Longtemps cantonnée aux milieux universitaires, la notion de découvrabilité est désormais sortie des laboratoires pour entrer dans les débats politiques, économiques et géopolitiques. Le 20 mai, à l’Espace Quartier latin de l’UQAM, la conférence du LATICCE a montré à quel point la bataille pour la visibilité des contenus culturels québécois et francophones est devenue une question de souveraineté. Derrière les mots techniques, c’est une réalité très concrète qui se dessine : qui contrôle aujourd’hui ce que nous voyons, écoutons, découvrons… et finissons par considérer comme notre culture commune ?


« Qui contrôle notre visibilité contrôle aussi une partie de notre futur » - Michèle Rioux
À première vue, la scène pouvait sembler universitaire. Dans une salle sobre de l’Espace Quartier latin, chercheurs, consultants, représentants ministériels, professionnels du numérique, acteurs culturels et étudiants échangeaient autour des algorithmes, des métadonnées ou encore de la régulation des plateformes. Deux anciens hauts responsables de l’Organisation internationale de la Francophonie étaient également présents dans l’assistance, signe que le sujet dépasse désormais largement les seuls milieux académiques.
Mais dès les premiers échanges, le ton était donné : derrière les termes techniques, c’est bien une question profondément politique qui traversait toute la journée. Dans un univers numérique dominé par quelques géants technologiques américains, les sociétés francophones ont-elles encore les moyens de maîtriser leur propre visibilité culturelle ?
François Audet, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM), a rapidement replacé les discussions dans un contexte beaucoup plus large que celui de la culture. Selon lui, la souveraineté numérique touche désormais directement les rapports de force internationaux, les dépendances économiques et la capacité des États à agir dans un environnement contrôlé par de grandes plateformes mondiales.
Une réflexion reprise ensuite par Michèle Rioux, directrice du LATICCE, pour qui les algorithmes jouent aujourd’hui un rôle comparable à celui des frontières autrefois : ils orientent les comportements, structurent les imaginaires collectifs et influencent directement la circulation des œuvres, des idées et des récits. En filigrane de toute la journée revenait ainsi une même interrogation : qui contrôle notre visibilité contrôle aussi une partie de notre futur.
De l’exception culturelle à la souveraineté numérique
Pendant plusieurs décennies, le Québec et la France ont principalement défendu leur culture à travers la notion d’exception culturelle. Cette logique visait à protéger les industries culturelles des règles classiques du libre-échange. Or, pour plusieurs intervenants, le problème s’est déplacé.
Aujourd’hui, le danger ne vient plus uniquement des accords commerciaux, mais du fonctionnement même des plateformes numériques. Spotify, Netflix, YouTube, TikTok ou les moteurs conversationnels décident désormais quels contenus émergent et lesquels disparaissent dans l’immensité numérique.
Le professeur Stéphane Paquin, de l’ENAP, a retracé toute cette évolution historique, rappelant comment le Québec et la France avaient bataillé dans les années 1990 et 2000 pour faire reconnaître la diversité culturelle à l’UNESCO. Mais il a aussi souligné que les outils réglementaires construits à l’époque doivent maintenant être adaptés à l’univers algorithmique actuel.

Le professeur Gilbert Gagné, de l’Université Bishop’s, a quant à lui rappelé que les enjeux de découvrabilité ne peuvent pas être dissociés des accords commerciaux internationaux et des rapports de force économiques mondiaux. Revenant sur les combats menés autour de l’exception culturelle depuis les années 1990, il a expliqué que les États disposent encore de marges de manœuvre pour intervenir dans le numérique, notamment à travers des obligations de financement ou de visibilité des contenus culturels. Mais il a aussi souligné les pressions considérables exercées par les grandes plateformes et par les États-Unis dès qu’une réglementation menace leurs intérêts économiques. Pour lui, toute stratégie de souveraineté culturelle devra désormais composer avec cette réalité : les gouvernements tentent d’encadrer des infrastructures numériques et des marchés qu’ils ne contrôlent plus entièrement.
Dans ce contexte, la Loi 109 au Québec, les discussions autour de la découvrabilité ou encore les travaux menés à l’UNESCO apparaissent comme les nouvelles étapes d’un combat désormais numérique.
Louise Beaudoin, la découvrabilité est devenue une urgence nationale
Un enjeu géopolitique mondial
Tout au long de la conférence, un constat revenait sans cesse : la découvrabilité n’est plus un simple enjeu culturel. Elle est devenue un enjeu de souveraineté.
Destiny Tchéhouali, titulaire de la Chaire UNESCO en communication et technologies pour le développement à l’UQAM, a insisté sur le fait que la bataille ne concernait pas seulement le Québec ou la Francophonie. Selon lui, l’intelligence artificielle et les grands modèles conversationnels redéfinissent déjà les rapports de force internationaux.
Dans cette nouvelle économie numérique, la question n’est plus uniquement de produire des contenus, mais de savoir qui possède les infrastructures, les données, les standards technologiques et les systèmes de recommandation.
L’universitaire rappelait d’ailleurs que plusieurs États commencent à comprendre l’importance stratégique de ces enjeux. À l’ONU, à l’UNESCO ou encore dans les discussions sur la gouvernance mondiale du numérique, les débats autour de la diversité linguistique et culturelle deviennent de plus en plus présents.
Éric Lamououx, Consul général de France à Québec, revient sur les négociations menées à l’UNESCO

