À 96 ans, le chanteur Hugues Aufray continue de remplir les salles. Mais derrière l’icône populaire de Santiano se cache un homme marqué par l’Espagne et les disparus. Dans sa maison remplie de souvenirs, le chanteur nous a reçu pendant plus de deux heures, déroulant le fil vertigineux de sa mémoire : son arrivée à Madrid à 16 ans, son père retrouvé après sept années de séparation, la fascination pour le flamenco, la découverte de la guitare… et ce retour imminent dans une ville où “tous ses copains sont morts”. Un entretien bouleversant - parfois déroutant - mais profondément vivant.


Hugues Aufray nous ouvre sa maison comme on ouvre un vieux livre. « Nous sommes dans la maison du peintre sculpteur Aristide Maillol », annonce-t-il aussitôt, avec une fierté de gardien de temple. « Ce n’est pas en bordel, tout est bien à sa place » nous raconte-t-il, nous invitant à nous asseoir à côté de lui. À l’intérieur, il y a des photos partout, une guitare, des livres et des magazines…Les traces empilées avec méthode d’une longue carrière d’artiste. Chez Hugues Aufray, les souvenirs animent la maison.
« Ah Français de l’étranger, je l’ai été moi aussi ! »
A 96 ans, le célèbre chanteur nous accueille avec bienveillance, prenant le temps de s’intéresser au média lepetitjournal.com. « Nous sommes le média des Français de l’étranger » « Ah Français de l’étranger, je l’ai été moi aussi ! », fier de son expérience à Madrid dans les années 1940 qu’il ne manquera pas de nous raconter. Car beaucoup d’Hugues Aufray part de là ; pas de Santiano, de Bob Dylan ou des Etats-Unis…Mais bien de Madrid.
Hugues Aufray, né en 1929 à Neuilly-sur-Seine, passe une partie de son enfance dans le Tarn avant de rejoindre son père à Madrid après la Seconde Guerre mondiale. Marqué par la culture espagnole, il interprétera plus tard plusieurs chansons en espagnol. Passionné de musique, il débute sur scène en reprenant notamment des chansons de Brassens et Gainsbourg. Repéré par Eddie Barclay à la fin des années 1950, il lance sa carrière discographique et représente la France à l’Eurovision en 1964, où il obtient la troisième place. Il contribue aussi à faire découvrir au public français des artistes internationaux comme Bob Dylan, dont il adapte plusieurs titres. Interprète de classiques comme Santiano, Hugues Aufray poursuit pendant des décennies une carrière marquée par de nombreux albums et tournées. Il reçoit en 2022 le Grand Prix International de Poésie Francophone pour l’ensemble de son œuvre. En 2026, il célèbre plus de six décennies de carrière avec une nouvelle tournée à travers la France. Côté personnel, il est issu d’une famille d’artistes et d’intellectuels, frère du physicien Jean-Paul Auffray et de l’actrice Pascale Audret. Père de deux filles nées de son mariage avec la danseuse Hélène Faure, il partage aujourd’hui sa vie avec Muriel, qu’il épouse en 2023 à l’âge de 94 ans.

Hugues Aufray, une aventure d’après guerre en Espagne
Derrière l’image du chanteur populaire se cache un adolescent déraciné, presque perdu, débarqué dans l’Espagne de l’après-guerre avec une valise “en carton” et un monde entier à reconstruire. Né en 1929 à Neuilly-sur-Seine, élevé dans le Tarn, Hugues Aufray grandit dans une France traversée par les fractures politiques et la peur. Son père, industriel voyageur, vit déjà en Espagne. Ses frères partent. Lui reste longtemps seul auprès de sa mère. « J’étais un enfant dys, gaucher et instinctif. Je comprends des choses que les autres ne comprennent pas. Je dis souvent que j’ai une intelligence superficielle. Elle est au-dessus de l’intelligence artificielle. » plaisante-t-il.
Pendant six mois, je n’ai pas dit un mot d’espagnol. Je pensais que je n’y arriverais jamais.
Après la guerre, sa maman lui dit : « Il faut que tu connaisses ton père. » Alors en 1946, à 16 ans, il traverse la frontière espagnole. « Je ne parlais pas un mot d’espagnol. Je ne connaissais pas mon père. Je ne connaissais pas ma belle-mère. J’étais complètement déstabilisé. ». Au fil de notre conversation, Hugues Aufray revoit tout, les yeux dans le vague : le pont frontière, la petite valise et son père qui l’attend. Il se souvient aussi des angulas, du premier verre de vin, de la première cigarette et des neuf bananes dévorées en arrivant chez son père ! « D’un seul coup, j’avais le sentiment d’être un homme… mais pas tout à fait. Pendant six mois, je n’ai pas dit un mot d’espagnol. Je pensais que je n’y arriverais jamais. »

