Édition internationale

Et si la découvrabilité devenait un projet de société ?

La découvrabilité est devenue un mot incontournable dans les milieux culturels francophones. Mais derrière les déclarations politiques et les colloques spécialisés, rares sont les projets qui ont franchi le cap de la réalisation concrète. Avec OuiTogether, le chercheur et entrepreneur Brice Armel Simeu propose une réponse ambitieuse : une infrastructure numérique conçue au Québec pour permettre aux cultures locales, aux territoires et aux communautés de reprendre leur place dans l'univers numérique.

Brice Armel Simeu et Luc SiroisBrice Armel Simeu et Luc Sirois
Brice Armel Simeu, porteur du projet OuiTogether, lors d'un échange avec Luc Sirois, innovateur en chef du Québec, à la soirée de la French Tech Montréal, le 3 juin 2026. Photo LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 7 juin 2026

 

 

« Quand on arrive dans un pays, on parle beaucoup d'intégration économique. On parle beaucoup moins d'intégration culturelle »

 

Pendant plusieurs années, la découvrabilité est restée un sujet de spécialistes.

On en parlait dans les ministères de la Culture, dans les universités, à l'UNESCO, à l'Organisation internationale de la Francophonie ou encore lors du Sommet de la Francophonie de Villers-Cotterêts. Les concepts se précisaient, les rapports s'accumulaient, les déclarations se multipliaient.

 

Article 20 de la Déclaration de Villers-Cotterêts
Reconnaissons l’urgence d’agir dans l’environnement numérique et enjoignons aux institutions et opérateurs de la Charte de la Francophonie de mettre en œuvre des solutions en faveur de l’accessibilité, de la diversité linguistique et de la découvrabilité des contenus culturels, éducatifs et scientifiques francophones et l’entraînement en français de l’Intelligence artificielle générative... 

 

Mais une question demeurait : comment transformer cette réflexion en quelque chose de concret ?

Depuis plusieurs années, une équipe réunie autour du projet OuiTogether travaille à Montréal à construire une réponse. Développeurs, chercheurs, spécialistes de l'intelligence artificielle et partenaires culturels ont progressivement bâti un écosystème technologique qui dépasse aujourd'hui le simple cadre universitaire.

Au cœur de cette démarche se trouve Brice Armel Simeu. Originaire du Cameroun et installé au Québec depuis ses études, il porte la vision qui a donné naissance au projet. Son parcours est celui d'un chercheur attentif aux transformations culturelles provoquées par le numérique, mais aussi celui d'un homme ayant lui-même vécu les réalités des diasporas, des appartenances multiples et de la rencontre entre les cultures.

« Quand on arrive dans un pays, on parle beaucoup d'intégration économique. On parle beaucoup moins d'intégration culturelle », observe-t-il. « Pourtant, comprendre la culture du territoire qui nous accueille est fondamental. »

Cette réflexion est devenue le point de départ d'une aventure qui dépasse aujourd'hui largement le cadre universitaire.

 

Une intuition née entre plusieurs mondes

Brice Armel Simeu revendique volontiers ses différentes appartenances. Le Cameroun demeure profondément présent dans son parcours personnel. Le Québec a façonné sa trajectoire académique et professionnelle. Quant à la Francophonie, elle constitue selon lui un espace de coopération unique entre les peuples.

Au fil de ses recherches doctorales sur la découvrabilité culturelle et les transformations numériques, une idée s'impose progressivement. Les grandes plateformes numériques mondiales organisent la visibilité des contenus selon leurs propres logiques. Certaines disciplines culturelles sont privilégiées. D'autres deviennent pratiquement invisibles. Certaines langues dominent. D'autres peinent à exister.

« Les arts visuels, le patrimoine, les traditions locales ou encore certaines formes d'expression culturelle deviennent souvent les parents pauvres du numérique »

À ses yeux, le problème dépasse largement la seule question francophone. Il concerne toutes les cultures minoritaires, toutes les langues moins présentes sur les grandes plateformes et tous les territoires qui peinent à faire entendre leur voix dans l'environnement numérique mondial.

 

Du concept à l'infrastructure

Peu de chercheurs ont l'occasion de voir leurs travaux prendre une forme aussi tangible.

Pour  Brice Armel, plusieurs années de recherche sur la découvrabilité culturelle ont progressivement quitté les articles scientifiques pour devenir des outils. « Chaque application correspond pratiquement à un article scientifique », explique-t-il.

