Organisé par la Représentation de l’OIF pour les Amériques (REPAM), le Séminaire international sur l’intelligence artificielle et la découvrabilité (SIIAD) a réuni pendant deux jours chercheurs, créateurs, entrepreneurs et responsables publics. Leurs propositions pourraient nourrir la stratégie numérique de la Francophonie, du prochain Sommet au Cambodge jusqu’au rendez-vous d’Ottawa en 2028.


« Le grand défi, c’est de passer des idées aux actes. » — Henri Monceau, observateur permanent de l’OIF auprès des Nations Unies
Les constats sont désormais largement partagés. Les contenus francophones restent insuffisamment visibles, les langues sont inégalement représentées dans les données et les plateformes imposent leurs catégories comme leurs modèles économiques.
Mais au terme du Séminaire international sur l’intelligence artificielle et la découvrabilité (SIIAD), organisé les 9 et 10 septembre à Montréal par la Représentation de l’Organisation internationale de la Francophonie pour les Amériques (REPAM), le débat s’est déplacé. La question n’était plus seulement de comprendre le problème, mais de savoir qui allait maintenir la conversation, relier les initiatives et suivre les engagements.
En réunissant à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) chercheurs, responsables publics, entrepreneurs, artistes et acteurs culturels venus de plusieurs espaces francophones, la REPAM a précisément voulu provoquer ces rapprochements. La rencontre, préparée avec la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophone, devait permettre aux expériences du Nord et des Suds de se répondre, mais surtout de déboucher sur des pistes utilisables par l’OIF et ses États membres.
À la tête de la REPAM, Zahra Kamil Ali a porté cette volonté de transformer la rencontre en espace d’action. Elle a replacé la découvrabilité dans un rapport de force qui dépasse largement la seule visibilité des œuvres :
« Pour la Francophonie, l’enjeu est culturel, économique et politique. Il engage notre capacité collective à peser sur les choix technologiques et les règles qui détermineront sa place dans l’espace numérique. »
Car les rencontres internationales ont parfois un défaut bien connu : elles font naître de nombreuses idées, consignées ensuite dans des actes que peu de participants reliront.
Brice Armel Simeu, chercheur au LATICCE et fondateur de OuiTogether, l’a résumé sans détour :
« On entre en contact pendant des séminaires comme celui-ci, on a des actes disséminés, parfois quand ils sont publiés, mais après, plus rien. »
Le LATICCE, le laboratoire qui a façonné la découvrabilité culturelle

Une alliance pour ne pas repartir de zéro
Pour éviter cet essoufflement, Brice Armel Simeu a proposé la création d’une Alliance francophone pour la découvrabilité et la souveraineté culturelle numérique.
L’idée serait d’installer un espace permanent, coordonné et porté par l’OIF, afin de suivre les projets, cartographier les expertises et faciliter les rapprochements entre chercheurs, artistes, gouvernements, villes, universités et entreprises.
« Il y a une bonne volonté circonstancielle, mais il n’y a pas de continuité dans l’engagement. »
Cette proposition prolonge directement la démarche entreprise par la REPAM. Le séminaire a mis autour de la même table des acteurs qui travaillent souvent sur des difficultés comparables sans connaître leurs initiatives respectives. L’enjeu consiste désormais à préserver les liens créés à Montréal et à leur donner une structure durable.
Des solutions déjà disponibles
La Francophonie ne part toutefois pas de zéro. Parmi les solutions présentées à Montréal figure l’écosystème OuiTogether, issu de cinq années de travaux de recherche et développement soutenus par le Gouvernement du Québec et menés au sein du LATICCE.
Ses différents outils couvrent la recherche de contenus, la musique, l’analyse des audiences et l’intelligence artificielle. OuiSearch, OuiMusic, OuiAnalytics, OuiSLM et OuiAgent ont été conçus pour mieux structurer les données, comprendre la circulation des contenus et proposer des systèmes adaptés aux réalités linguistiques et culturelles francophones.
Dévoilés le 20 mai, ces outils sont développés. L’enjeu consiste désormais à les déployer avec des villes et des institutions, puis à les adapter à différents territoires francophones. OuiTogether illustre ainsi un paradoxe soulevé pendant le SIIAD : la Francophonie possède déjà certaines de ses solutions, mais elle peine encore à les repérer, à les relier et à leur permettre de changer d’échelle.
L’alliance permanente proposée par l’entrepreneur pourrait notamment servir à cartographier ces initiatives et à les mettre en relation avec des territoires prêts à les expérimenter. La découvrabilité commencerait alors par celle des solutions francophones elles-mêmes.

Un « nutri-score » pour évaluer les plateformes
Parmi les propositions les plus originales, Destiny Tchéhouali a repris l’idée d’un « nutri-score de la découvrabilité ». À la manière d’une étiquette nutritionnelle, cet indicateur permettrait de comparer les plateformes selon la place accordée aux œuvres francophones, la diversité géographique des recommandations, la qualité des informations associées aux contenus et la transparence des systèmes.
Une telle notation pourrait inciter les services numériques à améliorer leurs pratiques pour attirer ou conserver leurs abonnés. Reste à déterminer qui l’établirait et à partir de quelles données, alors que les mécanismes de recommandation demeurent protégés par le secret commercial.
La proposition marque néanmoins un changement d’approche : rendre les choix des plateformes visibles et comparables plutôt que compter sur leur seule bonne volonté.