Hugues Aufray se construit musicalement en Espagne, à Madrid
Le lycée français de Madrid devient son nouveau territoire. C’est un choc d’abord, lui qui sort d’un collège austère du Tarn. Il découvre les filles, les nationalités étrangères, les conversations cosmopolites et la liberté. Il rit : « j’étais nul en chimie, en physique et en mathématiques. En orthographe, j’étais nul aussi. Mais chaque fois que l’on faisait une dissertation, le professeur disait : “Je vais vous lire la meilleure copie.” C’était la mienne. Puis il ajoutait : “Malheureusement, il y a quarante fautes d’orthographe.” »
Hugues Aufray noue des amitiés décisives au lycée français qui comptent beaucoup : Armand Boutier et Carlos Laharrague
À Madrid, quelque chose s’ouvre en lui. Le sport d’abord, puis l’art. La corrida l’intrigue beaucoup, ce rituel ancestral incompris selon lui. Il nous parle aussi des chanteurs de flamenco « qui bouffaient les lettres ». C’est dans ce contexte d’adaptation que Hugues Aufray noue des amitiés décisives au lycée français, qui comptent beaucoup : Armand Boutier - qu’il décrit comme musicien et brillant pianiste - et Carlos Laharrague, qu’il admire pour son talent artistique et avec qui il partage notamment des heures au Prado.
Et puis il y a cette révélation fondatrice à Noël 1946 : « Mon père m’a demandé ce que je voulais comme cadeau. J’ai dit : une guitare. » Il apprend les premiers accords flamenco et imite des voix. Hugues Aufray se construit musicalement dans cette Espagne rugueuse qui semble lui donner une sensibilité artistique et de la maturité. Il nous raconte aussi avoir chaussé pour la première fois des bottes en Espagne et ne plus jamais porter autre chose depuis, « sauf aujourd’hui » s’amuse-t-il en regardant ses pieds. Bref, « Ces années à Madrid m’ont complètement changé ». Il rentre en France en 1948, avec son baccalauréat.
Quand il est décédé, cela a été un drame pour moi. Pendant deux ans, je ne pouvais plus parler
La guitare qu’a reçue Hugues Aufray à Noël 1946 est présente sur une photo qui nous fait face. Elle est dans les mains d’un beau jeune homme, Francesco Aufray, son frère : « C’est beaucoup plus que mon frère ». Le chanteur nous confie le suicide de celui-ci à l’âge de 27 ans. « On lui a refusé d’épouser une jeune fille asiatique dont il était tombé amoureux, et c’était réciproque puisqu’ils voulaient se marier. Quand il est décédé, cela a été un drame pour moi. Pendant deux ans, je ne pouvais plus parler ». Puis il ajoute : « la voix que j’ai, elle est cassée. Cela a commencé quand il est mort. ». Voici la photo, que nous avons eu le droit de photographier, une forme d’hommage à un homme qui a tant compté pour Hugues Aufray.
Revenir à Madrid ? « Ça va être très éprouvant. »

Retour difficile à Madrid pour le Forum mondial des alumni des lycées français du monde
Fin mai 2026, Hugues Aufray s’apprête à retourner dans la capitale espagnole pour un concert organisé dans le cadre du 7ème Forum mondial des alumni des lycées français du monde du 29 au 31 mai 2026. En est-il heureux ? Soudain, sous le vernis du conteur intarissable, apparaît la fragilité du chanteur renommé. « Ça va être très éprouvant. » Silence. « Tous mes copains sont morts et la jeune fille dont j’étais amoureux au lycée aussi. Quand on avance en âge, on voit tout le monde disparaître. » S’il revient à Madrid avec émotion, il évoque aussi une attente plus lumineuse très stimulante : celle de rencontrer un prix Nobel Serge Haroche et parler de physique quantique.
Je suis devenu homme à Madrid.
L’édition 2026 du Forum mondial des alumni des lycées français du monde est placée sous le parrainage de Serge Haroche, physicien, prix Nobel de physique 2012 et ancien élève du réseau de l'enseignement français à l'étranger (lycée Lyautey de Casablanca)
Hugues Aufray va chanter à Madrid, mais pas seulement les chansons que le public attend : « Je vais faire moitié-moitié. Trois chansons populaires… et trois révélations. Je veux provoquer une émotion, peut-être même des larmes ! ». A l’écouter, nous avons le sentiment que Hugues Aufray parle de Madrid comme on parle d’un amour disparu. « Ce qui me réjouit, c’est de retrouver l’atmosphère de ma jeunesse ». Comme un refrain, il tient à nous le répéter au moment où nous allons conclure l’entretien : « Je suis devenu homme à Madrid. j'ai passé la frontière presque comme un petit jeune homme. Mais je veux dire aussi que le monde dans lequel j’ai vécu a disparu. »
Madrid accueillera le Forum mondial des anciens élèves des lycées français
Après Madrid, Hugues Aufray est en concert à l’Unversité d’Oxford les 10,11,12 juin 2026 puis le 27 juin à Rouen et le 28 juin à Caen. Il est présent aussi aux Francofolies de la Rochelle le 13 juillet 2026.
Hugues Aufray nous raccompagne jusqu’au portail avec la même attention tranquille qu’au début de l’entretien, commentant au passage le magnifique jardin qu’il aime entretenir. Le portail se referme lentement. Le chanteur populaire a - le temps de quelques heures avec nous - semblé remonter le temps pour franchir à nouveau une frontière invisible, celle de sa propre jeunesse de Français de l’étranger.
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