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Le LATICCE, le laboratoire qui a façonné la découvrabilité culturelle

Lorsqu'on parle aujourd'hui de découvrabilité culturelle, le mot semble avoir toujours existé. Pourtant, il y a dix ans encore, personne ne savait vraiment comment nommer ce phénomène. À Montréal, une équipe de chercheurs de l'UQAM (Université du Québec à Montréal) allait progressivement lui donner un cadre scientifique, avant que ses travaux n'inspirent le développement de nouveaux outils et ouvrent la voie à des applications concrètes.

LATICCE - Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électroniqueLATICCE - Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique
À l'ère des plateformes numériques, la découvrabilité des œuvres culturelles dépend autant des algorithmes que des choix humains. Les recherches du LATICCE cherchent à mieux comprendre ces mécanismes et à imaginer de nouvelles approches. Illustration LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 19 juillet 2026

 

 

Pour comprendre comment le Québec est devenu l'un des principaux foyers de réflexion sur la découvrabilité culturelle, nous avons demandé à Brice Armel Simeu de nous raconter l'histoire du LATICCE, le laboratoire de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) où il mène aujourd'hui ses recherches. 

Très vite, pourtant, il cesse de parler de lui. Son récit remonte un peu avant son arrivée et commence avec une équipe de chercheurs qui cherche à comprendre comment les plateformes numériques transforment la circulation de la culture.

En effet, le LATICCE -  Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique - n'est pas un laboratoire universitaire comme les autres. Économistes, spécialistes des politiques publiques, chercheurs en communication, experts des métadonnées, informaticiens et acteurs du milieu culturel y travaillent ensemble autour d'une même question : comment permettre aux œuvres culturelles d'exister dans un univers dominé par les plateformes numériques ?

À sa tête, la professeure Michèle Rioux ne cherche pas d'abord à étudier la culture.

Ses premiers travaux portent sur le commerce électronique, la gouvernance d'Internet et les accords internationaux qui encadrent les échanges numériques. À mesure que les géants du numérique prennent une place centrale dans la circulation des biens culturels, une évidence apparaît : la culture est devenue elle aussi un objet du commerce électronique.

Cette prise de conscience marque un tournant. Les questions culturelles ne peuvent plus être dissociées des transformations économiques et technologiques du numérique. Pour Michèle Rioux et son équipe, il devient indispensable d'étudier ces mutations dans leur ensemble : non seulement les plateformes, mais aussi leurs effets sur la circulation des œuvres, la diversité culturelle et les politiques publiques. C'est dans ce contexte que le LATICCE prend progressivement sa forme actuelle.

 

 

Le mot qui va changer la recherche

L'histoire commence véritablement en 2015. À Québec, un colloque organisé autour de la Convention de l'UNESCO sur la diversité des expressions culturelles réunit chercheurs et professionnels de plusieurs pays.

Parmi eux figure Catalina Briceño, elle-même membre du LATICCE, aujourd'hui directrice de l'École des médias de l'UQAM. Elle introduit alors dans les discussions un terme encore peu utilisé en français : la « découvrabilité », adaptation du mot anglais discoverability. Le concept existe dans les sciences de l'information, mais, à l’époque, personne ne lui avait encore donné de véritable définition scientifique en français.

Au LATICCE, cette intuition devient rapidement un véritable programme de recherche.

 

Donner une définition à un mot

Le laboratoire ne se contente pas d'utiliser le terme. Il entreprend de le construire. Pendant plusieurs années, les chercheurs tentent de répondre à une question simple en apparence : pourquoi certaines œuvres apparaissent-elles partout alors que d'autres restent invisibles, même lorsqu'elles sont disponibles sur les mêmes plateformes ?

Petit à petit émerge un modèle qui fera école.

La découvrabilité repose sur trois dimensions : la présence d'une œuvre dans les catalogues, sa visibilité auprès des utilisateurs et sa recommandation par les algorithmes.

Le modèle PVR — Présence, Visibilité, Recommandation — devient progressivement une référence dans les travaux québécois sur la découvrabilité. Au fil des années, il contribue à faire du Québec l'un des principaux pôles francophones de recherche sur ce sujet. Bien au-delà du monde universitaire, les concepts élaborés au LATICCE alimentent progressivement les débats sur les politiques culturelles et la régulation des plateformes numériques.

