Édition internationale

Corruption au Cambodge : le piège du silence des citoyens

Selon l’indice 2025, la corruption reste élevée au Cambodge. Entre peur des sanctions et manque de protection, de nombreux citoyens hésitent à signaler les abus. Analyse d’un silence préoccupant

Corruption au Cambodge - le piège de silence des citoyens Corruption au Cambodge - le piège de silence des citoyens
Amy Chiniara / Transparency International

Opinion

La corruption constitue l’une des menaces les plus graves pour la gouvernance et le développement. Lorsqu’elle n’est pas jugulée, elle peut se propager comme un cancer et fragiliser l’ensemble de la société. Elle affaiblit les institutions, ralentit la croissance économique, décourage l’investissement, érode la confiance des citoyens envers l’État et accentue les inégalités.

L’Indice de perception de la corruption (IPC) 2025 indique que la corruption demeure un problème majeur à l’échelle mondiale et que le Cambodge figure parmi les pays les plus touchés.

Cette situation soulève des interrogations sur la qualité de la gouvernance, alors même que des textes comme la loi anticorruption de 2010 et des institutions telles que l’Unité anticorruption existent. Pourtant, la corruption demeure élevée.

Cependant, la progression de la corruption au Cambodge ne résulte pas uniquement d’une gouvernance défaillante, d’une application inefficace des lois ou de comportements individuels corrompus. Le comportement des citoyens joue également un rôle essentiel. Cela se manifeste par ce que l’on peut appeler le « piège silencieux », lorsque des personnes témoins d’actes de corruption choisissent de ne pas les signaler.

Pourquoi les citoyens craignent-ils de signaler la corruption ?

Deux raisons principales expliquent pourquoi de nombreuses personnes ne dénoncent pas les faits de corruption ou n’engagent aucune démarche.

La peur occupe une place centrale. Il suffit d’imaginer être témoin d’un acte de corruption et hésiter à le signaler, non par indifférence, mais par crainte. Bien que le Cambodge dispose d’une loi anticorruption, aucune preuve ne démontre que les lanceurs d’alerte bénéficient d’une protection effective.

Signaler un acte de corruption peut être perçu comme un risque personnel. Beaucoup préfèrent se taire par crainte de conséquences juridiques. L’article 41 de la loi anticorruption de 2010 prévoit ainsi que « les plaintes pour diffamation ou désinformation relatives à des faits de corruption, déposées auprès de l’Unité anticorruption ou d’un tribunal et entraînant une enquête inutile, sont passibles d’une peine d’emprisonnement d’un mois à six mois et d’une amende d’un million à dix millions de riels (de 250 à 2 500 dollars américains) ». Cette disposition vise à prévenir la diffusion de fausses informations et à protéger l’intégrité des enquêtes.

Cependant, pour des citoyens ordinaires qui observent des comportements suspects sans disposer de connaissances juridiques approfondies ni de preuves solides, la perspective d’une sanction peut susciter une véritable inquiétude.

Il est vrai que nombre de Cambodgiens ne maîtrisent pas pleinement les dispositions légales relatives à la corruption ni les procédures de signalement. Ils peuvent dès lors redouter une amende ou une peine d’emprisonnement si leur dénonciation est jugée infondée.

Ainsi, l’article 41 apparaît davantage comme un avertissement que comme une incitation à signaler la corruption. Pour les personnes ne disposant pas de preuves solides, cette disposition peut créer une pression psychologique et un sentiment d’incertitude.

Par réflexe de protection, chacun tend à éviter les risques susceptibles d’entraîner des conséquences juridiques. Dès lors, au lieu d’encourager la participation citoyenne, la crainte de sanctions dissuade de nombreux citoyens de signaler des faits suspects, même lorsqu’ils en sont témoins.

La seconde cause du « piège silencieux » tient au manque d’éducation et de sensibilisation à la corruption.

Avec des connaissances limitées, les citoyens peinent à identifier clairement ce qui constitue un acte de corruption, à distinguer les pratiques acceptables des pratiques illégales et à savoir comment signaler un abus en toute sécurité. Ce déficit d’information réduit leur confiance et leur volonté d’agir.

Beaucoup estiment également que dénoncer la corruption ne produira aucun effet concret, en particulier lorsque des personnalités puissantes sont impliquées et perçues comme étant au-dessus des lois. Cette perception est renforcée par des affaires très médiatisées impliquant des mesures répressives à l’encontre de ceux qui contestent des acteurs influents.