Cette origine universitaire constitue l'une des particularités du projet. Là où de nombreuses plateformes naissent d'une opportunité de marché, OuiTogether est d'abord issu d'un programme de recherche consacré à la découvrabilité culturelle et à la souveraineté numérique.

 

OuiTogether - page d'accueil
La page d'accueil de OuiTogether.com

 

 

Six briques pour un même écosystème

De cette démarche est né OuiTogether, un écosystème technologique composé de six applications complémentaires déjà opérationnelles. 

On y retrouve d'abord OuiTogether, le réseau culturel territorial qui permet de découvrir les artistes, les lieux culturels, les événements et le patrimoine d'une ville ou d'une région. S'y ajoute OuiSearch, un moteur de recherche culturel propriétaire conçu pour faire remonter les contenus culturels à travers différentes plateformes numériques. OuiMusic est consacré à la découvrabilité musicale et à la mise en valeur des artistes locaux. OuiAnalytics permet de mesurer et d'analyser la découvrabilité des contenus culturels grâce à des indicateurs et des outils de cartographie numérique. OuiData agit comme un registre intelligent de métadonnées afin d'enrichir et de structurer les informations culturelles. Enfin, OuiLyrics propose des outils destinés au traitement et à la valorisation des contenus musicaux francophones, notamment les paroles de chansons.

L'ambition dépasse les seules industries culturelles. L'écosystème vise également à rendre visibles les savoir-faire, les traditions, les patrimoines immatériels et les récits qui contribuent à l'identité des territoires. L'ensemble forme une infrastructure cohérente dont chaque composante répond à un défi précis de la découvrabilité culturelle.

Plus qu'une plateforme culturelle, OuiTogether se présente comme un réseau culturel numérique où les artistes, les institutions, les patrimoines et les territoires deviennent les principaux points d'entrée de l'expérience utilisateur. 

« Nous sommes sortis de la théorie. Les outils existent » 

Cette précision est importante. Dans un univers où les annonces de projets sont souvent plus nombreuses que les réalisations, OuiTogether dispose déjà d'interfaces fonctionnelles permettant de découvrir artistes, lieux culturels, événements, médias locaux, bibliothèques, librairies, balados, productions audiovisuelles ou encore patrimoines territoriaux.

 

Les villes comme point de départ

Contrairement aux géants du numérique qui construisent leurs plateformes à partir d'une logique mondiale, OuiTogether adopte l'approche inverse. Tout commence par une ville.

Montréal. Québec. Paris. Dakar. Abidjean.

Pour  Brice Armel Simeu, les villes constituent les premiers espaces de rencontre entre les cultures. Elles gèrent les bibliothèques, soutiennent les festivals, financent les équipements culturels et animent la vie culturelle locale. Elles représentent donc l'échelle idéale pour construire une découvrabilité enracinée dans les territoires.

La logique est simple. Une ville rejoint la plateforme. Les institutions culturelles locales sont mobilisées. Les artistes, organismes, médias et acteurs culturels créent leurs espaces. Puis le contenu est enrichi directement par ceux qui produisent la culture au quotidien.

Cette architecture décentralisée constitue l'un des éléments les plus originaux du projet.

 

Artistes locaux - page du site

 

Une autre vision du vivre-ensemble

Pour son fondateur, la technologie n'est finalement qu'un moyen. L'objectif réel est ailleurs.  Brice Armel observe que les métropoles contemporaines sont souvent multiculturelles mais pas nécessairement interculturelles. Les communautés coexistent. Elles se croisent. Mais elles se connaissent parfois très peu.

La culture devient alors un outil de rapprochement. Un moyen de découvrir les traditions, les artistes, les patrimoines et les récits des autres communautés présentes sur un même territoire.

« Pour moi, la culture est le meilleur moyen de rencontrer l'autre »

Cette dimension sociale donne au projet une portée qui dépasse largement les enjeux technologiques.

 

Le nom du projet résume à lui seul une partie de sa philosophie. « Oui », en français, affirme l'ancrage francophone de l'initiative. « Together », en anglais, évoque la rencontre, la coopération et l'ouverture aux autres cultures. Pour  Brice Armel, ce choix reflète aussi l'environnement québécois dans lequel le projet a été conçu : un espace où la défense de la langue française cohabite avec une diversité culturelle et linguistique grandissante. Plus qu'un simple nom de marque, OuiTogether revendique ainsi une ambition : permettre aux cultures de mieux se découvrir les unes les autres sans renoncer à leur singularité. 



