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Monorom Tchaw : "Jouer avec la terre pour comprendre le vivant"

À Phnom Penh, Monorom Tchaw a fondé Leng Dei, une entreprise sociale qui souhaite aider à semer des jardins comestibles pédagogiques dans les écoles et espaces urbains cambodgiens. Diplômée d'une école de commerce, passée par l'Inde, la campagne khmère et un chantier en pisé, cette Franco-Cambodgienne de 36 ans poursuit un objectif : reconnecter les habitants de la ville avec les systèmes vivants. Rencontre.

Monorom Tchaw : Jouer avec la terre pour comprendre le vivantMonorom Tchaw : Jouer avec la terre pour comprendre le vivant
Photo : Eléonore Beltran
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 12 avril 2026

Il faut pousser un portail discret dans l'un des quartiers sud de Phnom Penh pour tomber sur Leng Dei : un terrain planté d'arbres fruitiers, de légumes, d'une pépinière cachée par des draps en dentelles, de bacs à compost, et d'une magnifique maison sur pilotis — toute neuve — qui trône désormais au cœur de l'espace. Le lieu appartient à la famille de Monorom Tchaw depuis une vingtaine d'années. C'est là qu'elle a choisi d'installer son projet, après dix ans d'un parcours qui l'a menée de la France à l'Inde, jusqu'à la campagne cambodgienne.

Le jardin a fermé ses portes il y a quelques mois, le temps de se refaire une beauté, avant de rouvrir progressivement pour l'organisation d'ateliers et la location d'espace. Le week-end précédant notre visite, une trentaine de participants, venus de plusieurs provinces du Cambodge, s'y étaient retrouvés pour un atelier consacré au harcèlement sexuel et aux questions de genre. Un signe de ce que Monorom cherche, au fond, à construire : un lieu où la terre devient le point de départ pour penser l'humain dans toute la complexité de ses réalités.

Leng Dei — littéralement « jouer avec la terre » en khmer — est une entreprise sociale dont la mission, formulée simplement, est de connecter les gens avec la terre, la biodiversité et ce qu'elle préfère appeler l'écologie plutôt que l'environnement. « J'aime bien parler de cycles, d’interdépendances et de diversité. Ce sont les trois choses importantes dans la notion d'écologie, selon moi. »

D'une école de commerce aux champs cambodgiens

Monorom Tchaw est née et a grandi en France, de parents cambodgiens. Elle arrive au Cambodge en 2015, pensant n'y rester qu'un an. « Je me suis rendue compte que cela prenait énormément de temps d'apprendre une langue, de comprendre une culture — et ça, même avec ma double nationalité. »

Son parcours académique ne la prédestinait pas à travailler la terre. Titulaire d'un master en management, elle s'intéresse d'abord à la microfinance, découverte lors d'un stage en Inde en 2010-2011, sous l'influence des travaux de Muhammad Yunus et de la Grameen Bank. « C'était mon premier coup de cœur. Je me disais que j'allais faire toute ma carrière là-dedans. » La microfinance l'amènera finalement à l'économie du développement, puis aux questions agricoles, puis à la terre.

Après avoir terminé ses études, elle quitte l'ordinateur et décide d'apprendre en pratiquant, de manière concrète.

Elle s'installe à la campagne au Cambodge, aide à la construction d’une maison en terre et en paille, travaille au marché, lave des motos, puis rejoint une famille d'agriculteurs qui cultive du riz et des légumes. « Pour moi, c'était vraiment le croisement de l'agriculture, de l'économie et de l'écologie. Il y avait des choses que je ne comprenais pas dans ce que disaient les grandes organisations internationales, et j'avais envie de comprendre. »

Elle rejoint ensuite le groupe Young Eco Ambassador, initiative portée par de jeunes Cambodgiens dans le cadre du programme YSEALI lancé sous l'administration Obama pour renforcer les liens avec l'Asie du Sud-Est, puis occupe un poste de coordinatrice développement durable dans la restauration à Phnom Penh. C'est à cette période qu'elle participe à un programme d'entrepreneuriat social organisé par Impact Hub Phnom Penh, d'où naîtra l'idée de Compost City, qui évoluera et deviendra Leng Dei.

Ce projet découle d'une large conviction sur le monde vivant. « On vit dans un monde hyper anxiogène. Et j'ai l'impression que dans les systèmes vivants, il y a tout à faire. Pas parce que c'est moralement bien — mais parce qu'on est des êtres vivants. Et si on veut bien vivre, il y a peut-être des clés de compréhension qui se cachent partout autour de nous et qu'on n'a pas encore bien saisies. »

Une soif d'apprendre permanente

Ce qui caractérise Monorom Tchaw avant tout, c'est une curiosité presque compulsive — le besoin de remonter aux sources de chaque chose, de comprendre avant d'agir. « J'ai l'impression que j'ai besoin de tout le temps apprendre. »

 

Monorom Tchaw : Jouer avec la terre pour comprendre le vivant

 

Ce rapport au savoir s'est construit par strates, au fil de rencontres intellectuelles qui ont chacune déplacé son regard.