L’Europe face à ses propres limites
Les interventions des chercheurs européens ont aussi montré que les difficultés dépassent largement le cadre québécois.
Heritiana Ranaivoson, chercheur à la Vrije Universiteit Brussel, a expliqué que l’Europe se heurte à un paradoxe particulier : les contenus locaux restent relativement visibles dans chaque pays, mais circulent très peu entre les différents espaces culturels européens.
Autrement dit, un artiste français peine à être découvert en Allemagne, un contenu belge circule difficilement en Espagne, et ainsi de suite. Pour lui, la découvrabilité pose donc autant la question de la visibilité que celle de la circulation transfrontalière des œuvres.
Philippe Bouquillion, professeur à la Sorbonne Nouvelle, a pour sa part souligné les contradictions du modèle français. Si les discours politiques sur la souveraineté culturelle sont nombreux, les mécanismes concrets demeurent encore limités. Selon lui, les institutions culturelles françaises restent fortement marquées par l’ancien modèle de l’exception culturelle, davantage centré sur la production que sur les usages numériques et les systèmes de recommandation.

OuiTogether : passer de la théorie à l’outil
L’un des moments les plus attendus de la journée était sans doute la présentation officielle de OuiTogether, un écosystème technologique “massif” développé autour des travaux du LATICCE et porté par Brice Armel Simeu.
L’objectif affiché est ambitieux : créer des outils numériques capables de favoriser la visibilité des artistes, des institutions culturelles et des contenus locaux sans dépendre entièrement des logiques imposées par les grandes plateformes internationales.
Concrètement, le projet propose une série d’applications permettant de cartographier les artistes, les événements, les lieux culturels et les communautés d’un territoire afin de créer des parcours de découverte culturelle. Les démonstrations présentées durant l’après-midi montraient par exemple comment un utilisateur pouvait découvrir des artistes montréalais, explorer des scènes locales ou naviguer à travers différents univers culturels à partir d’une logique territoriale et linguistique.
Au-delà des discours, la présentation de OuiTogether a surtout montré l’ampleur du travail déjà accompli. Cartographie culturelle, structuration des données, outils de recommandation, intelligence artificielle, interfaces territoriales : l’équipe menée par Brice Armel Simeu a posé des bases technologiques concrètes que d’autres acteurs francophones pourraient désormais reprendre, adapter et prolonger. Plus qu’une simple application, plusieurs y voient déjà une première infrastructure francophone de souveraineté culturelle numérique.
Au-delà de la visibilité : bâtir des audiences
Mais plusieurs intervenants l’ont rappelé au fil de la journée : rendre les contenus visibles ne suffit pas. La véritable bataille est aussi celle des audiences. Car un contenu découvert n’est pas automatiquement consulté, partagé ou intégré dans les habitudes culturelles des citoyens. Pendant des années, les politiques culturelles se sont surtout concentrées sur la production et la mise en ligne des œuvres.
Désormais, la question devient plus large : comment créer des parcours, des réflexes et des environnements numériques capables de mobiliser durablement les publics autour des contenus francophones ? Derrière la découvrabilité apparaît donc un autre enjeu, plus stratégique encore : celui de la construction d’audiences culturelles francophones capables d’exister face à la puissance de captation des grandes plateformes mondiales.
La bataille de la visibilité ne fait que commencer
Au fil des discussions, une idée s’est progressivement imposée : la découvrabilité n’est plus un débat réservé aux chercheurs ou aux spécialistes des politiques culturelles. Elle touche désormais directement la capacité des sociétés à exister dans l’espace numérique mondial.
Pendant longtemps, les États ont pensé pouvoir protéger leur culture uniquement par la réglementation. Mais dans un univers dominé par les plateformes, les infrastructures technologiques et l’intelligence artificielle, beaucoup commencent à réaliser que la bataille se joue désormais aussi au niveau des données, des algorithmes et des outils eux-mêmes.
Le Québec a peut-être ouvert la voie, mais le débat dépasse désormais largement son territoire. Car si les contenus québécois peinent parfois à émerger face aux grandes plateformes, la situation est encore plus fragile pour de nombreuses productions francophones d’Afrique, des Caraïbes ou des communautés minoritaires. Pour plusieurs intervenants, la découvrabilité est donc appelée à devenir un véritable chantier collectif de la Francophonie.
La conférence du LATICCE aura surtout montré une chose : le Québec tente aujourd’hui de passer d’une logique défensive à une logique de construction. Non plus seulement protéger ses contenus, mais bâtir ses propres instruments de visibilité culturelle.
Reste maintenant une question fondamentale : la Francophonie souhaite-t-elle simplement défendre sa place dans les plateformes des autres… ou veut-elle enfin construire ses propres espaces de visibilité, de recommandation et d’audience à l’échelle du monde francophone ? Car dans l’univers numérique qui se dessine, les cultures qui ne maîtriseront ni leurs données, ni leurs outils, ni leurs audiences risquent peu à peu de devenir invisibles, même à leurs propres publics.
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