Quelques années plus tard, en rejoignant le laboratoire, Brice Armel contribue à faire évoluer ce cadre d'analyse en y intégrant une quatrième dimension : le citoyen. Le modèle PVR devient ainsi PVRC, où le « C » rappelle que les citoyens ne sont plus seulement les destinataires des recommandations, mais peuvent eux aussi devenir des acteurs de la découvrabilité. Cette évolution ouvre de nouvelles perspectives de recherche sur les leviers permettant d'améliorer la circulation des contenus culturels à l'ère des systèmes de recommandation et de l'intelligence artificielle.


 

Quand les disciplines se rencontrent

Brice Armel aime raconter que le LATICCE n'a jamais fonctionné comme un laboratoire traditionnel.

« Il fallait comprendre des phénomènes complètement nouveaux. Une seule discipline ne suffisait plus. »

Michèle Rioux rassemble autour d’elle une équipe aux profils très différents. Parmi eux, on retrouve :

Destiny Tchéhouali, cotitulaire de la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophones et titulaire de la Chaire Unesco en communication et technologies pour le développement ;  Joanie Grenier de l’université de Sherbrooke, qui fera sa thèse de doctorat sur la découvrabilité du livre québécois ; Jean-Robert Bisaillon, musicien et entrepreneur reconnu dans le domaine des métadonnées musicales, apporte sa connaissance des données culturelles et de leur normalisation, ou encore Guy Philippe Wells qui s'intéresse aux modèles économiques des plateformes et à leurs conséquences sur la rémunération des artistes.

Les spécialistes des sciences de l'information côtoient des économistes, des juristes, des chercheurs en communication et des informaticiens. Pour tous, cette diversité constitue l'une des principales forces du laboratoire :

« Nous avons dû inventer une manière de travailler qui n'existait pas encore. »

Le laboratoire devient également un lieu de formation. Doctorants, jeunes chercheurs et spécialistes venus d'horizons variés y développent leurs propres travaux, dans un environnement où les disciplines se croisent en permanence. Une dynamique qui contribue à faire émerger une nouvelle génération de chercheurs sur les enjeux de la découvrabilité.

Pour Brice Armel, rejoindre le LATICCE, c'est intégrer bien plus qu'un laboratoire : « On arrive dans une équipe où chacun apporte son expertise, mais où personne ne travaille seul. » Cette culture de la collaboration est, selon lui, l'une des principales forces du laboratoire.

 

Observer des algorithmes… sans pouvoir les voir

Très vite, un obstacle apparaît. Les plateformes ne dévoilent pas leurs algorithmes. Impossible donc d'étudier directement les mécanismes qui décident quels contenus seront recommandés.

Les chercheurs décident alors de contourner le problème. Faute de pouvoir accéder aux algorithmes, ils créent différents profils d'utilisateurs sur Spotify ou Netflix, multiplient les scénarios de recherche, observent les recommandations proposées et comparent les résultats. Une véritable enquête de terrain sur des systèmes qui refusent de révéler leur fonctionnement. Peu à peu, cette forme de rétro-ingénierie permet de mieux comprendre les mécanismes qui favorisent certains contenus plutôt que d'autres.

Cette approche permet d'identifier plusieurs barrières structurelles auxquelles se heurtent les contenus francophones.

 

La recherche ne reste pas dans sa tour d'ivoire

L'une des originalités du LATICCE est d'avoir toujours travaillé avec les milieux culturels. Des représentants du ministère québécois de la Culture, des producteurs, des spécialistes des métadonnées, des organismes culturels et plusieurs entreprises participent aux réflexions.

L'objectif est clair : produire une recherche capable d'éclairer les politiques publiques.

Cette démarche conduit notamment le laboratoire à participer aux réflexions qui accompagneront la modernisation de la législation canadienne sur la radiodiffusion, dans un contexte marqué par l'arrivée des plateformes de diffusion en continu.

 

Un laboratoire ouvert sur la Francophonie

Au fil de ses travaux, le LATICCE a progressivement dépassé le cadre québécois. La découvrabilité étant devenue un enjeu partagé dans de nombreux pays, le laboratoire développe des collaborations avec des chercheurs, des universités, des institutions publiques et des organisations internationales. La France occupe une place importante dans ce réseau, sans en être le seul partenaire.

À Paris, il travaille notamment avec Philippe Bouquillion, professeur à l'Université Sorbonne Nouvelle, dont les recherches sur les industries culturelles, les plateformes numériques et les bulles de filtres nourrissent plusieurs réflexions communes. Pour Brice Armel, ces échanges permettent de rapprocher les approches développées des deux côtés de l'Atlantique et d'enrichir la réflexion sur les politiques culturelles à l'ère des plateformes.

