

« Un contenu peut être présent sur une plateforme et rester culturellement invisible. »
La phrase, prononcée par Florian Coutal à la clôture du Séminaire international sur l’intelligence artificielle et la découvrabilité (SIIAD), résume deux journées de débats à l’UQAM. Car être accessible ne signifie pas être trouvé. Et être visible ne garantit toujours pas d’être reconnu dans sa langue, son histoire ou sa culture.
À Montréal, la Francophonie veut reprendre la main sur les algorithmes
Après une première journée consacrée à la compréhension des mécanismes de la découvrabilité, la rencontre organisée par la Représentation de l’Organisation internationale de la Francophonie pour les Amériques (REPAM) a changé de rythme. Chercheurs, responsables publics et acteurs culturels ont confronté les réalités du Nord et des Suds, avant de chercher les moyens de passer des constats à l’action.

Un mot nouveau, mais déjà une longue histoire
En ouvrant le troisième panel, Christian Agbobli a commencé par mesurer le chemin parcouru. L'ancien vice-président à la Recherche, à la création et à la diffusion de l’UQAM a rappelé que le mot « découvrabilité » venait de faire son entrée dans le Petit Robert. Une forme de consécration pour une notion longtemps cantonnée aux milieux universitaires et culturels.
Mais derrière ce mot apparemment nouveau se trouve déjà une histoire de plus d’une décennie.
Christian Agbobli en a retracé quelques jalons : l’adoption, au Sommet de la Francophonie de Kinshasa en 2012, d’une stratégie numérique en faveur de la diversité; le Sommet de la découvrabilité organisé en 2016 par le CRTC et l’Office national du film du Canada; les premiers travaux de définition et de mesure; puis la mission franco-québécoise sur la découvrabilité des contenus culturels francophones lancée en 2019.
La même année, l’OIF organisait avec l’UQAM des journées d’étude internationales sur l’accès et la découverte des contenus francophones à l’ère numérique. Sept ans plus tard, le sujet est toujours sur la table. Il est même devenu plus pressant avec l’arrivée de l’intelligence artificielle générative.
En lançant ce regard croisé entre le Nord et les Suds, Christian Agbobli a ainsi posé une question simple, mais redoutable : qu’avons-nous réellement accompli depuis que nous savons que nos cultures peuvent disparaître derrière les classements et les recommandations des plateformes?
Quand une culture existe sans être reconnue
Les réponses apportées par les panélistes ont montré que la découvrabilité recouvre des situations très différentes, mais traversées par un même rapport de pouvoir.
Pour Milena Sandler, vice-présidente d’Haïti Musique et directrice générale de la Fondation Haïti Jazz, le problème commence avant même les algorithmes : il faut disposer de données sur les artistes et les œuvres.
Après le séisme de 2010, son organisation avait pu apporter une aide à une centaine d’artistes déjà connus de ses réseaux. Mais combien d’autres restaient impossibles à identifier? Le manque de données avait empêché de mesurer la réalité du secteur culturel haïtien et, par conséquent, de le faire reconnaître dans les programmes de reconstruction. Elle a très bien résumé sa pensée en insistant :
« On ne pourra jamais mesurer l’impact d’une action en faveur d'un secteur sans données de départ »
Seize ans plus tard, la question se pose sous une autre forme. Le compas peut connaître des succès viraux sans être pleinement reconnu comme un genre musical autonome par les plateformes. Le créole jazz demeure, lui aussi, dispersé entre plusieurs appellations régionales, de l’océan Indien à Haïti, en passant par les Antilles et le Cap-Vert.
Le compas — souvent écrit konpa en créole haïtien — est un genre musical populaire né en Haïti dans les années 1950. Il constitue l’un des principaux marqueurs de l’identité culturelle haïtienne, dans le pays comme au sein de la diaspora.
Une musique peut donc circuler massivement tout en restant mal identifiée. Ses artistes sont entendus, mais la culture dont ils sont issus demeure invisible.
Destiny Tchéhouali, cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’intelligence artificielle et le numérique francophones à l’UQAM, a montré que cette inégalité traverse même les plateformes créées pour promouvoir la diversité francophone.
