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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (26/52) - Avec Pierre, soirée montréalaise

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 26. "Pierre aussi, avec ses cheveux blonds, sa queue de cheval, son jeans déchiré, aurait pu être berlinois;il n'aurait pas choqué"


Montréal. Photo. J. Pichard

Lundi 2 octobre 1989

Pierre était un grand type blond qui portait les cheveux longs noués en queue de cheval. Il parlait l'anglais avec un accent bizarre qu'Ulli avait parfois du mal à comprendre. Mais elle le trouvait sympa. Déjà elle avait trouvé incroyable qu'il parte et lui laisse l'appartement sans le fermer à clé. Elle s'était demandée si c'était seulement une preuve de confiance ou une pratique courante au Canada. Lorsqu'il était rentré, il lui avait demandé si elle avait déjà mangé. "Parce que moi, je commence à avoir faim", avait-il dit. "Demain, il faut se lever de bonne heure. J'ai promis à Yves de vous emmener à sa cabane. Mais ce soir, on peut sortir manger un morceau."

Ils avaient traversé la rue et avaient pris sa voiture. Une vieille Ford toute esquintée, aux sièges défoncés.
? Je vais vous faire voir Montréal-by-Night.
Et ils avaient remonté la rue Sainte Catherine, visité les vieux quartiers. Ce qu'on appelait les vieux quartiers : quelques vieilles maisons en pierre qui avaient résisté à l'invasion du béton. C'est vrai que la ville était vivante. Il était huit heures du soir, et les rues étaient encore pleines de monde. Il faisait déjà nuit. Ulli n'avait pas osé refuser, mais elle était fatiguée. Le décalage horaire commençait à se faire sentir. Les yeux lui piquaient, et puis toutes ces lumières !
Pierre lui demandait comment était Berlin. Il n'y était encore jamais allé, mais aimerait bien y faire un tour, un jour. Etait-ce la première fois qu'elle venait au Canada ?... Ils tournaient depuis un quart d'heure déjà et Ulli ne savait plus où elle était. Elle avait cru reconnaître la rue principale qui passait au pied du Mont Royal, une rue où il y avait des tas de restaurants grecs. Pierre lui avait fait remarquer "Spectrum", une boîte où on jouait, paraît-il, du bon jazz.
? Les concerts, ici, sont toujours pleins. Si vous revenez un jour à Montréal, je vous emmènerais y faire un tour. Ça vaut le coup.

Finalement, ils s'étaient arrêtés devant le "Lux", un endroit comme elle n'en avait encore jamais vu. C'est là qu'ils commandèrent un verre et mangèrent des bricoles. Pierre avait tout payé. Ulli était fascinée par cet endroit. Apparemment, un endroit à la mode. Mais le public était assez mélangé. Un peu étudiant, un peu schicki-micki. Il fallait qu'elle apprenne l'expression à Pierre :
? En Allemagne, ces gens un peu Yuppies, on les appelle des "schicki-micki".
Mais Pierre n'avait pas eu l'air d'entendre. Il regardait ailleurs, comme s'il s'attendait à retrouver une connaissance.

Le lieu était clair, plein d'espace. Il se développait sur plusieurs étages et alternait les kiosques, les restaurants et les bars. Une balustrade métallique permettait aux curieux de regarder en bas. Un lieu comme ça, aurait fait un malheur à Berlin. Ulli, d'ailleurs, même si elle n'était là que depuis quelques heures, trouvait que Montréal avait des points communs avec Berlin. Ne serait-ce que cette vie nocturne intense et ce monde mélangé. Pierre aussi, avec ses cheveux blonds, sa queue de cheval, son jeans déchiré, aurait pu être berlinois;il n'aurait pas choqué. Il y avait, ici, un côté décontracté qui rendait les contacts tout de suite plus faciles. Pierre n'était pas quelqu'un de fier. Tout à l'heure, il lui avait avoué faire de la musique. Mais sans fierté, comme si c'était quelque chose de normal. Et pour mettre les choses au point, il lui avait précisé qu'il faisait de la musique de cirque.
? Vous jouez dans un cirque ?, lui avait demandé Ulli.
? Non, pas du tout. Je joue seulement avec des copains, comme ça, pour le plaisir. C'est pas vraiment sérieux.

Et Ulli avait compris qu'il parlait de musique de cirque par dérision. Pierre jouait de plusieurs instruments et faisait de petits jobs à l'occasion. Soudain il lui avait parlé en français et l'avait tutoyée. Elle avait simplement senti qu'il la tutoyait. Elle lui avait demandé de répéter en anglais.
? Si tu veux du shit, j'en ai du bon. Du pakistanais, dit-il.
Et il avait sorti de sa poche, caché dans un mouchoir, un petit morceau brun foncé, enveloppé dans du papier d'alu. Il le lui avait fait sentir.
? Il est pas cher. C'est des potes à moi qui me le fournissent.
Et il lui avait cité un chiffre, mais elle n'y avait pas fait attention.
? Non, merci. Ça ne m'intéresse pas. Je ne fume que des Marlboro.
Et elle avait sorti son paquet en riant. Pierre l'avait regardée faire avec une moue qui aurait aussi bien pu passer pour une grimace :
? Chacun son vice, avait-il dit.

Ils avaient été obligés d'écourter la soirée, à cause de leur départ le lendemain matin.
? Il y a combien de kilomètres jusqu'à Lizotte ?, lui avait demandé Ulli.
? Environ 350 km, lui avait-il répondu. Il faut compter au moins cinq heures de route. En partant le matin, on n'y sera pas avant le début de l'après midi.
? 5 heures pour faire 350 km, c'est un peu long ! Les routes sont-elles mauvaises ?
Et elle pensait au gel en hiver.
? Non, mais la vitesse, ici, est limitée à 100 à l'heure maximum, même sur les autoroutes. Et puis on annonce encore de la pluie pour demain.
Et soudain Ulli se sentit loin, très loin de Berlin. Elle était fatiguée, épuisée. Elle tombait littéralement de sommeil. Elle regrettait que la soirée se termine si tôt. Elle aurait eu envie de continuer, de goûter à la vie nocturne d'ici. "Qui sait quand est-ce qu'elle reviendrait à Montréal ?"Elle se sentait bien en compagnie de Pierre.
? Ramène-moi, s'il te plaît. Je suis épuisée.
 
Elle se réveilla lorsqu'il l'aida à monter les marches pour rentrer chez lui. Il avait dû la sortir de la voiture sans qu'elle s'en rende compte. Elle se déshabilla;retira jeans et chemise. Elle se glissa sous la couette et s'endormit aussitôt.

à suivre demain dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel. Episode 27. Sur la route de Lizotte

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mercredi 8 août 2007

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