Anne-Sophie Roux : « Tēnaka a pour mission de restaurer les écosystèmes marins »

Par Maël Narpon | Publié le 24/05/2022 à 19:00 | Mis à jour le 25/05/2022 à 12:34
Photo : Anne-Sophie Roux, fondatrice de Tenaka, en train de restaurer un récif corallien en Malaisie.
Anne-Sophie Roux, fondatrice de Tenaka, en train de restaurer un récif de corail en Malaisie

Les récents rapports du GIEC ne manquent pas de nous le rappeler : l’urgence climatique toque déjà à notre porte. Pour y répondre, des entreprises comme Tēnaka voient le jour. La start-up française lancée par Anne-Sophie Roux accompagne les entreprises et agit pour la restauration et la protection des écosystèmes marins dans le monde.

 

La start-up française Tēnaka, fondée il y a maintenant trois ans par Anne-Sophie Roux, cherche à sensibiliser les entreprises aux enjeux climatiques de la préservation des océans et à l’importance des écosystèmes marins tels que les récifs coralliens ou les mangroves. Déjà présente sur trois continents et animée par une équipe provenant de cinq pays différents, Tēnaka a non seulement à coeur de régénérer les océans mais aussi de prévenir les répercussions socio-économiques sur les populations locales. Celles-ci seront les premières touchées en cas de catastrophes climatiques si leurs écosystèmes côtiers viennent à disparaître.

 

Loin de mener une campagne moralisatrice auprès des entreprises qu’elle accompagne, la start-up Tēnaka vise au contraire à « connecter des acteurs qui ne travaillent pas naturellement ensemble » pour créer des réponses plus rapides à l’urgence climatique. La start-up créée par Anne-Sophie Roux, qui a répondu à nos questions, ne pouvait avoir d’autre vocation lorsque l’on connaît l’origine de son nom : Tēnaka est en fait un mot connecteur dans la langue maorie, le premier peuple de Nouvelle-Zélande.

 

 

Qu’est-ce que Tēnaka et quel est son but ?

Tēnaka est une start-up de l’économie sociale et solidaire. Notre mission est de régénérer les écosystèmes marins, qui sont les premiers puits de carbone, producteurs d’oxygène et premiers garants de la stabilité du climat. Nous opérons à travers des programmes sur mesure destinés aux entreprises. Nous sommes donc une entreprise « classique » dont le but est une mission à impact, en l’occurrence la restauration et la préservation des océans.

 

D’où est partie cette initiative ?

J’ai personnellement fait de la recherche sur l’adaptation à la crise climatique. J’ai travaillé pendant quelques années sur ces questions là, notamment en Asie du Sud-Est pendant mes études à Science Po Paris. J’ai pris une année de césure entre mes deux années de Master afin d’aller sur le terrain et me rendre compte par moi-même de la réalité de ce que vivent les communautés qui sont en première ligne des conséquences du réchauffement climatique. C’est sur le terrain que j’ai découvert « le pouvoir » de l’océan et le fait qu’il est en quelque sorte notre meilleur allié pour atténuer la crise climatique et pour accélérer l'adaptation des communautés côtières.

 

C’est là-bas que je me suis formée à la biologie marine, et que j’ai créé le premier réseau de communautés locales et de communautés scientifiques qui sont aujourd'hui nos premiers partenaires. L’ambition était d'accélérer les solutions bleues à la crise climatique. J’ai donc lancé cette initiative pendant mes études et ai commencé à être à temps plein à partir de 2019. Nous sommes maintenant une équipe de huit et deux associés.

 

Nous restaurons les écosystèmes marins pour le compte de marques, de start-up ou d’entreprises et mettons ensuite en place un suivi scientifique

Comment fonctionne Tēnaka et d’où provient le financement ?

Nous avons un business model dédié à l’impact. Ce qui nous intéresse est d’apporter un impact positif pour notre planète et pour les communautés locales concernées par la restauration des écosystèmes marins. Nous proposons des programmes sur plusieurs années à des entreprises, des grands groupes ou des petites start-up, quel que soit leur secteur. Ces programmes sont pluri-annuels car il y a une nécessité d’avoir un suivi scientifique sur le long terme. Nous ne pouvons pas restaurer un récif corallien et nous en aller trois mois plus tard. Nous restaurons les écosystèmes marins pour le compte de marques, de start-up ou d’entreprises et mettons ensuite en place un suivi scientifique. Celui-ci est mensuel pour les récifs coralliens et trimestriels pour les mangroves. Ce sont là les deux solutions qui s’offrent à nous à l’heure actuelle. Autour de cela, qui est est à la base de ce que nous proposons, nous essayons de nous adapter à chaque cas de figure et de mettre en place des mécanismes d’engagement selon les besoins de l’entreprise. Le but est que cette dernière bénéficie de retours émanant de son implication.

 

Une forêt de mangrove avant et après restauration par Tenaka
Une forêt de mangrove avant (à gauche) et après restauration par Tēnaka (à droite).

 

Où menez-vous les opérations de Tēnaka ?