Sur TV5MONDEplus, les productions africaines occupent une place importante parmi les contenus les plus consommés en Afrique. Mais hors du continent, elles disparaissent des œuvres les plus regardées. Le paradoxe est saisissant : le centre de gravité démographique de la Francophonie se déplace vers l’Afrique, tandis que son centre de gravité numérique reste solidement installé dans le Nord. Il a résumé ses propos en une phrase choc :
« On ne peut plus financer des contenus sans financer leur découvrabilité »
Derrière les algorithmes, une question de pouvoir
La découvrabilité n’est donc pas seulement une affaire de promotion culturelle. Elle dépend des données, des catégories, des interfaces et des modèles économiques choisis par les entreprises technologiques.
Mélissa M’Raidi, chargée d’expertise en intelligence artificielle à la Ville de Montréal, a raconté comment une nouvelle fonction d’IA générative avait pu apparaître dans un outil de Microsoft utilisé par la Ville, sans avoir été préalablement soumise aux processus municipaux d’évaluation.
Même une administration publique de la taille de Montréal ne maîtrise donc pas complètement les technologies dont elle dépend. Elle ne connaît pas précisément les données ayant servi à entraîner les modèles et ne peut pas toujours les auditer, notamment en raison du secret commercial.
Mélissa M’Raidi refuse que cette situation devienne normale. Elle y voit un véritable « cheval de Troie » : des systèmes conçus ailleurs, porteurs de références principalement anglo-américaines, s’installent au cœur des institutions sans que celles-ci puissent pleinement en contrôler les effets.
La même inquiétude traverse les communautés francophones en situation minoritaire. Sven Buridans, directeur de l’innovation et des partenariats numériques à la Fédération culturelle canadienne-française, a rappelé que leur poids démographique hors Québec est passé de 6,1 % de la population canadienne en 1971 à 3,5 % aujourd’hui.
Pour ces communautés dispersées sur un immense territoire, le numérique constitue une chance de se relier, mais aussi un puissant facteur d’effacement. La FCCF accompagne depuis plusieurs années les organismes culturels dans la structuration de leurs données et de leurs métadonnées. L’arrivée brutale de l’intelligence artificielle a cependant bouleversé ce travail à peine engagé.

« Transformer la volonté d’agir en mesures concrètes »
Dans l’après-midi, Noémie Dansereau-Lavoie a pris les commandes du quatrième et dernier panel. Elle lui a immédiatement donné une orientation très claire : il ne s’agissait plus d’ajouter un diagnostic aux précédents, mais de déterminer « ce qui fonctionne déjà, ce qui peut être adapté et ce que collectivement on pourrait porter à une échelle plus large ». Avant de poser la question qui allait définir ce quatrième et dernier panel :
« Comment transformer cette volonté d’agir en mesures concrètes, concertées et durables? »
La spécialiste des politiques culturelles et de la Francophonie a aussi choisi de ramener le débat vers l’intime. Avant de parler de normes et de réglementation, elle a demandé à chacun d’expliquer son rapport personnel à la langue française.
Les réponses ont parlé de langue maternelle, d’identité, d’ouverture sur le monde, mais aussi de fragilité. Un détour révélateur : protéger la découvrabilité ne consiste pas uniquement à défendre une part de marché. Il s’agit de préserver les manières de raconter, de penser et de comprendre le monde que porte chaque langue.
Henri Monceau alerte sur une « crise de la connaissance »
Henri Monceau, observateur permanent de l’OIF auprès des Nations Unies à Genève, a porté l’une des alertes les plus fortes de la journée.
À ses yeux, le défi dépasse désormais largement la seule visibilité des œuvres. L’intelligence artificielle générative ouvre une possible « crise de la connaissance » : les grands modèles de langage absorbent des livres, des images, des recherches et des productions culturelles constituées au fil des générations, puis transforment cette connaissance collective en ressource privée.
Ce sont les « communs de la connaissance » qui risquent ainsi d’être captés par quelques entreprises. Henri Monceau s’est également inquiété de l’utilisation croissante de données synthétiques, produites par d’autres systèmes d’intelligence artificielle. À mesure que les modèles se nourrissent de contenus eux-mêmes générés par des machines, la connaissance disponible pourrait se rétrécir et perdre une partie de sa diversité.
