Édition internationale

Fuir la violence à l’étranger avec ses enfants : les pièges du droit international

Fuir des violences conjugales ou intrafamiliales à l'étranger ne signifie pas toujours pouvoir rentrer immédiatement en France avec ses enfants. Entre droit local, conventions internationales et compétence des juridictions, les familles françaises expatriées se retrouvent parfois dans une véritable zone grise juridique. Des experts du droit international décryptent les principaux obstacles et les précautions à prendre avant d'organiser un retour en France.

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Écrit par Capucine Canonne
Publié le 20 juillet 2026

 

 

 

Une justice française limitée par les frontières ?

Si le droit français permet, dans certains cas, de poursuivre des infractions commises à l'étranger, encore faut-il pouvoir enquêter. « Quand il y a un signalement, il faut qu'il y ait une investigation, puis que le procureur se saisisse » nous explique Chloé Vialard, avocate en arbitrage international à Singapour. Or ces investigations dépendent largement des autorités locales. « Pour mener une enquête comme ça à l'étranger... c'est très compliqué. » Selon elle, l'application concrète du principe d'extraterritorialité se heurte donc à des obstacles opérationnels majeurs.

 

Le principe d'extraterritorialité permet, dans certaines situations prévues par la loi, à la justice française de poursuivre ou de juger des infractions commises en dehors du territoire français. Il s'applique notamment lorsque l'auteur ou la victime est de nationalité française. En pratique, ces procédures restent souvent complexes. 

 

Cette limite territoriale ne signifie pourtant pas que la justice française est totalement impuissante. Pour Maître Guillaume Barbe, avocat associé au cabinet Ivoire et expert sur la lutte contre les violences faites aux femmes auprès du Conseil de l'Europe (GREVIO), certaines infractions commises à l'étranger peuvent être poursuivies en France lorsque leur auteur est français. « Une infraction commise à l'étranger par un ressortissant français peut faire l'objet de poursuites devant les juridictions françaises », rappelle-t-il. En pratique, ces procédures restent complexes, car elles supposent de recueillir des preuves et parfois de coopérer avec les autorités du pays où les faits se sont déroulés.

 

 

fuir les violences en expatriation

 

 

Comprendre le droit international pour se protéger

Il y a une autre difficulté soulevée par Maître Vialard : ce sont les règles internationales sur les déplacements d'enfants. Concrètement, lorsqu'une mère soupçonne des violences commises par le père, elle ne peut pas simplement quitter le pays avec son enfant. « La femme ne peut pas prendre son enfant sous le bras et partir. Le déplacement illicite d'enfant est réprimandé en vertu de la Convention de La Haye. Pour le dire autrement, « le droit international, qui est censé aider, se retourne contre soi…»

 

Violences conjugales en expatriation, le combat intense de Léa pour s’en sortir

 

Pour autant, la Convention de La Haye n'a jamais eu pour objectif de maintenir un enfant dans une situation de danger. Guillaume Barbe rappelle que le texte prévoit lui-même des exceptions lorsque le retour de l'enfant l'exposerait à un risque grave. « Ce n'est pas une convention qui protège les auteurs de violences. Elle comporte des mécanismes permettant de refuser le retour lorsqu'il existe un danger sérieux pour l'enfant. » souligne l’expert. Encore faut-il que ces éléments puissent être démontrés devant les juridictions compétentes.

 

Contrairement à une idée répandue, la Convention de La Haye ne prévoit pas le retour automatique d'un enfant déplacé à l'étranger. Son article 13 autorise les juridictions à refuser ce retour lorsqu'il existe un risque grave que l'enfant soit exposé à un danger physique ou psychologique. Cette interprétation a été renforcée ces dernières années par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme, qui invite les juges à prendre pleinement en compte les situations de violences intrafamiliales avant d'ordonner un retour.

 

 

 

Connaître le droit du pays de résidence est primordial 

Voici l’histoire de Léa* que nous racontions en 2023. Installée en Turquie avec son mari et leurs deux enfants, elle pensait pouvoir quitter une relation devenue violente. Mais son ex-conjoint fait annuler les passeports des enfants, multiplie les procédures et l'empêche de quitter le territoire. Commence alors un long combat judiciaire et administratif, révélateur d'un piège méconnu : à l'étranger, fuir des violences intrafamiliales peut devenir quasiment impossible sans se retrouver en infraction ou privée de ses enfants. Son départ ne sera possible qu'après une succession de décisions de justice et de démarches consulaires, Elle est finalement parvenue à quitter la Turquie pour reconstruire sa vie en Europe.

Pour Guillaume Barbe, ce dossier illustre surtout la difficulté de faire dialoguer plusieurs systèmes juridiques. « On est à la croisée du droit de la famille, du droit pénal et du droit international privé. » Selon lui, chaque décision doit être pensée au regard de la législation locale, des conventions internationales applicables mais aussi de la stratégie judiciaire qui sera menée ensuite en France.

 

 

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Le relai local d'avocats, d’associations et d’élus 

Selon une source diplomatique en juillet 2026, les ambassades et consulats mettent déjà à disposition des ressortissants des listes d'avocats et de médecins francophones. Ces listes sont complétées avec parfois les domaines de compétence comme le droit de la famille. En creusant, c’est bien le cas par exemple de l’ambassade d’Allemagne , d’Irlande, de Côte d’Ivoire, d’Australie, ou du Brésil pour ne citer qu’eux. 

Les élus locaux - conseillers consulaires, députés, sénateurs -  et les réseaux de terrain jouent un rôle essentiel pour orienter les victimes vers les bons interlocuteurs juridiques. À Singapour, par exemple, Maître Chloé Vialard a mis en place un dispositif inédit pour accompagner les Françaises victimes de violences. Pour la DFAE, l'accès au droit constitue un « axe de travail important », car il représente une clé pour sortir du cycle des violences. Interrogée sur une éventuelle extension de ce modèle à d'autres pays, la DFAE indique que des projets sont en cours de réflexion, sans pouvoir encore en préciser les modalités à ce jour. 

 

La plateforme téléphonique SAVE YOU met à la disposition des femmes françaises établies hors de France et rencontrant des problèmes de violence au sein de leur foyer, une équipe d’écoutantes formées. SAVE YOU est accessible gratuitement et partout dans le monde : saveyou@jointhesorority.com 

 

 

Il faut qu'un avocat dans le pays de résidence et un avocat français travaillent ensemble.

 

 

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Organiser son départ du pays d’expatriation 

Avant toute décision, l'accompagnement juridique est essentiel. Maître Guillaume Barbe déconseille toute démarche prise dans l'urgence : « Il faut qu'un avocat dans le pays de résidence et un avocat français travaillent ensemble. C'est cette double analyse qui permettra de s'assurer des différentes législations applicables, de celle qui semble la plus adaptée et la plus efficiente et de prendre une décision éclairée compte tenu des spécificités juridiques locales, des différentes mesures de protection envisageable et de leur applicabilité » explique-t-il.

 

On ne dira jamais à une maman de partir comme ça. Il faut faire attention à ce qu'elle ait bien les papiers pour que cela ne se retourne pas ensuite contre elle

Cette anticipation est d'autant plus importante qu'un départ précipité avec des enfants peut avoir des conséquences juridiques. La juriste de la plateforme SAVE YOU, Sandrine Calhoun, rappelle qu'une mère qui quitte un pays sans avoir sécurisé sa situation peut s'exposer à une procédure pour enlèvement international. « On ne dira jamais à une maman de partir comme ça. Il faut faire attention à ce qu'elle ait bien les papiers pour que cela ne se retourne pas ensuite contre elle. »

 

 

Quand le retour en France ne met pas fin aux violences subies en expatriation

 

 

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Des solutions d’urgence possibles pour quitter le pays

Il faut savoir que des solutions d'urgence existent. La députée des Français de l'étranger Amélia Lakrafi rappelle notamment le rôle des consulats : « Sachez qu'à partir du moment où un vol direct vers la France est possible, le consulat peut délivrer un laissez-passer d’urgence pour vous et vos enfants. » 

Interrogée par la rédaction en juillet 2026, la Direction des Français à l'étranger et de l'administration consulaire (DFAE) confirme que les postes consulaires peuvent délivrer, dans des délais très courts, un laisser-passer ou un passeport d'urgence à un ressortissant français privé de ses documents de voyage, notamment lorsqu'ils ont été détruits, volés ou dissimulés. Ces titres étant produits sur place, ils peuvent être remis le jour même ou en quelques heures selon les situations.

 

chaque situation est examinée au cas par cas afin d'éviter tout risque de déplacement international illicite d'enfant

 

Mais la DFAE souligne que cette possibilité s'inscrit dans un cadre strict. Les consulats ne peuvent pas intervenir pour soustraire un ressortissant à la justice locale. Lorsqu'un départ concerne également des enfants, chaque situation est examinée au cas par cas afin d'éviter tout risque de déplacement international illicite d'enfant, une infraction pénalement sanctionnée. L'administration insiste sur une approche « avec humanité et réactivité », dans un objectif de protection des victimes et des mineurs, mais toujours dans le respect des décisions et des règles applicables dans le pays de résidence.

 

 


France Diplomatie a publié fin mars 2026 un annuaire d’aides locales, avec des contacts par pays. Nous avons recensé des associations locales par pays à contacter ici 


 

 

De tous ceux que nous avons interrogés pour cette enquête, le message reste le même : sauf cas de danger immédiat, le retour en France ne peut généralement pas être envisagé comme une simple fuite. Entre les règles du pays de résidence, les conventions internationales et les droits de chacun des parents, un départ précipité peut parfois fragiliser davantage la situation de la victime. 

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