 

Une souveraineté culturelle numérique

L'autre particularité de OuiTogether réside dans son architecture technologique. Le moteur de recherche est propriétaire. L'intelligence artificielle est propriétaire. Les outils d'analyse sont propriétaires. Même le lecteur multimédia a été développé par l’équipe.

Cette autonomie n'est pas un hasard. Elle répond à une préoccupation centrale : la souveraineté culturelle numérique.

Cette ambition de souveraineté se retrouve également dans le développement de nouvelles briques d'intelligence artificielle. L'équipe travaille notamment sur OuiAgent, un assistant spécialisé capable de s'appuyer sur les données culturelles et documentaires d'un territoire, ainsi que sur OuiSLM, un modèle d'intelligence artificielle conçu pour mieux prendre en compte les réalités linguistiques et culturelles francophones. Pour Brice Armel, l'enjeu n'est pas seulement de rendre les contenus visibles, mais aussi de s'assurer que les futurs outils d'intelligence artificielle puissent comprendre, citer et transmettre correctement les cultures qu'ils représentent.

À terme, Brice Armel imagine même que chaque pays puisse intégrer ses propres briques technologiques, notamment ses propres modèles d'intelligence artificielle, afin de préserver son imaginaire culturel et sa capacité à mettre en valeur ses contenus.

Une approche qui fait écho aux débats actuels sur l'indépendance technologique, la protection des données et la place des cultures nationales dans l'univers numérique.

 

Lancement officiel - 20 mai 2026

 

Le moment du déploiement

Aujourd'hui, le projet entre dans une nouvelle phase. Après plusieurs années consacrées à la recherche, au développement et aux expérimentations, l'heure est désormais au déploiement.

 

Découvrabilité : le Québec ouvre un chantier pour toute la Francophonie

 

Depuis le 20 mai dernier, OuiTogether est officiellement ouvert aux villes qui souhaitent rejoindre l'écosystème. Montréal, qui a collaboré au développement de la plateforme, sert aujourd'hui de laboratoire grandeur nature. Ville francophone, nord-américaine et profondément multiculturelle, elle réunit plusieurs des défis culturels et numériques auxquels OuiTogether cherche à répondre.

Dans les villes déjà intégrées au réseau — dont Montréal, Québec et Paris — les institutions culturelles, organismes, médias, artistes et créateurs peuvent désormais créer leur compte et commencer à publier leurs contenus.

Une nouvelle étape sera franchie à l’automne prochain avec l'ouverture de la plateforme au grand public. Les citoyens pourront alors explorer les villes participantes, découvrir leurs artistes, leurs événements, leurs lieux culturels et leurs patrimoines à travers une interface unique.

Parallèlement, des discussions sont engagées avec des collectivités, des institutions culturelles et différents acteurs de la Francophonie. Plusieurs villes d'Afrique et d'Europe francophone pourraient rejoindre prochainement l'écosystème, alors que l'équipe de OuiTogether accélère son déploiement territorial.

 

Vous êtes une ville et désirez vous joindre au projet ? 
Écrivez : contact@ouitogether.com

 

Du discours à l’infrastructure

Pour  Brice Armel et son équipe, l'enjeu dépasse désormais le simple développement d'une plateforme technologique. Il s'agit maintenant de voir si les villes, les créateurs, les institutions culturelles et les citoyens s'approprieront cet outil conçu pour faire de la découvrabilité une réalité concrète plutôt qu'un simple objectif politique.

Car au fond, la question n'est peut-être plus de savoir si la Francophonie doit investir le numérique. Cette bataille-là est déjà engagée. La véritable question est désormais de savoir avec quels outils elle entend le faire.

Depuis plusieurs années, gouvernements, organisations internationales et acteurs culturels multiplient les déclarations en faveur de la découvrabilité. OuiTogether propose une étape supplémentaire : passer du principe à l'infrastructure, du discours à l'usage.

Reste maintenant à savoir si les territoires francophones saisiront cette occasion de construire ensemble un espace numérique capable de refléter leur diversité culturelle, ou si cette mission continuera d'être confiée exclusivement aux grandes plateformes mondiales.

Une chose est certaine : à Montréal, une équipe a déjà commencé à bâtir la réponse. Et depuis le 20 mai, elle n'attend plus que ceux qui souhaitent la rejoindre.

 

Vous êtes un artiste, une institution culturelle, un organisme, un média, un créateur dans le périmètre d'influence d'une ville inscrite à OuiTogether, et désirez ouvrir un compte, écrivez à contact@ouitogether.com

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