des communautés dispersées, des réseaux éducatifs et des initiatives citoyennes, y compris aux États-Unis.

Deux livres, deux échelles de lecture
La rencontre était structurée en deux temps.
Le premier mettait en dialogue Mohamed Embarki, responsable de l’Observatoire de la langue française au sein de l’OIF et principal artisan du rapport La langue française dans le monde, avec Fabrice Jaumont, modérateur de la soirée. L’échange portait sur la situation globale du français : nombre de locuteurs, évolution des usages, place de l’Afrique, rôle de l’éducation, rapport au multilinguisme.
Le second panel déplaçait le regard vers les États-Unis. Il réunissait plusieurs auteurs du livre Le français autour de nous, ouvrage communautaire publié par CALEC : Claire-Marie Brisson, professeure à Harvard University, autour de la Rust Belt ; Bertrand Tchoumi, ancien directeur d’école bilingue ; John Tousignant, directeur du Centre Franco-Américain de Manchester, au New Hampshire ; Jessamine Irwin, professeure à NYU ; et Peggy Feehan, directrice du CODOFIL, venue porter la voix de la Louisiane francophone.
Cette architecture donnait toute sa force à la soirée : d’abord la carte mondiale, puis les territoires vécus. D’abord les chiffres, puis les familles, les écoles, les accents, les héritages, les pertes et les recommencements.

Fabrice Jaumont, acteur du plurilinguisme éducatif
La présence de Fabrice Jaumont donnait une cohérence particulière à l’ensemble. Auteur, chercheur et éducateur franco-américain installé aux États-Unis depuis 1997, il est associé depuis près de vingt ans au développement des filières bilingues et des programmes d’immersion linguistique aux États-Unis. Sa trajectoire rejoint directement la mission de CALEC, dont il préside le conseil d’administration : promouvoir le multilinguisme, soutenir les familles multilingues, défendre l’éducation bilingue, accompagner enseignants, auteurs et communautés dans la création d’environnements linguistiques vivants.
CALEC n’est donc pas seulement l’éditeur du second ouvrage présenté. L’organisme incarne le terrain même dont il est question : celui des familles, des écoles, des enseignants, des auteurs et des communautés qui font exister le français hors des cadres diplomatiques classiques.
396 millions de francophones, mais surtout une trajectoire
Dans son intervention, Mohamed Embarki a rappelé un chiffre central du rapport 2026 : 396 millions de francophones dans le monde. Mais l’intérêt de son propos tenait moins au chiffre lui-même qu’à la manière de le lire.
Le rapport adopte une approche plus inclusive de la francophonie. Il intègre davantage l’oral, les représentations identitaires, le sentiment d’appartenance, et prend en compte des enfants de 6 à 9 ans dans des pays où le français est langue officielle, coofficielle ou langue de scolarisation. Mohamed Embarki insiste : le chiffre reste établi « à minima », puisque certains foyers francophones, les enfants du préscolaire et les apprenants de français langue étrangère n’ont pas été intégrés au total.
Une phrase résume bien l’esprit de son intervention : « Ce qui nous intéresse à l’Observatoire de la langue française, c’est plutôt la trajectoire. » Le français progresse, mais il se transforme. Il ne se transmet plus uniquement par l’écrit ou par les institutions. Il circule par l’école, les familles, la musique, le numérique, les migrations, les usages quotidiens.
Aux États-Unis, une francophonie éparse mais réelle
Le deuxième panel a donné chair à cette idée de trajectoire.
Aux États-Unis, la francophonie n’a pas la visibilité institutionnelle du Canada, ni l’évidence historique de certains pays membres de l’OIF. Elle apparaît par fragments : en Louisiane, en Nouvelle-Angleterre, dans le Maine, au New Hampshire, dans le Michigan, dans les écoles bilingues de New York, dans les familles venues d’Afrique, des Caraïbes ou d’Europe.
C’est précisément ce que le volume 2 de l’ouvrage Le français autour de nous cherche à documenter. Entre le premier et le deuxième, Fabrice Jaumont rappelle que près de 50 auteurs ont contribué à cette cartographie communautaire. Un « monument », dit-il, qui grandit peu à peu pour rendre visibles ces réalités dispersées.
Héritage, honte et réappropriation
L’un des moments les plus forts du panel portait sur la réappropriation d’un héritage parfois longtemps tu.
John Tousignant a évoqué le cas des communautés franco-américaines de Nouvelle-Angleterre, où le français a souvent été associé à une forme de honte linguistique. Pendant longtemps, certains locuteurs ont eu le sentiment de parler un « moins bon français ». Mais Internet, YouTube, TikTok et l’accès à d’autres cultures francophones changent progressivement le regard. La différence n’est plus forcément vécue comme infériorité.
Jessamine Irwin a, elle aussi, parlé de cette transmission interrompue. Dans le Maine, plusieurs générations franco-américaines ont cessé de transmettre le français, notamment après la fermeture des usines, les « moulins », qui structuraient autrefois des communautés entières. Mais l’arrivée de nouveaux francophones, notamment venus d’Afrique, crée aujourd’hui des ponts inattendus. Des Franco-Américains qui avaient « oublié leur français » le retrouvent au contact de nouveaux arrivants.
C’est l’un des enseignements les plus puissants de la soirée : aux États-Unis, l’avenir du français ne repose pas seulement sur la mémoire. Il naît aussi de la rencontre entre des héritages anciens et des migrations récentes.

