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Disparition de l’éthnologue spécialiste du Cambodge Jean Ellul

L’amoureux de la culture khmère Jean Ellul, un des pionniers de l’enseignement de l’ethnologie au Cambodge dans les années 1960, est décédé en France lundi 30 octobre à l’âge de 83 ans.

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Jean Ellul, à dos d’éléphant probablement en 1968 dans la chaîne des Cardamomes, crédit : Ang Chouléan
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 8 novembre 2023, mis à jour le 12 novembre 2023

Ethnologue du Cambodge des marges, auteur d’une thèse remarquée sur Le Coutumier rituel des capteurs d’éléphants de l’Ouest du Cambodge, il a fait partie de cette génération d’étudiants inspirée par l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss et qui, œuvrant au renouvellement de la connaissance ethnographique dans le Cambodge des années 1960, fut brutalement privée d’accès au terrain avec la prise de Phnom Penh par les Khmers Rouges, le 17 avril 1975. Pour lui, la séparation fut sans doute plus brutale encore puisqu’il avait sacrifié aux rites du mariage traditionnel et ainsi trouvé place au sein d’une société qui, entrée en crise, rejetait maintenant l’étranger. Revenu s’installer en France avec sa famille cambodgienne dans la région bordelaise – la patrie charnelle de son père, le grand sociologue Jacques Ellul (1912-1994) – il fut partie prenante de la vie communautaire cambodgienne en exil, notamment via le CEDORECK, association qui avait pour vocation d’offrir aux jeunes générations un accès aux savoirs traditionnels, en même temps que de diffuser et d’actualiser une connaissance scientifique du Cambodge.

Jean Ellul avait découvert ce pays dans les années 1960, à l’occasion de son service militaire, durant lequel il était venu enseigner le français comme coopérant au lycée de Battambang, avant d’enseigner l’ethnologie à la Faculté d’archéologie de l’Université royale des Beaux-Arts, à Phnom Penh. Ses qualités humaines, sa curiosité scientifique pour des populations tribales oubliées de tous, les capteurs d'éléphants, et peut être aussi « l’anarchisme chrétien » qu’il reçut, au dire de certains, en héritage de son père, lui valurent l’estime de personnalités scientifiques comme Bernard Philippe Groslier ou Madame Saveros Pou, en même temps que de solides amitiés parmi ses étudiants. Jusqu’à infléchir le destin scientifique de certains d’entre eux en faveur de cette discipline, alors encore méconnue sur les rives du Mékong. Un de ses anciens élèves, Ang Chouléan, devenu ethnologue de renom, a tenu à lui rendre l’hommage que voici. 

 

Gregory Mikaelian, Chargé de recherche au CNRS, Co-Rédacteur en chef adjoint de la revue Péninsule, Études interdisciplinaires sur l’Asie du Sud-Est péninsulaire.

 

Un leg inestimable !

 

Ellul et Ang Chouléan
Ang Chouléan réuni avec son lok krou chez lui dans les Landes, été 2022. Crédit : Jérôme Ellul

 

Les mots qui suivent – un témoignage avant tout personnel – émanant d’un ancien étudiant à propos et à l’adresse de Jean Ellul, son ancien professeur d’ethnologie. Quand on parle d’un mort, on a tendance à n’en dire que des choses positives, d’où des expressions comme « éloges funèbres »... J’en suis conscient, et c’est pour cela que j’essaierai, autant que faire se peut, d’être le plus « objectif » possible.

En 1969, j’étais admis à la Faculté d’Archéologie, Université Royale des Beaux-Arts. Bien des disciplines, au moins la plupart, m’étaient tout à fait nouvelles, et ce dès la Propédeutique (on suivait un cycle d’études de cinq années, à l’époque). L’une des nouveautés absolues était l’ethnologie, une matière parfaitement inconnue. Pourtant, je ne tarderai pas à être fasciné par cette discipline. Je m’empresse de le dire ici : en ce qui me concerne, ce n’était pas uniquement l’ethnologie qui m’attirait, mais une ethnologie intimement associée à la personnalité de Jean Ellul. Bien sûr, je ne m’en rendrai compte que plus tard. Je ne crois pas lui avoir jamais révélé cette vérité. Maintenant il le sait, de là où il est.

J’étais déjà jaloux de mes aînés de promotion qui avaient effectué des voyages d’études sous la conduite directe de Jean Ellul : en Jeep, à dos d’éléphants dans la Chaîne des Cardamomes… La vue des photos m’avait inspiré le sentiment d’une énorme frustration. Mais un an plus tard, il se produisit un miracle pour moi : Lok Krou Ellul me proposa, ainsi qu’à un autre chanceux du nom de Prak Vansaing, un séjour d’un mois chez les capteurs d’éléphants de l’ethnie Kuoy vivant dans l’ancienne province khmère de Surin, en Thaïlande. Travaillant à une thèse de doctorat sur le coutumier particulier de ces chasseurs, Ellul connaissait déjà intimement les régions concernées au Cambodge, notamment des villages retirés des provinces de Kompong Speu et de Pursat. Ce séjour en pays Kuoy fut pour moi bénéfique à tous points de vue. Pour la première fois je fus en immersion dans un terrain ethniquement, géographiquement et socialement autre que mon univers habituel. Et cela grâce à un ethnologue venant d’une toute autre contrée, à savoir un Français issu d’une famille de tradition fortement protestante qui m’a appris à aimer les paysans khmers bouddhistes et kuoy animistes. C’est bien à partir de là que progressivement l’amour des cultures autres que la mienne me fut inculqué. Un mois, ce n’est pas long pour bien connaître les choses. Mais ce mois d’avril 1971 fut particulièrement riche, l’expérience déterminante, si bien que je me mis en tête de devenir ethnologue. Par la suite, je fis d’autres voyages avec mon Lok Krou, plus courts certes, mais toujours enrichissants : Kompong Speu, dans les multiples petites îles de Koh Kong, dans les environs de Phnom Penh…

Bien des choses se passèrent jusqu’en septembre 1974 où me voilà embarqué en France, doté d’une bourse du gouvernement français. Lok Krou Ellul et sa famille ont attendu jusqu’en avril 1975 pour quitter le Cambodge, bientôt tombé aux mains des Khmers Rouges. Lui et sa famille à Bordeaux, mon épouse et moi (plus tard nos filles encore) en région parisienne, nous nous voyions régulièrement. À défaut de Kuoy ou de paysans khmers, il m’initie cette fois-ci, en 1976, pendant tout un mois, aux vins de Bordeaux. Car c’est un connaisseur en vin, autrement dit un ethnologue doublé d’un œnologue ! La réouverture du Cambodge fit que nos rencontres s’espacèrent, ma famille s’étant réinstallée dans le pays natal en 1994. Mais plus tard, à Bordeaux, puis à Lencouaq, dans les Landes, où il choisit de vivre en quelque sorte reclus avec son épouse, nous leur rendions régulièrement visite.

La thèse de Jean Ellul sur le coutumier des capteurs d’éléphants, soutenue en 1983, sera publiée dans quelques mois par la revue Péninsule. La décision de la faire paraître n’a aucun rapport avec le décès de l’auteur. Les circonstances ont simplement fait que Jean Ellul n’aura pas, hélas, assisté à sa sortie. Cette publication profitera grandement, j’en suis convaincu, aux chercheurs (moi le premier) et aux étudiants en ethnologie. Je sais qu’aujourd’hui mon Lok Krou Ellul repose en paix. Sans vouloir troubler la quiétude dont il jouit, je tenais quand même à rappeler les quelques faits ci-dessus à ses bons souvenirs.
 

Ang Chouléan

 

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