Ne pas transformer les artistes en spécialistes des algorithmes
Une piste consisterait à exiger que toute œuvre soutenue par des fonds publics soit correctement documentée et indexée dès sa conception. Sven Buridans, directeur de l’innovation et des partenariats numériques à la Fédération culturelle canadienne-française, met toutefois en garde contre le transfert de cette responsabilité aux créateurs.
Il raconte avoir lui-même dû présenter une stratégie de découvrabilité dans une demande de bourse pour un projet artistique numérique :
« J’avais quelques notions, donc je m’en suis sorti dans le blabla de ma demande de financement. »
L’anecdote révèle les limites d’une obligation imposée sans moyens correspondants.
« On ne peut pas demander à un artiste d’être un expert en découvrabilité. »
Plutôt que d’ajouter une compétence à leur métier, il propose d’accompagner les artistes, producteurs et diffuseurs par des formations, des services spécialisés et des ressources mutualisées.
Sortir des « rencontres de courtoisie »
Sven Buridans appelle à rapprocher la culture et la technologie. Face aux géants de l’IA, un artiste ou un petit organisme ne peut toutefois agir seul :
« Si on ne passe pas par les grosses écuries ministérielles ou par nos représentants politiques, ça risque d’être des rencontres de courtoisie. »
La Francophonie pourrait plutôt favoriser les échanges avec et entre les acteurs de la société civile, les PME technologiques, les investisseurs et les entreprises d’économie sociale. Des rencontres organisées à Banff, en Alberta, ont montré que ces acteurs pouvaient aussi s’inspirer des besoins du monde culturel.
Pour Florian Coutal, analyste politique à la REPAM, la découvrabilité doit également devenir un objet économique. Rendre les œuvres plus visibles doit produire des effets sur leur rémunération; sans création de valeur, les bonnes intentions resteront périphériques.

L’OIF appelée à faire travailler ses réseaux ensemble
Henri Monceau, observateur permanent de l’OIF auprès des Nations Unies à Genève et à Vienne, estime que la Francophonie dispose déjà des réseaux nécessaires pour agir. Régulateurs, organismes de normalisation, autorités de protection des données et institutions culturelles, acteurs de la société civile doivent toutefois dépasser leurs silos.
Il propose notamment qu’une prochaine conférence des ministres de la Culture associe les ministres responsables du Numérique. L’objectif : ne plus seulement utiliser des technologies conçues ailleurs, mais participer à leur développement.
« Agissons, construisons ces intelligences artificielles pour ne pas laisser quelques acteurs définir ce qu’est la connaissance et les contenus linguistiques et culturels. »
Cette ambition doit inclure les nombreuses langues qui cohabitent avec le français, notamment en Afrique. Après des années de réflexion, l’appel d’Henri Monceau tient finalement en deux mots : « Le faire. »
Construire des alliances au-delà du français
La Francophonie pourrait enfin chercher des alliés hors de son propre espace. Florian Coutal a proposé de rapprocher les pays francophones des ensembles hispanophones et lusophones, confrontés aux mêmes enjeux de concentration technologique et de sous-représentation linguistique.
Une telle coalition donnerait davantage de poids aux revendications portées auprès des grandes plateformes et dans les enceintes internationales. Elle permettrait aussi de partager des normes, des outils de mesure et des pratiques de réglementation.
Cette convergence pourrait rapidement trouver un terrain d’application à l’UNESCO. Marie-Julie Desrochers, secrétaire générale de la Fédération internationale des coalitions pour la diversité culturelle, a rappelé que des directives liées à la Convention de 2005 sur la diversité des expressions culturelles sont en préparation.
Elle s’est notamment inquiétée d’une proposition visant à reconnaître aux artistes un droit d’utiliser l’intelligence artificielle au nom de la liberté artistique. Pour certains créateurs, la priorité pourrait au contraire être de disposer du droit de refuser son utilisation dans leurs relations avec un producteur, un diffuseur ou un employeur.
La Francophonie a donc l’occasion de défendre une position commune autour de la propriété intellectuelle, de la rémunération et de la créativité humaine, plutôt que d’attendre que les nouvelles normes aient déjà été négociées.
Du séminaire à une stratégie francophone
Les recommandations issues de Montréal doivent alimenter le volet opérationnel de la future stratégie de la Francophonie numérique, attendue au prochain Sommet de la Francophonie au Cambodge.
La REPAM et ses partenaires espèrent ensuite faire émerger des recherches et des initiatives conjointes dont les résultats pourraient être présentés au Sommet de 2028 à Ottawa.
Ce calendrier donne une trajectoire possible : poser les orientations politiques au Cambodge, construire les alliances et les outils dans les deux années suivantes, puis mesurer les résultats à Ottawa.
Les deux journées organisées par la REPAM ont permis de comprendre comment les algorithmes organisent aujourd’hui la visibilité des cultures francophones, puis d’examiner les données, les normes et les réglementations nécessaires pour reprendre une capacité d’action.
Elles ont surtout révélé que certaines réponses sont déjà disponibles. Le véritable test commence donc maintenant. Si les participants se retrouvent dans deux ans pour dresser les mêmes constats, la Francophonie aura perdu un temps précieux. Si la REPAM et l’OIF parviennent à prolonger les liens créés à Montréal, à mobiliser leurs États et à mettre à l’échelle des solutions déjà développées, le SIIAD pourrait au contraire avoir marqué le début d’une véritable feuille de route commune.
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