Dans les fauteuils bleus du pavillon Judith-Jasmin, les accents du Québec, de la France, du Bénin, du Sénégal et d’autres territoires francophones se répondent. Sur scène, un même constat rassemble : une œuvre peut être accessible en ligne et demeurer parfaitement invisible aux internautes.


« En s’invitant récemment à la table des négociations, la découvrabilité s’est elle-même fait découvrir. »
Mercredi 9 septembre, l’Université du Québec à Montréal accueillait la première des deux journées du Séminaire international sur l’intelligence artificielle et la découvrabilité. Organisée par la Représentation de l’Organisation internationale de la Francophonie pour les Amériques (REPAM), avec la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophone, la rencontre voulait croiser les regards du Nord et du Sud.
Pendant deux jours, quatre panels, des séances participatives et des temps de restitution devaient permettre aux chercheurs, acteurs culturels, entrepreneurs et représentants publics de dépasser le constat pour faire émerger des pistes d’action.
À la tribune, Grégory Jean, analyste-rédacteur à la REPAM, donne immédiatement le ton. Précis, souriant et attentif au rythme d’une programmation particulièrement dense, il assure avec aisance le rôle de maître de cérémonie, distribuant la parole et maintenant le fil entre des interventions venues de plusieurs continents.

Quand la découvrabilité se fait découvrir
Zahra Kamil Ali, représentante de l’OIF pour les Amériques et directrice de la REPAM, ouvre officiellement les travaux. Elle rappelle le rôle joué par le Québec dans la montée en puissance politique de cette question.
« En s’invitant récemment à la table des négociations, la découvrabilité s’est elle-même fait découvrir », lance-t-elle, sourire dans la voix.
La formule fait réagir la salle. Elle renvoie à une actualité dans laquelle ce mot longtemps réservé aux chercheurs est devenu un enjeu politique, culturel et commercial.
C’est quoi la découvrabilité ? Derrière le français, une bataille de données
Car produire une œuvre et la placer en ligne ne suffit plus. Encore faut-il qu’elle apparaisse dans les recherches, les sélections et les recommandations. Or, ces choix sont aujourd’hui largement opérés par les algorithmes de quelques grandes plateformes.

À l’ouverture, les représentants de l’UQAM rappellent que l’université travaille sur ces questions depuis plus d’une décennie. La découvrabilité y a été définie, documentée et mesurée bien avant son entrée dans le vocabulaire politique.
Le LATICCE, le laboratoire qui a façonné la découvrabilité culturelle
Le Québec en a depuis fait une priorité. Louise Chamberland, sous-ministre adjointe à la promotion de la culture québécoise, souligne l’adoption à l’unanimité, en décembre 2025, de la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique.
Cette loi doit permettre au Québec d’exiger des grandes plateformes qu’elles proposent et mettent davantage en valeur les chansons, films et séries originales en français.
Mais la représentante gouvernementale le reconnaît : aucun État ne pourra agir seul face à des entreprises présentes partout dans le monde.

Des algorithmes qui ne sont pas neutres
Le premier panel, animé par Catherine Mathys, réunit des profils très différents : la recherche universitaire avec Alain Kiyindou, l’intelligence artificielle responsable avec Sophie Fallaha, la défense de la diversité culturelle avec Marie-Julie Desrochers, ainsi que l’expérience des industries musicales africaines portée à distance par Lamine Ba.
Alain Kiyindou invite d’abord à regarder en arrière. Pour le professeur de l’Université Bordeaux Montaigne, les déséquilibres actuels prolongent une vieille histoire : celle de la concentration des moyens de diffusion et du contrôle de l’information.
Il propose une expression pour décrire la situation actuelle : « l’extraversion algorithmique ». Un savoir produit dans un territoire donné ne devient visible que s’il est compatible avec des langues, des normes documentaires et des infrastructures conçues ailleurs.
Le problème se pose avec une acuité particulière dans les pays du Sud. Au Québec ou en France, une grande partie des contenus existe déjà sous forme numérique. Dans plusieurs pays d’Afrique, il faut encore numériser les archives, documenter les œuvres et constituer des corpus dans les langues locales. Il insiste à plusieurs reprises :
« Il n’y a pas une seule Francophonie, il y a plusieurs Francophonies »

À ses côtés, Sophie Fallaha, directrice générale du Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle, rappelle que les plateformes connaissent extrêmement bien leurs utilisateurs, alors que leurs propres mécanismes demeurent largement opaques.
Elle plaide pour davantage de transparence, mais aussi pour une meilleure littératie numérique. Comprendre les systèmes de recommandation permettrait aux citoyens de retrouver une part de pouvoir sur ce qui leur est proposé.
Marie-Julie Desrochers refuse toutefois de faire reposer toute la responsabilité sur les utilisateurs. Les algorithmes, rappelle-t-elle, sont d’abord le produit de décisions humaines et de modèles d’affaires.
« On n’est pas là pour le bien commun. On n’est pas là pour la diversité culturelle », résume-t-elle à propos des logiques commerciales qui structurent les plateformes.
Pour la secrétaire générale de la Fédération internationale des coalitions pour la diversité culturelle, les gouvernements doivent retrouver le courage de réglementer.

