Entre pauvreté, distance et manque d’information, de nombreuses Cambodgiennes retardent leurs soins gynécologiques. Un retard qui peut parfois avoir des conséquences dramatiques.


Pour de nombreuses femmes cambodgiennes, les problèmes de santé gynécologique ne commencent pas à l’hôpital. Ils débutent souvent en silence — ignorés au fil de longues journées de travail, reportés pour payer les frais de scolarité des enfants et relégués derrière la lutte quotidienne pour gagner de quoi survivre. Lorsque l’aide médicale est enfin recherchée, la maladie est souvent déjà bien installée.
Sur le site de déplacement de Bat Thkav, dans la province d’Oddar Meanchey, ces combats invisibles se déroulent au sein de familles déracinées par le conflit frontalier, où la survie laisse rarement de la place aux soins de santé.
L’un de ces combats est celui de Hav Soviet, vendeuse de bouillie de riz âgée de 44 ans, dont la vie a été façonnée par le travail, les sacrifices et aujourd’hui une crise médicale grandissante.
Déplacée depuis plus de trois mois, Soviet se lève avant l’aube pour préparer et vendre des bols bon marché de bouillie de riz et de soupe de nouilles aux autres déplacés. Mais récemment, une douleur soudaine et aiguë dans le bassin l’a contrainte à affronter un problème avec lequel elle vit depuis plus de dix ans : un kyste ovarien que les médecins disent aujourd’hui devenu dangereusement volumineux et nécessitant une opération.
Le diagnostic l’a placée face à une double crise : maintenir son petit étal de nourriture tout en trouvant un moyen de payer un traitement qu’elle ne peut pas se permettre.
« Je suis restée silencieuse lorsque le médecin m’a dit que je devais être opérée », se souvient-elle en évoquant ce moment à l’hôpital provincial. « Le kyste était devenu énorme et dangereux. Je ne m’attendais pas à ce que cela arrive. »
Le revenu avant tout
Avant de revenir au Cambodge, Soviet a travaillé pendant dix ans comme travailleuse migrante dans un restaurant en Thaïlande. Il y a environ trois ans, elle est rentrée dans la province d’Oddar Meanchey, déterminée à repartir de zéro, et a ouvert un petit stand de bouillie de riz dans son village natal d’O’Smach.
Mais ce retour signifiait également perdre l’accès aux examens médicaux réguliers et aux médicaments qu’elle recevait autrefois en Thaïlande pour traiter son kyste.

Photo Moeurn Makthong
Progressivement, ces rendez-vous ont cessé. Les médicaments ont été épuisés. Les symptômes et la douleur ont été relégués au second plan.
« Tout ce qui comptait pour moi, c’était de gagner de l’argent et de soutenir ma famille », explique-t-elle.
Soviet a deux enfants encore scolarisés. Son fils aîné étudie à l’université à Phnom Penh, tandis que sa fille cadette est au lycée. Elle considère l’éducation comme la voie la plus sûre pour sortir de la pauvreté et est déterminée à maintenir ses deux enfants à l’école, même si cela signifie sacrifier sa propre santé.
Depuis qu’elle a été déplacée de la zone frontalière contestée, elle a installé un petit étal au centre de déplacement de Bat Thkav. Chaque matin, elle vend de la bouillie de riz et de la soupe de nouilles à des prix très bas — entre 0,125 et 0,50 dollar — afin que les autres familles déplacées puissent toujours s’offrir un repas chaud.
Mais son propre avenir reste incertain.
« Je n’ai pas la carte du Fonds national de sécurité sociale pour couvrir ma facture médicale », explique Soviet. « Je n’ai même pas 500 dollars pour l’opération. »
Récemment, un petit don lui a permis d’entamer les démarches pour obtenir cette carte, ce qui laisse espérer qu’une partie du coût du traitement pourrait être couverte.
Malgré tout, elle tente de garder le moral.
« Peut-être que je vais mourir si je n’ai pas la carte ou si je ne peux pas payer la facture », plaisante-t-elle avec légèreté.
Les obstacles auxquels sont confrontées les femmes cambodgiennes
Les histoires comme celle de Soviet reflètent un défi plus large.
Une étude publiée dans le Cambodia Journal of Public Health indique que de nombreuses femmes cambodgiennes continuent de faire face à des obstacles importants lorsqu’elles cherchent à se faire soigner. Les jeunes femmes, celles ayant un faible niveau d’éducation, les habitantes des zones rurales et les ménages à faibles revenus sont particulièrement touchés. Les longues distances jusqu’aux structures de santé restent également un obstacle majeur.
Dans les communautés rurales, les femmes doivent souvent concilier travail rémunéré et responsabilités domestiques, tout en ayant un accès limité à l’éducation et aux informations sur la santé.
À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé estime que plus de 1,5 million de femmes n’ont pas accès aux services de santé de base, tandis que les inégalités sanitaires continuent de contribuer à des maladies et à des décès évitables tout au long de la vie des femmes.