Depuis nos débuts, nous sommes situés en Asie du Sud-Est, à plusieurs endroits en Malaisie et plus globalement dans une région appelée le Triangle de corail. Cette zone est connue comme étant la plus riche en biodiversité marine, 75% de toutes les espèces de corail au monde s’y trouvent, ainsi que des espèces de poisson en voie d’extinction. C’est aussi à cet endroit que les écosystèmes dits de « carbone bleu », comme les mangroves, sont les plus efficaces en termes de séquestration de CO2. A titre de comparaison, une mangrove séquestre en moyenne cinq fois plus de CO2 qu’une forêt terrestre. Sur les sites où nous opérons, ce chiffre va jusqu’à dix fois plus. Il s’agit d’un endroit clef, non seulement en ce qui concerne la séquestration du carbone mais aussi en termes d’impacts socio-économiques. Nous avons commencé là-bas pour ces raisons mais aussi parce que je m’étais spécialisée sur cette région du monde au cours de mes recherches.

 

Cette année, nous ouvrons de nouveaux sites dans les océans Indien, Pacifique Sud, et dans la zone des Caraïbes, avec l’ambition d’être présents dans tous les océans et de pouvoir restaurer tous les écosystèmes marins qui ont besoin de l’être. Nous ouvrons également de nouveaux sites dans les Outre-mers français. La France ayant le deuxième plus grand espace maritime au monde, énormément d’enjeux en découlent.

 

 

Quelle est l’importance de la restauration des récifs coralliens, des mangroves et des forêts de l’océan de façon très locale ?

A mon avis, l’impact le plus concret est la répercussion sur les emplois. Sur beaucoup des territoires concernés, notamment en Asie du Sud-Est et sur les territoires insulaires de manière générale, la plupart de l’économie vient de la pêche et du tourisme. La bonne santé de ces écosystèmes influe directement sur les économies locales. Il y a aussi une conséquence beaucoup moins connue qui est la protection du trait de côte. Concrètement, si un récif corallien n’est pas en bonne santé et qu’un typhon, un ouragan ou un gros orage s’abat sur les côtes, les villages seront les premiers à en pâtir.

 

Il y a donc également une question de sécurité, sachant que, malheureusement, les catastrophes climatiques sont amenées à se multiplier. Cela concerne également tous les écosystèmes côtiers comme les mangroves et les herbiers marins (algues) qui ont une grande importance dans la limitation de l’érosion. C’est encore plus primordial dans le cas de certaines îles à faible élévation car le trait de côte se fait grignoter petit à petit par la hausse du niveau des mers. Avoir des écosystèmes côtiers en bonne santé constitue une forme de résilience de ces territoires. Il y a d’autres enjeux d’importance comme la sécurité alimentaire, car ces récifs coralliens sont des viviers de biodiversité, mais les plus importants sont ceux que je viens de citer.

 

Un récif de corail deux ans après sa restauration par Tenaka, la start-up d'Anne-Sophie Roux
Un récif de corail deux ans après sa restauration par Tēnaka. 

 

L’équipe Tēnaka a-t-elle vocation à s’étendre à l’international ?

Nous sommes clairement une équipe étendue à l’international. Nous sommes localisés sur trois continents. Sur le terrain, en Malaisie, il y a nos biologistes marins qui s’occupent à la fois de la restauration des écosystèmes et du suivi sur le long terme. En France, nous sommes deux (bientôt trois) à nous occuper de la gestion de nos clients, des partenariats et de la gestion de projets. Nous avons aussi des personnes au Mexique qui constitue la prochaine zone où nous avons envie de nous développer. Les membres de l’équipe eux-mêmes sont internationaux, cinq nationalités sont représentées. Nous n’essayons pas de tout créer de zéro, nous travaillons donc avec des biologistes qui connaissent le terrain et qui sont experts dans leur domaine. L’ancrage local est extrêmement important.

 

Quels sont les futurs projets de Tēnaka ?

En plus de notre volonté de développer de nouveaux sites et d’être présents dans tous les océans d’ici l’année prochaine, nous essayons d’explorer deux nouveaux champs. Premièrement, nous cherchons à diversifier nos solutions pour les entreprises en proposant un autre écosystème de « carbone bleu » à restaurer. Nous nous penchons donc sur les algues, qui sont également des énormes puits de carbone mais qui sont aujourd’hui un peu moins documentées que les mangroves. Nous sommes actuellement à l’étape de recherche avec des partenaires et des experts pour voir où il y aurait plus de sens de s’insérer.

 

Nous aimerions pouvoir développer de nouvelles technologies pour automatiser le plus possible ce processus

Le deuxième objectif est le développement de nos outils de mesure d’impact. Aujourd’hui, nos biologistes marins collectent des mesures qui font état à la fois de la croissance, de la santé de l’écosystème mais aussi des impacts sur la biodiversité, sur la séquestration du carbone, sur les taux de séquestration des autres gaz à effet de serre, sur les impacts économiques etc. Notre plateforme Tēnaka science permet de vulgariser les données scientifiques brutes pour nos clients et le grand public en général. Nous aimerions pouvoir développer de nouvelles technologies pour automatiser le plus possible ce processus. A l’heure actuelle, ce sont nos biologistes qui plongent et collectent directement les données à la main. Le problème étant donc qu’il n’y a pas une observation 24h/24, ce qui nous fait manquer beaucoup d’espèces.

 

Mael Narpon - journaliste junior Londres

Maël Narpon

Diplomé d'une licence de sociologie à Pau et à Athènes, il intègre ensuite l'IEJ Londres. Il effectue un stage avec lepetitjournal.com Londres puis rejoint l'édition internationale en tant qu'alternant dans le cadre d'un Master à l'IEJ Paris.
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