Destiny Tchéhouali donne la parole à la salle
L’après-midi, Destiny Tchéhouali, professeur à l’UQAM et co-titulaire de la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophone, quitte le format classique des panels pour animer une séance d’échange avec la salle.
Questions, réactions et exemples concrets circulent entre les rangées. Destiny Tchéhouali relance les participants, fait dialoguer chercheurs, professionnels de la culture et représentants institutionnels, et veille à faire émerger les expériences déjà menées sur le terrain. Ce temps participatif permet aussi de mesurer les priorités de l’auditoire : la réglementation et les politiques publiques arrivent en tête des leviers jugés capables d’améliorer concrètement la découvrabilité.
Un échange vivant qui remplit l’un des objectifs de cette première journée : ne pas limiter la rencontre à une succession d’exposés, mais commencer à faire circuler les idées et les solutions dans l’ensemble de l’espace francophone.

Des outils francophones, mais quelle mise à l’échelle?
En après-midi, Michèle Rioux, professeure à l’UQAM, directrice du Laticce et du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation, prend les commandes du deuxième panel. Autour d’elle, Bonaventure Dossou, Mehdi Benboubakeur et Brice Armel Simeu confrontent les enjeux de diversité culturelle, de souveraineté linguistique et d’équité numérique.
Bonaventure Dossou ramène la discussion vers les langues africaines. Le chercheur, dont les travaux sur le fon ont contribué à l’intégration de cette langue béninoise dans Google Traduction, rappelle que les initiatives scientifiques existent, mais qu’elles manquent souvent de continuité et de soutien.
Pour qu’une langue soit comprise par les systèmes d’intelligence artificielle, il faut des textes, des enregistrements, des conventions d’écriture et des données de qualité. Or, toutes les langues ne disposent pas de ces ressources.
Brice Armel Simeu, fondateur de OuiTogether et chercheur au LATICCE, élargit ensuite la question aux infrastructures. Les plateformes ont construit les espaces dans lesquels circulent aujourd’hui les cultures. Elles en fixent aussi largement les règles.
Plutôt que de subir ces logiques, il appelle la Francophonie à soutenir ses propres solutions et à créer des alliances entre les initiatives déjà présentes sur ses territoires.
Interrogé sur son passage de la recherche à l’entrepreneuriat, il souligne toutefois une faiblesse importante de l’écosystème québécois et canadien.
« J’ai été très soutenu en tant que chercheur. En tant qu’entrepreneur, je demande encore à voir »
Selon lui, les structures d’accompagnement sont nombreuses pour faire émerger les idées, mais le soutien devient beaucoup plus rare lorsqu’il faut financer leur mise à l’échelle et leur déploiement international.
Faute d’une vision commune et de capitaux suffisants, plusieurs innovations développées au Canada finissent par quitter le pays ou être absorbées par de grands groupes étrangers.
La REPAM au cœur de la rencontre
Tout au long de cette première journée, le travail de la REPAM ne se limite pas à l’organisation matérielle du séminaire. L’équipe fait dialoguer des univers qui se rencontrent encore trop rarement : la recherche, les institutions internationales, les gouvernements, les entreprises technologiques et le secteur culturel.
Zahra Kamil Ali en porte l’ambition politique. Grégory Jean assure la continuité et le rythme des échanges sur scène. En fin de journée, Florian Coutal, analyste politique à la REPAM, reçoit la difficile mission de ramener plusieurs heures de discussions à trois grands enseignements.

Le premier est presque paradoxal : les participants ont beaucoup parlé d’intelligence artificielle, mais davantage encore d’intelligence humaine, de cultures, de langues et d’identités.
Le deuxième porte sur les inégalités entre le Nord et le Sud. Ce qui est peu présent dans les données sera également peu présent dans les réponses et les recommandations produites par les machines.
Enfin, la technologie ne constitue pas à elle seule une politique de découvrabilité. Un sondage mené dans la salle a placé la réglementation et les politiques publiques en tête des leviers jugés les plus efficaces, devant les métadonnées et les stratégies éditoriales. Dans ce séminaire consacré à l’IA, l’intelligence artificielle n’a recueilli qu’une seule réponse.
Après cette première journée consacrée aux algorithmes, aux langues et aux infrastructures, les travaux devaient se poursuivre jeudi autour des réalités du Nord et du Sud, de la gouvernance des plateformes, de la normalisation et des politiques publiques.
La Francophonie ne manque plus de diagnostics ni d’initiatives. Toute la question est maintenant de savoir si elle parviendra à les relier, à les financer et à leur donner une ampleur suffisante pour peser face aux grandes plateformes. À Montréal, pendant deux jours, la REPAM aura au moins contribué à placer autour de la même table celles et ceux qui peuvent commencer à construire cette réponse.
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