Freedom House rapportait ainsi qu’en octobre 2024, le journaliste Mech Dara avait été arrêté et inculpé pour « incitation à provoquer le chaos social » après avoir révélé l’ampleur de l’industrie des escroqueries en ligne et ses liens présumés avec des personnalités puissantes. Après plusieurs semaines et sous le regard attentif de la communauté internationale, il avait été libéré.

De même, en juillet 2024, un tribunal cambodgien avait condamné à de lourdes peines de prison des militants écologistes du mouvement Mother Nature, accusés d’avoir insulté le roi et comploté contre le gouvernement.

Ces affaires constituent un signal fort. Face à des cas médiatisés où des lanceurs d’alerte ou des militants ont été sanctionnés, de nombreux citoyens concluent que dénoncer la corruption est peu susceptible d’entraîner un changement réel et pourrait les exposer personnellement à des risques. Le silence apparaît alors comme l’option la plus sûre.

La peur et le manque d’information sont ainsi deux facteurs majeurs qui freinent le signalement des faits de corruption. L’absence de protection des lanceurs d’alerte, combinée aux risques juridiques, décourage l’action. L’éducation limitée et la méconnaissance des procédures réduisent encore la confiance des citoyens, laissant de nombreux scandales à l’abri du regard public.

Briser le silence pour lutter contre la corruption

La corruption ne peut être réduite sans la participation et la coopération de l’ensemble de la société, en particulier du gouvernement et des citoyens. Ces derniers, souvent victimes directes de la corruption, jouent un rôle essentiel dans la révélation des faits, tandis que l’État demeure l’institution clé en matière d’application de la loi et de protection.

Pourtant, la crainte de représailles, de sanctions ou de poursuites judiciaires dissuade de nombreux citoyens de signaler les abus, alimentant ainsi le « piège silencieux ».

L’article 41 de la loi anticorruption contribue à cette situation. Pour y remédier, le gouvernement devrait réformer le cadre juridique afin d’assurer une protection plus solide des lanceurs d’alerte, conformément à l’article 1 de la loi, qui vise à promouvoir l’intégrité, la transparence et l’État de droit.

La loi ne devrait sanctionner que les intentions malveillantes avérées, et non les signalements non prouvés. Si un citoyen agit sur la base de soupçons raisonnables, il devrait bénéficier d’une immunité civile et pénale, quel que soit le résultat de l’enquête.

À titre d’exemple, à Singapour, dans le cadre du Bureau d’enquête sur les pratiques de corruption et de la loi sur la prévention de la corruption, un plaignant ayant fourni des informations ultérieurement jugées inexactes mais sans intention malveillante n’est pas sanctionné.

Autrement dit, un citoyen qui signale de bonne foi un cas suspect de corruption n’est pas poursuivi si les faits ne sont finalement pas établis.

En outre, le gouvernement pourrait instaurer une loi complète de protection des lanceurs d’alerte afin de les prémunir contre toute forme de représailles.

En Corée du Sud, les lanceurs d’alerte bénéficient d’une protection importante. Par l’intermédiaire de la Commission anticorruption et des droits civils, ils obtiennent une protection juridique, la garantie de la confidentialité et, si nécessaire, des mesures de sécurité physique.

De même, la Convention des Nations unies contre la corruption encourage les États membres à protéger et soutenir les lanceurs d’alerte, considérés comme des acteurs essentiels de la transparence et de la responsabilité. Dans un tel cadre, davantage de citoyens seraient enclins à signaler des abus s’ils ont confiance dans le système et se sentent protégés.

Enfin, le gouvernement pourrait passer d’une approche centrée sur la sanction à un système fondé sur l’incitation.

L’octroi de récompenses financières constitue l’un des moyens les plus efficaces pour encourager les signalements. En Corée du Sud, le système de protection et de récompense des lanceurs d’alerte d’intérêt public prévoit des compensations financières lorsque les signalements permettent de récupérer des fonds publics ou de révéler des actes de corruption.

Selon la Commission anticorruption et des droits civils, 4,243 milliards de wons (environ 3 millions de dollars) ont été versés à des lanceurs d’alerte dont les signalements ont conduit à la récupération de fonds ou à une augmentation des recettes publiques, soit une hausse d’environ 40 % par rapport à 2022.

Ce dispositif illustre le passage d’une culture de la crainte des représailles à une culture où les citoyens se sentent encouragés à dénoncer les irrégularités.

L’autrice de cet article, You Somanith, est étudiante en relations internationales à l’Institute for International Studies and Public Policy. Ses recherches portent sur les politiques publiques au Cambodge et la politique étrangère de l’ASEAN.

Publié avec l’aimable autorisation de Cambodianess, qui nous permet d’offrir cet article à un lectorat francophone.

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos