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FRANCOPHONIE – Parlez-vous barang ? Itinéraire de 4 Cambodgiens francophones

Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 24 mars 2026

Jusqu'au 31 mars, le Cambodge fête la francophonie, sous l'impulsion de l'Institut français, du Ministère de l'éducation et de leurs partenaires. Selon les statistiques, le Royaume compte aujourd'hui environ 2,7% de francophones, et plus de 120.000 apprenants de français dans le système scolaire. Pourquoi et comment parle-t-on le Français, aujourd'hui au Cambodge ? Nous avons posé la question à 4 Cambodgiens francophones aux itinéraires différents.

Hok Sothik, directeur du Sipar, né en 1968

Hok Sothik confesse faire preuve de curiosité depuis l'enfance, l'envie de voyager, le rêve de parler une langue étrangère. « Mes parents étaient illettrés, mais nous ont poussés, mes frères et s?urs et moi, à faire des études. Bien qu'ils ne le parlaient pas, le français faisait partie de leur horizon, ils le percevaient comme la langue de la culture, de la médecine... » Mais en 1987, quand il passe son bac, les seules relations avec l'étranger étaient celles des « pays frères », du bloc socialiste. Cette année-là, il participe aussi à un concours national désignant les dix meilleurs élèves du pays en mathématiques et en khmer. « J'ai fini septième : c'était un grand motif de fierté, pour moi et mon école. J'ai obtenu une bourse pour aller étudier en URSS. Là, j'ai appris le russe, mais au cours de ma deuxième année, j'ai commencé à apprendre le français. Nous regardions des films classiques : Louis de Funès, Alain Delon, qui était très populaire aussi en Russie? » Il n'y avait pas grand monde sur place avec qui parler le français, à part une poignée d'étudiants africains. « En 1995, j'ai rencontré un Français pour la première fois : j'appréhendais un peu de lui parler, mais heureusement, je me suis aperçu que je comprenais. »
En 1996, Sothik rentre au Cambodge travailler au ministère de l'Education nationale, avant d'intégrer l'ONG Sipar, qui se consacre aux livres. « En 1997, je me suis rendu en France pour suivre un stage de bibliothécaire : j'étais ému, j'avais les larmes aux yeux. Je touchais enfin du doigt ce rêve d'enfant, l'architecture, les gens, l'univers de mes films, de mes livres? »

Son expression favorite : «"Avoir le beurre et l'argent du beurre", parce que c'est une expression très visuelle, une image se forme dans l'esprit à cette évocation.»

Rithea, freelance dans le secteur du cinéma, né en 1988

Après des études de médecine, Rithea a décidé de se consacrer à la première de ses passions : le cinéma. Il travaille désormais dans « l'industrie du film », secteur où beaucoup reste à développer au Cambodge. Avec ses amis cinéphiles, Rithea a notamment fondé le FilmCampKH, festival de courts-métrages.
Dans la famille de Rithea, originaire de Battambang, l'apprentissage de la langue française est en quelque sorte un héritage familial : son frère cadet et lui l'apprirent non seulement à l'école, mais aussi de leur grand-père qui fut enseignant. Aujourd'hui, si Rithea constate que l'anglais a pris le pas sur le Français au Cambodge ? lui-même fait de plus en plus souvent des anglicismes lorsqu'il le parle ? il continue néanmoins de le pratiquer avec ses amis « français et franco-khmers », et travaille aussi, lorsque l'occasion se présente, avec des productions françaises. « Je crois que le cinéma français est unique », dit Rithea, dont l'un des réalisateurs français préférés, Luc Besson, est connu pour ses influences très américaines. Côté musique française, Rithea apprécie Grégory Lemarchal, ancien candidat de la Star Academy disparu en 2007 à l'âge de 24 ans. Il en a appris les chansons qu'il fredonne parfois naturellement entre deux standards de la pop khmère. A 24 ans, ce jeune passionné de sons et d'images n'a jamais conféré une dimension sacrée à la langue française, comme cela a pu être le cas pour une précédente générale. Rithea parle français, voilà tout, et il le parle bien : il maîtrise l'argot, le verlan, et même? quelques jurons québécois.

Mme Mao Thach, employée à la médiathèque de l'Institut français

Chargée de la restauration des livres, des retours et des inscriptions à la Médiathèque de l'Institut Français du Cambodge, Mme Mao Thach a commencé à apprendre le français à l'école à l'âge de 9 ans : « Je suis d'une génération où nous apprenions tous le français, nous sommes beaucoup à mon âge à avoir parlé la langue française ». Quelques temps après la fin du régime khmer rouge en 1979, elle commence à travailler à la Bibliothèque Nationale, où son père fut autrefois gardien. De cette époque elle gardera notamment le souvenir du proverbe inscrit dans le hall principal : « La force lie un temps, l'idée enchaine pour toujours. » « J'aime travailler dans l'univers des livres », dit cette dame méticuleuse, qui ?uvre à la Médiathèque de l'IFC depuis 1997. Elle aime notamment y lire des magazines. En dame élégante, elle ne manque notamment pas un numéro de "Elle".

Im Lim, professeur et traducteur, né en 1969

« Quand tu vis dans quelque chose de sombre, tu as envie de te diriger vers la lumière. C'est comme cela qu'encore enfant, en 1979, à la sortie des Khmers rouges, j'ai eu envie d'apprendre le français », explique Im Lim. Lui a commencé par dessiner les lettres aperçues sur des cartons qui traînaient? « Le "A", avec sa forme d'escabeau, puis au fur et à mesure, toutes les lettres. Ma s?ur, qui le parlait un peu, m'a transmis des notions, puis une professeur dans le village m'a enseigné. C'était interdit à l'époque, mais tout le monde se connaissait par chez nous, donc ça ne posait pas de problèmes. » En 1989, après le bac, il intègre l'université royale, où il décroche sa licence au bout de quatre ans. Il enseigne ensuite à l'université, puis dans un lycée, avant de se rendre à Paris, en 1995, pour faire répétiteur du khmer à l'Institut national des langues et civilisations orientales. « J'ai passé une maîtrise de Français langues étrangères, à Paris III, ainsi qu'une maîtrise de lettres modernes. Cette dernière était difficile, car je n'avais pas lu les classiques durant mon enfance, il me manquait des références. » Retour à Phnom Penh, retour à l'Université où il enseigne aussi bien la phonétique que la culture générale.
Puis il rallonge encore une fois son cursus, allant suivre un master de sciences de la traduction à l'université de Caen et à celle de Corfou. « J'ai entamé ensuite un doctorat mais j'ai abandonné en cours. Je suis un peu un éternel étudiant, et ce n'est pas facile, car il faut travailler, mais les professeurs à l'Université n'ont que de petits salaires. » Im Lim est aujourd'hui traducteur auprès de la partie internationale du Tribunal khmer rouge, mais il pressent que ce dernier va s'arrêter bientôt. « Je suis reconnaissant à la France pour toutes les bourses qu'elle m'a apportées dans ma jeunesse, ces immenses connaissances avec lesquelles je me cultive et me construis. Cependant, aujourd'hui, il y a des problèmes de gestion, d'engagement au sein du Département d'études francophones de l'Université, c'est un peu injuste pour nous les francophones de la première heure, on a l'impression d'être délaissés et de patauger un peu? »

Son expression favorite : « "Chat échaudé craint l'eau froide", mais j'aime toutes les expressions, tout ce qui se rapporte à cette langue.»

Samuel Bartholin et Céline Ngi (http://www.lepetitjournal.com/cambodge) Jeudi 21 mars 2013

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Publié le 21 mars 2013, mis à jour le 24 mars 2026
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