Édition internationale

Hélène Conway-Mouret : “Nous n'avons jamais autant eu besoin d'un réseau diplomatique”

Hélène Conway-Mouret, sénatrice représentant les Français établis hors de France et vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, a récemment parcouru l’Europe, alors que beaucoup de pays s’inquiètent pour l’avenir géopolitique du monde. Son retour est sans appel, la sénatrice alerte sur l'avenir du réseau diplomatique français et se veut “en alerte permanente”. De la défense européenne vis-à-vis de la guerre en Ukraine à la réforme de l'enseignement français à l'étranger, en passant par les services consulaires et les moyens accordés aux Français de l'étranger, elle détaille ses priorités pour les mois à venir.

Helene Conway Mouret sénatrice des français de l'étrangerHelene Conway Mouret sénatrice des français de l'étranger
Hélène Conway-Mouret, sénatrice représentant les Français établis hors de France et vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.
Écrit par Ewan Petris
Publié le 30 septembre 2026

À l'heure où les tensions géopolitiques s'intensifient presque partout dans le monde et où les Français de l'étranger s'interrogent sur l'avenir de leurs services publics, Hélène Conway-Mouret aborde cette rentrée 2026 avec une priorité : la défense et la sécurité de nos compatriotes.

 

Sénatrice représentant les Français établis hors de France depuis 2011, ancienne ministre déléguée aux Affaires étrangères en charge des Français de l'étranger et vice-présidente de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, elle suit de près la réforme de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE) et l'évolution de la représentation des Français établis hors de France. “Nous sommes dans une situation de grande Instabilité mondiale”

 

Vous abordez cette rentrée dans un contexte politique et international particulièrement chargé. Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

 

Je suis en alerte permanente, parce que j'ai choisi de m'occuper des questions de défense et de sécurité. La situation est préoccupante, notamment en Europe, avec des alertes de plus en plus pressantes de la part des services de renseignement, dans différents pays, sur le risque d'un “choc majeur”.

Depuis la rentrée, je me suis beaucoup concentrée sur l'Europe. Je suis allée à Rome, à Berlin et à Dublin. L'Irlande, pays neutre s'il en est, investit aujourd'hui dans son budget de défense, notamment pour protéger les câbles sous-marins qui passent au large de ses côtes. 

 

La France reste un moteur. Elle a toujours été force de propositions et je crois qu'il n'y a pas d'autre pays qui joue ce rôle.

 

Vous évoquez également les inquiétudes de nos partenaires européens concernant la situation politique française. Quel regard portez-vous sur cette dimension ?

 

L'incertitude nationale a un impact au niveau européen, parce que la France reste un moteur. Elle a toujours été force de propositions et je crois qu'il n'y a pas d'autre pays qui joue ce rôle.

La première question qu'on me pose dans tous les pays où je me rends c'est : “Est-ce que Marine Le Pen va gagner ?” Il y a une vraie crainte de la montée de l’extrême droite en France et l'inquiétude de nos partenaires européens est réelle. La France compte et continue de peser dans le projet européen, et ce qui se passe chez nous est logiquement observé de très près et aura un impact bien au-delà de nos frontières. 

 

Helene Conway mouret

 

Les élections sénatoriales des Français de l'étranger ont eu lieu, ce 27 septembre 2026. Vous évoquez douze listes et un risque de dispersion. Qu'attendez-vous de ce scrutin ?

 

J'espère que nous allons garder les équilibres que nous avons eus jusqu'à présent. Je déplore les divisions. Je pense que nous avons besoin de revoir notamment l’élection des conseillers à l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE). Avec le temps, nous nous éloignons de l’esprit de la loi que j’ai portée en 2013, lorsque j'étais ministre. Les conseillers qui siègent à l’AFE représentent les élus d’une circonscription donnée. Or, certains ont été élus dans d'autres circonscriptions que les leurs.

 

Nous connaissons les 6 sénateurs des Français de l’étranger, élus pour 6 ans

 

Par ailleurs, je n'avais pas du tout anticipé le retour aussi rapidement de ce que j'avais dénoncé à l'époque : des parlementaires qui ont leurs équipes, sur lesquelles ils s'appuient. J'appelais cela des “écuries sénatoriales”. Avec la réforme de 2013, nous avions réussi à faire éclater ce système. Mais elles sont en train de se reformer progressivement. C’est regrettable.

 

Quel devrait être, selon vous, le rôle des élus à l'AFE ?

 

Le principe est simple : dans une circonscription donnée, les élus choisissent leurs représentants pour les représenter à Paris. J'aurais peut-être dû aller plus loin en 2013. Ces conseillers ne sont pas des “super-conseillers”, comme certains ont voulu le faire croire. Ce sont des élus locaux qui, pour certains, ont une deuxième mission : représenter leurs collègues d'une circonscription donnée à Paris.

 

Ils ne sont pas AFE ou locaux. Ce sont tous des élus locaux. Certains ont simplement une mission supplémentaire. Les problématiques en Inde et en Allemagne ne sont pas les mêmes. Celle qui est élue en Inde doit représenter l'Inde, et pas les Allemands. Il y a, pour moi, un dévoiement de l'esprit de cette loi. Peut-être aurait-il fallu prévoir que chaque élu AFE publie son bilan de travail en commission par exemple et également qu’ils rendent compte à leur retour de Paris de ce qui s'y est passé. Il y a vraiment des choses à rectifier, parce qu'il y a un vrai retour en arrière vers ce qui se passait avant.