Cette concentration fragilise également les créateurs et leur propriété intellectuelle. Henri Monceau a rappelé que la rémunération des œuvres constitue une condition de la liberté des artistes : sans elle, ils deviennent dépendants d’autres sources de financement et perdent une part de leur autonomie.
Face à une puissance de calcul et financière largement concentrée entre les États-Unis et la Chine, il ne croit pas à une réponse uniquement défensive. La Francophonie doit investir dans ses propres capacités, rendre visibles les solutions déjà développées et construire des systèmes alternatifs à partir de ses langues et de ses connaissances.
La souveraineté numérique ne signifierait donc pas reproduire, à moindre échelle, les grandes plateformes dominantes. Elle consisterait plutôt à reprendre possession des savoirs, des infrastructures et des choix collectifs qui déterminent ce que nous pouvons connaître.
Au Québec, la découvrabilité entre dans la loi
Véronique Rocheleau-Brosseau, responsable des dossiers liés à la réglementation des plateformes numériques au ministère de la Culture et des Communications du Québec, a ramené cette ambition sur le terrain législatif.
Pendant des années, le Québec a agi par la numérisation, le soutien aux données et l’accompagnement des milieux culturels. Mais il manquait un levier contraignant. En 2023, le ministre Mathieu Lacombe a donc constitué un comité-conseil chargé de proposer des réponses à la fragilisation du français dans les pratiques culturelles numériques.
Le rapport publié en janvier 2024 comportait 32 recommandations. Il a conduit à la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique, qui ne vise pas seulement les plateformes de diffusion. Elle s’intéresse également aux différents points d’accès : services de musique et de vidéo, téléviseurs intelligents et appareils connectés.
Ce choix est stratégique. Aujourd’hui, le premier contenu proposé lorsqu’un téléviseur s’allume ou la place accordée à une application sur son écran d’accueil peuvent compter autant que la présence d’une œuvre dans un catalogue.
La loi prévoit aussi la possibilité d’ajouter de nouvelles catégories d’entreprises à mesure que les usages évoluent. Les obligations précises seront établies par règlement, tandis qu’un registre et des outils de surveillance doivent permettre d’en suivre l’application.
Le Québec tente ainsi de ne plus courir éternellement derrière les innovations technologiques. Il cherche à construire un cadre suffisamment souple pour évoluer, mais suffisamment solide pour obliger les entreprises à rendre les contenus francophones réellement accessibles et visibles.
Du côté fédéral, Stéphanie Paquette, conseillère au CRTC, a rappelé que le Conseil prépare lui aussi des engagements concrets pour les plateformes ayant des activités de radiodiffusion au Canada. Elle a invité les acteurs francophones à participer aux audiences publiques : « La réglementation se bâtit sur la base des dossiers qui sont déposés. »
Ne plus subir seuls
La journée s’est achevée par une série de propositions : structurer et gouverner les données, numériser les patrimoines, améliorer les métadonnées, accompagner les artistes sans leur demander de devenir des experts, rapprocher les milieux culturels et technologiques, harmoniser l’action des régulateurs et financer la découvrabilité autant que la production.
Dans la salle, Brice Armel Simeu, fondateur de OuiTogether, a rappelé que cette bataille est aussi économique. « Le principal marché des plateformes, ce sont les données de navigation », a-t-il souligné. Chaque clic, chaque recherche et chaque visionnement créent de la valeur, mais celle-ci échappe encore largement aux artistes, aux médias, aux villes et aux communautés qui produisent les contenus.
Un mot a finalement dominé les échanges : coopérer. Entre États, régulateurs, chercheurs, créateurs, institutions et entreprises. Entre le Nord et les Suds également, sans considérer que l’expertise circulerait toujours dans la même direction.
Le SIIAD n’aura pas réglé en deux jours le rapport de force avec les géants technologiques. Il aura cependant fait émerger une conviction plus passionnée qu’au premier matin : la Francophonie possède les idées, les talents, les expériences et même certains outils nécessaires. Reste maintenant à les relier, à les financer et à leur donner une véritable puissance politique.
Car la souveraineté numérique, a conclu Florian Coutal, n’est peut-être pas la capacité de tout faire seul. C’est d’abord celle de « ne plus subir seul ».
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