Un choix presque instinctif pour le français devient un tournant décisif, ouvrant des perspectives inattendues et dessinant une trajectoire faite d’opportunités et d’évolution.


Né en 1995 à Suong, une ville située à une cinquantaine de kilomètres de Kampong Cham, Mat Rofasaly grandit dans une famille de commerçants musulmans. Ses parents tiennent des stands de fournitures scolaires au marché local.
Il suit l’ensemble de sa scolarité dans le système public cambodgien. Vers l’âge de dix ans, à l’initiative de son père, il commence l’apprentissage de l’anglais. Bon élève, notamment en mathématiques et en physique, il poursuit un parcours scolaire classique jusqu’à la classe de 9e (équivalent de la troisième).
C’est à ce moment-là qu’il décide, avec plusieurs camarades excellant dans les matières scientifiques, de se tourner vers une nouvelle langue : « nous nous sommes dit qu’on allait apprendre le français, parce que c’était une langue qui permettait de poursuivre des études en ingénierie, en médecine ou en droit ».
L’apprentissage du français, entre rigueur et passion
Dans sa ville natale, il suit les cours d’un professeur réputé, Prach Phorn, aujourd’hui âgé de plus de 85 ans. Enseignant exigeant, il dispense ses cours à domicile, dans un cadre simple mais structurant. Il emploie des méthodes traditionnelles axées sur la grammaire avant la pratique.
« C’était un professeur très strict, mais très bon. On progressait vite », se souvient-il.
Durant trois ans, Mat Rofasaly consacre plusieurs heures quotidiennes à l’apprentissage du français, suivant des cours tôt le matin, à midi ou en soirée. Après l’obtention de son baccalauréat en 2012, deux options s’offrent à lui : intégrer une formation d’ingénieur à l’Institut de technologie du Cambodge (ITC) ou poursuivre en français. Il choisit cette seconde voie au dernier moment.
« En passant devant l’ITC le jour du concours, j’ai vu le nombre de candidats. J’ai eu un instinct, et j’ai décidé d’aller au département de français ».
Il intègre alors le département d’études francophones, où il étudie pendant quatre ans, sans projet professionnel clairement défini au départ.
Une histoire familiale et linguistique riche
Le parcours linguistique de Mat Rofasaly s’inscrit dans un environnement familial et culturel pluriel. À la maison, il parle le tcham, sa langue maternelle. À l’école, il utilise le khmer. Il apprend également l’arabe dans le cadre de son éducation religieuse.
Le français, lui, s’inscrit dans une forme d’héritage familial.
« Mon grand-père parlait français. Il travaillait dans un bureau lié aux affaires francophones. C’est lui qui a transmis cet attachement ». Ce dernier voyageait régulièrement en France, en Belgique ou au Canada, rapportant des souvenirs qui ont nourri l’imaginaire familial. Aujourd’hui, Mat Rofasaly et certains de ses frères et sœurs perpétuent cette tradition linguistique.
Méthode d’apprentissage et immersion
Pour progresser, il mise sur une immersion active. Pendant ses années universitaires, il fréquente assidûment la médiathèque de l’Institut français du Cambodge. « J’y regardais des émissions comme Envoyé spécial ou Thalassa. J’apprenais la langue, mais aussi la culture française, sans avoir encore mis les pieds en France ».
Il note des expressions, répète, réutilise et développe progressivement une maîtrise solide. Pour lui, les difficultés de la langue, comme les accords du participe passé, ne doivent pas être un frein.
« Il y a des règles et des exceptions. Il faut les comprendre et pratiquer. Si on se dit que tout est difficile, on ne progresse pas ».
Le français, levier d’opportunités internationales
Sa première expérience en France remonte à 2017, dans le cadre de la candidature de Paris à l’Exposition universelle de 2025. Sélectionné parmi 120 jeunes francophones du monde entier, il participe à un programme de formation et de promotion.
« C’était une expérience très riche. Nous avons rencontré des jeunes de partout, tous francophones ».
Il prend également part à plusieurs universités d’été en Asie du Sud-Est, notamment à Hanoï et Bangkok, réunissant des étudiants francophones de la région. « Pour moi, c’était une réalisation. Enfant, je voyais mon grand-père voyager. Là, je vivais la même chose ».
Une carrière construite grâce au français
Le français devient rapidement un atout central dans sa vie professionnelle. À la fin de ses études, il travaille exclusivement dans un environnement francophone. Il débute comme assistant de direction dans un centre de soutien scolaire, avant de devenir professeur de français à l’Institut français du Cambodge. Il effectue également un stage, puis s’oriente en 2023 vers le secteur bancaire. Il est aujourd’hui responsable d’agence à BRED Bank Cambodge, après avoir géré un portefeuille de clients, notamment francophones, et demeure, à ce titre, en contact régulier avec une clientèle francophone.
« Sans le français, je n’aurais pas eu ces opportunités ».
Quelle place pour le français au Cambodge ?
Selon lui, le français conserve une place spécifique dans le paysage linguistique cambodgien.
« Je pense que le français va garder une position de langue d’élite ».
Il souligne la présence de nombreux francophones dans les sphères publiques et privées, même si ceux-ci restent parfois peu visibles. Parallèlement, il observe une évolution positive dans le système éducatif, avec le développement de classes bilingues et de programmes renforçant l’enseignement du français.
Sur le marché de l’emploi, les perspectives restent réelles, notamment dans les domaines du droit, de la médecine et du secteur bancaire. « Il y a un véritable potentiel. Des étudiants trouvent du travail rapidement grâce au français ».
Il ajoute, souriant : « Si vous parlez français et que vous voulez travailler dans le domaine bancaire, vous savez où aller. Et si vous n’êtes pas francophone, la banque encourage et prend en charge des cours de français. ».
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