Amartya Sen l’intéresse en premier à l’économie en tant que science sociale, notamment sa réflexion autour du « développement » et son approche par les « capabilités ».

La documentariste Marie-Monique Robin et l’activiste Vandana Shiva opèrent ensuite un basculement décisif, en reliant pour elle économie, inégalités sociales, nourriture et contrôle du vivant. « C'est là que j'ai pu faire mes premières connexions entre l'économie et l'agriculture. Comment on s'accapare ou comment on distribue le vivant. »

L'anthropologue Philippe Descola, dont les travaux questionnent le terme de « nature » et cette frontière tracée par les sociétés modernes entre l'humain et le reste du vivant, le professeur au Museum national d'Histoire naturelle Marc-André Selosse et son invitation à goûter, s’émerveiller devant les microbes et le sol, le botaniste Francis Hallé et son appel à faire connaissance avec les arbres, les microbiologistes Claude et Lydia Bourguignon et leur partage sur le fonctionnement d’un sol, et l’ingénieure géologue minier et porte-parole de l’association SystExt Aurore Stéphant sur l’ouverture au monde de la mine et des métaux, complètent progressivement ce socle.

Ce foisonnement de références dit quelque chose d'essentiel sur sa façon de construire Leng Dei : non pas à partir d'une doctrine arrêtée, mais par accumulation, tâtonnement, et une exigence permanente de comprendre plutôt qu'affirmer.

Jardins comestibles, kits de compostage et partenariats scolaires

Aujourd'hui, Leng Dei souhaite s'orienter autour de trois axes. Le premier est celui des espaces immersifs : des jardins comestibles pédagogiques, dont le site familial actuel constitue le laboratoire principal, avec l'ambition d'en installer dans des écoles ou d'autres collectivités. « L'idée, c'est d'avoir mille espaces physiques — des jardins qu'on peut vraiment aller voir — d'ici 2040. »

 

Monorom Tchaw : Jouer avec la terre pour comprendre le vivant

 

Le deuxième axe est celui des outils pratiques. Pour ce faire, mille idées émergent, certaines étant déjà mises en place, tel qu'un kit de compostage domestique, vendu à plus de 500 exemplaires à ce jour, développé sous la marque Compost City. Monorom aimerait également développer des programmes d'accompagnement à destination des enseignants. L'objectif : leur donner les connaissances et les ressources pour installer un jardin dans leur établissement, le faire vivre et l'intégrer à l'enseignement en classe.

En 2024, la structure a organisé 61 ateliers ou événements, touchant au total 1 870 participants.

Le troisième axe, encore en construction, est celui d'une communauté d'apprenants. Monorom Tchaw travaille notamment avec Laura François, directrice du laboratoire Awe Exchange, qui a développé les concepts d'« awe-based changemaking » et de « systems feeling » — une approche qui complète la pensée systémique, mise en lumière par des figures telles que Donella Meadows, par une dimension sensible et incarnée. « Nous serons une antenne locale de sa recherche. Des sujets d'expérimentation, et en même temps, des sciences participatives. »

Ni injonction ni morale : explorer, expérimenter, jouer

Ce qui distingue Leng Dei, Monorom Tchaw le formule clairement. « Nous ne sommes pas du tout dans l'optique de dire aux gens quoi faire : ce n'est pas bien d'utiliser du plastique, c'est bien de faire du compost. Non, nous, on explore, on expérimente. Nous prenons ça comme un jeu. »

 

Monorom Tchaw : Jouer avec la terre pour comprendre le vivant

 

Mille jardins d'ici 2040, mille éducateurs formés, un réseau d'apprenants qui comprennent le monde vivant : la vision de Monorom Tchaw est précise, même si elle reste, comme elle le dit volontiers, encore en gestation, tout comme la terre. Ce qui est certain, c'est la méthode. Pas d'injonction, pas de leçon de morale. « On explore, on expérimente et on propose. Mais si on dit "tu veux jouer (Leng) avec moi ?", la personne peut très bien dire non. C'est OK. »

Leng Dei porte bien son nom : on y apprend parce qu'on est intéressé, pas parce qu'on doit. À ce jour, 1 870 personnes ont fait le choix de pousser les grilles du portail de ce jardin comestible. 

Par Eléonore Beltran

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