Photo Lay Long
Une vie perdue trop tôt
Pour Sok Kong, ces lacunes du système de santé ont déjà eu des conséquences dévastatrices. Sa belle-sœur, Yin Thida, est décédée à seulement 18 ans après un diagnostic tardif de cancer du col de l’utérus.
Thida a commencé à avoir ses règles à 14 ans, mais elle a grandi principalement sous la garde de sa grand-mère, déjà octogénaire, dans la province de Svay Rieng. Sans encadrement parental ni véritable éducation sanitaire, elle accordait peu d’attention à l’hygiène intime.
« Elle était la plupart du temps sous la garde de sa grand-mère », raconte Kong.
À un moment donné, la jeune fille est brièvement restée chez Kong dans la province de Preah Vihear, au début du conflit frontalier.
Peu après, son état de santé s’est détérioré.
« Elle saignait un sang sombre avec une odeur nauséabonde et elle était devenue très faible », se souvient Kong.
Elle a été renvoyée dans sa ville natale pour y être soignée. Mais l’hôpital local a refusé de traiter le cas et l’a orientée vers le Vietnam. Il était alors déjà trop tard.
Une semaine après son retour au Cambodge, Thida est décédée. Kong n’a appris la tragédie que trois mois plus tard.
« La grand-mère avait peur que je lui en veuille », dit-elle doucement. « Je regrette de ne pas avoir pu l’aider. Je n’aurais pas laissé cette tragédie arriver si elle avait été sous ma responsabilité. »
Cette expérience a profondément marqué Kong, qui a aujourd’hui trois filles, dont l’aînée a 21 ans. Depuis, elle veille à ce qu’elles effectuent régulièrement des examens médicaux.
Elle reconnaît toutefois que sa compréhension du vaccin contre le HPV reste limitée.
Cancer du col de l’utérus et risques invisibles
L’infection par le papillomavirus humain (HPV) est la principale cause du cancer du col de l’utérus dans le monde. Les femmes des pays à faible revenu sont davantage exposées, car elles ont souvent moins accès aux programmes de dépistage et de vaccination, ce qui augmente les risques de diagnostic tardif et de mortalité.
Une mauvaise hygiène menstruelle peut également accroître le risque d’infections. Cela peut inclure l’absence de lavage adéquat de la zone génitale, un manque de bains réguliers ou l’absence de nettoyage après les rapports sexuels.
Pour les femmes rurales cambodgiennes, les obstacles structurels rendent souvent une hygiène correcte difficile. L’accès limité à l’eau potable, la réutilisation de tissus pendant les menstruations pour des raisons de pauvreté et les conditions de travail physiques contribuent à accroître les risques pour la santé.
Les tentatives de Cambodianess pour contacter trois porte-parole du ministère de la Santé sont restées sans réponse. Plusieurs professionnels de santé ont également refusé de commenter, invoquant une nouvelle règle restrictive concernant les prises de parole publiques sur les questions de santé.
Les politiques publiques face à la réalité
Malgré ces difficultés, le ministère de la Santé reconnaît que les soins gynécologiques demeurent un enjeu majeur au Cambodge.
Le Plan stratégique de santé 2025-2034 identifie la santé des mères, des nouveau-nés, des enfants et des adolescents comme un domaine prioritaire.
Selon le ministère, le Cambodge a réalisé des progrès significatifs au cours des deux dernières décennies. Toutefois, plusieurs défis persistent. Le cancer du col de l’utérus reste une préoccupation majeure, représentant environ 6,4 % de tous les nouveaux cas de cancer chez les femmes cambodgiennes.

Les campagnes d'éducation à la santé devraient également s'éloigner des discours stigmatisants et mettre plutôt l'accent sur des informations fondées sur des données probantes concernant l'infection par le HPV, tout en améliorant l'accès aux vaccins, au dépistage et aux soins de base
La couverture vaccinale contre le HPV chez les filles de neuf ans dépasse désormais 95 %. Cependant, l’extension du dépistage du cancer du col de l’utérus chez les femmes âgées de 30 à 49 ans demeure un objectif stratégique pour les années à venir.
Le gouvernement vise également à réduire la mortalité maternelle de 154 à moins de 70 décès pour 100 000 naissances vivantes d’ici 2030 et à diminuer la proportion de filles âgées de 15 à 19 ans ayant déjà été enceintes de 9,3 % à 6 % d’ici 2034.
Parmi les autres objectifs figurent l’augmentation du dépistage du cancer du col de l’utérus à 55 %, la réduction des besoins non satisfaits en matière de planification familiale à 7 % et l’augmentation de l’utilisation des méthodes contraceptives modernes à 70 % d’ici 2034.
Au-delà des services médicaux, le ministère affirme vouloir renforcer l’ensemble du système de santé et s’attaquer aux facteurs sociaux, économiques et environnementaux qui influencent l’état de santé de la population.
Des vies derrière les statistiques
Pour des femmes comme Hav Soviet, ces politiques restent lointaines.
Chaque matin, sur le site de déplacement, elle se lève avant l’aube, allume son feu de cuisson et prépare de la bouillie de riz pour des voisins qui, comme elle, peinent à survivre.
Son petit étal permet à sa famille de tenir. Il aide aussi à nourrir d’autres familles déplacées.
Mais la douleur dans son corps lui rappelle que le temps presse.
À travers le Cambodge, de nombreuses femmes portent encore silencieusement des fardeaux similaires — repoussant les soins, ignorant les symptômes et faisant passer leur famille avant elles-mêmes.
Les maladies auxquelles elles sont confrontées sont souvent évitables. Mais sans soins rapides, les conséquences arrivent tard — parfois bien trop tard.
Par Teng Yalirozy
Avec l’aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.



