 

Après plus de quinze ans au Sénat, quel est aujourd'hui votre principal combat concernant les Français de l'étranger ?

 

La réforme de l'AEFE. J'en suis administratrice. Lorsque j'étais ministre, j'ai renforcé le réseau. J'avais notamment travaillé au rapprochement avec la Mission laïque française (MLF), alors que les deux structures s’ignoraient. J'avais également organisé les Assises de l'enseignement français à l'étranger, en réunissant tous les acteurs. Nous en avons tiré de nombreuses propositions que nous avons mises en place afin de renforcer le réseau. Malheureusement, nous n'en avons pas eu depuis. J'avais aussi missionné deux parlementaires pour faire des propositions sur la manière d'endiguer l'augmentation des frais de scolarité. Ils avaient formulé 110 propositions, mais rien de tout cela n'a été mis en place.

 

Treize ans plus tard, il est urgent d’agir pour consolider une agence sous tensions. D’autres sujets comme la Caisse des Français de l'étranger (CFE) restent d'actualité, mais l'AEFE a vraiment besoin d'être préservée et sauvée. J'espère que ce qui sera proposé sera suffisamment courageux pour redresser la barre.

 

Vous êtes très engagée sur les questions de défense, notamment concernant les drones et la guerre en Ukraine. La France doit-elle revoir ses priorités militaires ?

 

Je pense que nous avons besoin de prendre des décisions et tout va dépendre des présidentielles de 2027. Si nous avons une présidente qui est sur la ligne de Poutine, nous n'aurons pas les mêmes priorités que si nous avons un président qui est sur la ligne de défense de l'Ukraine.

 

L'inquiétude réside dans le fait que la France peut basculer à cause d’un gouvernement qui n'aura pas les mêmes priorités que celles que nous avons connues jusqu'à présent qui nous ont permis d’être en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Il n'est pas facile de faire des prévisions. L'exécutif prend les décisions. Moi, je me considère comme une lanceuse d'alerte. Sur les drones, nous disons que nous n'avons pas pris le virage à temps, que nous n’en fabriquons pas assez, qu'il faut aller plus vite, mais ce n'est pas moi qui propose les crédits. Nous pouvons faire des amendements qui sont majoritairement rejetés. L'inquiétude réside dans le fait que la France peut basculer à cause d’un gouvernement qui n'aura pas les mêmes priorités que celles que nous avons connues jusqu'à présent qui nous ont permis d’être en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Où en est aujourd'hui la défense européenne ?

 

Elle se porte bien. Il y a une vraie dynamique et tous les pays européens investissent beaucoup plus. Il y a davantage de relations et une véritable coopération à tous les niveaux qui n'existait pas auparavant. Les chefs d'État se parlent davantage sur des sujets qui, jusqu'à présent, étaient totalement cloisonnés dans le champ de la souveraineté nationale.

Aujourd'hui, nous avons de vrais échanges, les militaires coopèrent très bien et les services de renseignement également. 

 

L'attitude de Donald Trump a quelque part accéléré le besoin de coopérer. Chaque pays est dans l'incapacité de se défendre tout seul, mais si nous faisons bloc, de fait, nous sommes dissuasifs. Les autres pays ont tous sous-traité leur défense aux Américains et, aujourd'hui, ils s'interrogent sur la manière de s'en sortir. Ils sont inquiets quant au soutien que les États-Unis pourraient leur apporter en cas de conflit.

 

Alors que les moyens du réseau diplomatique français sont sous pression, comment maintenir un service public efficace pour les Français de l'étranger ?

 

Il faut d'abord féliciter les femmes et les hommes engagés avec passion dans la diplomatie. Cela fait des années qu'on leur retire des moyens, et qu’ils continuent malgré tout à assurer un service public de qualité. À chaque déplacement, je rencontre des équipes extrêmement motivées, parfois dans des situations difficiles, avec des effectifs très restreints. Je crois que nous n'avons jamais autant eu besoin d'une diplomatie de métier, avec de vrais professionnels. La situation géopolitique l'exige : il faut des personnes capables de dialoguer, de parler et de fournir des informations et des analyses fiables sur les pays où elles résident. 

 

Les efforts de simplification et de numérisation sont bienvenus, mais ils ne compensent pas tout. Il y a des gens qui ont besoin d'aller dans un bureau, de voir une personne pour les conseiller et résoudre leurs problèmes. C'est là qu'on mesure l'importance des conseillères et conseillers des Français de l'étranger. Beaucoup font un travail qui va au-delà de leur mission d'élu, parce que les gens n'arrivent pas à obtenir de rendez-vous ou que les démarches sont trop compliquées. Mais on ne peut pas compenser ce que le service de l'État doit faire par des élus dont les missions sont différentes. J'espère ainsi que le ministère sera épargné par les économies. Il a déjà très peu de moyens et, quand on lui enlève quelques millions, cela se voit immédiatement. Il faut essayer de limiter les efforts budgétaires demandés à ce ministère pour ne pas altérer la qualité du service public.

 

Quelles sont vos prochaines échéances ?

 

Il y a le budget, bien évidemment. Il s’agit du gros du travail, que nous avons déjà commencé avec les auditions et les déplacements sur le terrain. Il y a aussi la réforme de l'AEFE, et la nécessité de continuer à aller au contact des postes diplomatiques et de mes compatriotes vivant à l’étranger.

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