La Louisiane, entre disparition et nouvelle génération
Avec Peggy Feehan, directrice du CODOFIL, le panel a abordé la situation particulière de la Louisiane.
Son propos était lucide. Le français louisianais historique recule avec la disparition des générations les plus âgées. Mais une nouvelle génération porte désormais la francophonie autrement : par l’école, l’université, les séjours linguistiques, les programmes d’immersion.
Le CODOFIL recrute encore massivement des enseignants internationaux, notamment en France, en Belgique, au Canada et en Afrique de l’Ouest. Peggy Feehan évoque 155 enseignants internationaux et une quarantaine de programmes d’immersion touchant environ 5 500 élèves. Ce n’est plus exactement le même français qu’autrefois, ni le même accent, ni les mêmes parcours. Mais c’est encore du français. Et surtout, c’est une francophonie qui continue.

L’école, lieu décisif de la transmission
Le rôle de l’école a traversé toute la rencontre. Bertrand Tchoumi a rappelé que, dans les écoles bilingues, le français n’est pas seulement une langue de mémoire. Pour de nombreuses familles issues de l’immigration africaine francophone, il devient aussi une langue d’avenir, une plus-value éducative, un outil de mobilité sociale et professionnelle.
Son propos élargit le débat : valoriser le français, ce n’est pas dévaloriser l’anglais. C’est reconnaître que les enfants arrivent avec plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs appartenances. Le lingala, le wolof, le bambara ou le swahili ne sont pas des obstacles à l’intégration. Ils constituent au contraire un capital symbolique, affectif et intellectuel.
Dans cette perspective, l’école devient un lieu de passage entre les mondes. Un lieu où l’on apprend l’anglais, bien sûr, mais où l’on évite de faire disparaître tout le reste.
Une francophonie américaine à nommer
La question la plus profonde de la soirée était peut-être celle-ci : existe-t-il une francophonie des États-Unis ?
Les réponses ont montré qu’il vaut mieux parler de francophonies américaines, au pluriel. Celle de la Louisiane n’est pas celle du Maine. Celle de New York n’est pas celle du Michigan. Celle des descendants franco-américains n’est pas celle des nouveaux arrivants africains ou caribéens.
Mais toutes posent la même question : comment faire vivre le français dans un pays où il n’est ni majoritaire ni central, mais où il reste présent dans des familles, des écoles, des institutions, des librairies, des associations, des mémoires et des imaginaires ?
C’est ici que la rencontre prenait tout son sens. Elle ne célébrait pas seulement une langue. Elle documentait un écosystème.
Découvrabilité : le vrai défi, c’est l’audience
La Francophonie réclame davantage de découvrabilité sur les plateformes numériques. Et les États ont raison de vouloir encadrer les algorithmes et les grands acteurs du numérique. Mais la découvrabilité ne se décrète pas uniquement par la loi.
Avec près de 400 millions de francophones, le véritable enjeu est aussi celui de l’audience. Une audience francophone mondiale capable de consommer, partager et faire circuler ses propres contenus. On peut imposer de la visibilité. On ne peut pas imposer l’attention.
C’est donc aussi à la société civile francophone de structurer ses réseaux, ses médias, ses communautés et ses habitudes numériques pour transformer cette masse de locuteurs en véritable puissance capable d’imposer sa présence dans l’espace numérique mondial.
Une langue à défendre parce qu’elle relie
À la fin, le mot le plus juste est peut-être celui de mouvement. Le français aux États-Unis n’est pas un bloc. Il n’est pas seulement un héritage. Il n’est pas non plus une simple langue étrangère enseignée dans quelques classes. Il est une langue de familles, d’écoles, de communautés, de départs et de retours, de honte parfois, de fierté retrouvée souvent.
En mettant en dialogue le rapport mondial de l’OIF et le livre communautaire de CALEC, la rencontre du 7 mai a montré que la francophonie américaine mérite d’être regardée pour ce qu’elle est : fragile, dispersée, mais active. Une francophonie qui ne demande pas seulement à être protégée.
Une francophonie qui demande d’abord à être vue.
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