 

De la recherche aux institutions francophones

Ce rayonnement dépasse désormais le seul monde universitaire. Les chercheurs du LATICCE interviennent régulièrement auprès d'institutions publiques et d'organisations internationales afin de confronter leurs travaux aux besoins des décideurs.

Cette dynamique s'est renforcée avec les collaborations menées avec le Centre d'expertise international de Montréal en intelligence artificielle (CEIMIA), où Brice Armel a poursuivi ses recherches sur l'intelligence artificielle responsable et les biais de découvrabilité dans les grands modèles de langage.

En 2025, lors des premières Assises culturelles de l’IA en Francophonie, il présente pour la première fois ses travaux consacrés à la découvrabilité culturelle, en marge de la 5e rencontre des ministres de la Culture de l'espace francophone réunis à Québec.

Pour le LATICCE, ces collaborations illustrent une même ambition : faire dialoguer la recherche, les politiques publiques et les acteurs de terrain afin que les connaissances produites en laboratoire puissent contribuer à répondre aux grands défis culturels du numérique.

 

Une deuxième génération de chercheurs

Une nouvelle étape. Les fondations scientifiques sont désormais solides. Les concepts sont établis, les méthodes éprouvées et les premiers réseaux internationaux constitués. Une nouvelle génération de chercheurs peut alors s'appuyer sur cet héritage pour ouvrir d'autres chantiers.

Lorsque Brice Armel rejoint le laboratoire en 2019, le constat scientifique est largement posé. Les chercheurs savent désormais mesurer la découvrabilité. La nouvelle question devient : comment agir ?

Son travail marque une nouvelle étape. Il ne s'agit plus seulement d'observer les mécanismes de la découvrabilité, mais d'identifier les leviers capables de les transformer : nouveaux outils, intelligence artificielle, souveraineté culturelle numérique ou encore participation active des citoyens.

Dans cette démarche, Brice Armel s'appuie notamment sur une collaboration avec Destiny Tchéhouali spécialiste de la gouvernance numérique et de l'intelligence artificielle. Ses travaux permettent au laboratoire d'explorer de nouveaux champs de recherche, tout en s'inscrivant dans la continuité des travaux fondateurs menés depuis une décennie.

 

De l'observation à la création d'outils

En une dizaine d'années, le LATICCE a profondément fait évoluer sa manière de travailler.

Les premiers travaux cherchaient à comprendre pourquoi les contenus francophones peinaient à émerger dans les grandes plateformes. Les recherches suivantes ont tenté d'identifier les leviers d'action, qu'ils soient réglementaires, technologiques ou citoyens. Aujourd'hui, une nouvelle étape est franchie : le laboratoire conçoit et expérimente lui-même des solutions.

Cette évolution est portée par une conviction simple : pour comprendre les plateformes, il ne suffit plus de les observer. Il faut aussi être capable d'imaginer des alternatives.

 

Quand la recherche devient technologie

C'est dans cet esprit qu'ont progressivement vu le jour plusieurs démonstrateurs technologiques issus directement des travaux du laboratoire.

Parmi eux figurent OuiTogether AI, moteur de recherche agentique et conversationnel,conçu pour expérimenter de nouvelles formes de recommandation des contenus culturels ; OuiMusic, qui applique ces principes au domaine musical ; OuiAnalytics, destiné à mesurer et analyser les phénomènes de découvrabilité ; OuiSLM, petits modèles de langage contextualisé à la culture de chaque territoires ; ou encore OuiAgent, registre intelligent de génération automatisée des métadonnées et de standardisation des contenus.

Pris séparément, chacun de ces outils répond à une question scientifique précise. Ensemble, ils constituent un véritable laboratoire d'expérimentation, où les hypothèses de recherche sont confrontées à des usages réels.

Le parcours du LATICCE raconte ainsi une transformation peu commune dans le monde universitaire. D'un laboratoire consacré à l'analyse des mutations du numérique, il est progressivement devenu un lieu où la recherche fondamentale, les politiques publiques et l'innovation technologique se nourrissent mutuellement. 

Une évolution qui illustre une conviction portée par plusieurs membres de l'équipe : face aux grandes plateformes mondiales, la recherche ne peut plus seulement expliquer le monde numérique ; elle doit aussi contribuer à inventer les outils qui permettront de le transformer.

Cette capacité à passer de la recherche fondamentale à l'expérimentation constitue sans doute l'une des principales singularités du LATICCE. Elle explique aussi pourquoi, dix ans après sa création, ses travaux continuent d'influencer aussi bien les chercheurs que les décideurs publics et les acteurs des industries culturelles.

 

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