Au Cambodge, le dollar américain demeure largement utilisé dans le secteur de l’habillement, de la chaussure et des articles de voyage et sacs. Cette situation, héritée des années 1990, s’est développée dans un contexte d’instabilité politique et d’importants flux d’aide étrangère versés en dollars.


Selon un rapport publiée en mars 2026 par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en collaboration avec la Banque nationale du Cambodge, cette dollarisation présente à la fois des avantages et des limites pour l’économie cambodgienne.
Elle facilite notamment l’intégration financière et économique du pays au marché mondial, contribue à limiter le financement inflationniste des déficits publics et favorise une certaine discipline financière. En revanche, elle réduit les marges de manœuvre de la politique monétaire, limite la gestion du taux de change et entraîne une perte de revenus liés à l’émission monétaire.
Des revenus principalement en dollars, des dépenses en riels
L’étude met en évidence un décalage entre la monnaie dans laquelle les ménages perçoivent leurs revenus et celle qu’ils utilisent pour leurs dépenses quotidiennes.
Les salaires et rémunérations représentent 98,6 % des revenus des ménages interrogés. Ils sont versés à 89,1 % en dollars, contre 10,9 % en riels. Au total, 88 % des revenus des ménages enquêtés sont libellés en dollars, tandis que 12 % le sont en riels.
À l’inverse, les dépenses courantes sont majoritairement effectuées en monnaie nationale. L’alimentation et les boissons, qui représentent 44,1 % des dépenses des ménages, sont payées à 99,9 % en riels. Les frais de transport sont entièrement réglés en riels. Les dépenses liées à l’eau et à l’électricité le sont également à 98,6 %.
Le logement constitue une exception notable : les loyers sont payés à 67 % en dollars. Dans l’ensemble, toutefois, 87,6 % des dépenses des ménages sont effectuées en riels, contre 12,3 % en dollars.
Un coût de change qui affecte davantage les ménages modestes
Cette différence entre revenus et dépenses expose les ménages à un risque de change et à des coûts de conversion. L’étude estime que les foyers interrogés perdent environ 1,2 % de leurs revenus en raison de ces décalages monétaires.
Les travailleurs à faibles revenus sont les plus exposés. Ils consacrent une part importante de leurs ressources à des biens essentiels, notamment à l’alimentation, généralement payés en riels. Ils supportent ainsi directement le coût de la conversion de leur salaire en dollars vers la monnaie utilisée pour leurs achats.
D’après les résultats de l’étude, plus la part des dépenses effectuées en riels est élevée pour un ménage dont les revenus sont en dollars, plus la perte de bien-être est importante.
Les usines paient leurs dépenses principalement en dollars
Le fonctionnement des usines repose lui aussi largement sur le dollar américain. Les recettes commerciales des usines étudiées, à Phnom Penh comme dans les provinces sélectionnées, sont entièrement libellées en dollars.
Les dépenses des usines représentent 64,8 % de leurs ventes. Parmi ces dépenses, 85,4 % sont payées en dollars. Les salaires constituent le principal poste : ils représentent 55 % des ventes et 82,2 % des dépenses totales. Ils sont versés à 89,8 % en dollars, contre 10,2 % en riels.
Les loyers des bâtiments sont entièrement payés en dollars et représentent 7,7 % des dépenses des usines. Les factures d’électricité et d’eau sont réglées à 76,4 % en dollars.
Les cotisations au Fonds national de sécurité sociale et les pensions font exception : elles sont intégralement payées en riels et représentent 4,2 % des dépenses des usines.
Une enquête menée auprès de 1 068 travailleurs
L’étude s’appuie sur une enquête réalisée entre mars et mai 2023 auprès de 114 usines du secteur de l’habillement, de la chaussure et des articles de voyage et sacs.
Les établissements étudiés se trouvent à Phnom Penh ainsi que dans les provinces de Banteay Meanchey, Svay Rieng, Preah Sihanouk et Kandal. Parmi les usines recensées, 42 sont situées dans des zones économiques spéciales réparties dans trois provinces, tandis que 72 se trouvent en dehors de ces zones.
Les chercheurs ont recueilli les réponses de 1 068 travailleurs, dont 888 femmes, en interrogeant entre 10 et 20 employés par usine sélectionnée. L’analyse a porté sur les caractéristiques des ménages, leurs revenus, leurs dépenses et leur perception du paiement des salaires en riels.
Une majorité de travailleurs opposée aux salaires en riels
Le passage au paiement des salaires en riels ne fait pas consensus parmi les travailleurs interrogés. Selon l’enquête, 57 % d’entre eux s’y opposent, tandis que 41,5 % y sont favorables. Une faible proportion reste neutre.
Les salariés expriment principalement la crainte de subir des pertes liées aux fluctuations du taux de change. Pour les travailleurs favorables au paiement en riels, les principaux arguments avancés sont la facilité d’utilisation et d’épargne de la monnaie nationale, ainsi que la volonté de soutenir le riel.
Les travailleurs disposant d’une meilleure connaissance des taux de change et ceux dont les dépenses sont davantage effectuées en riels sont plus susceptibles d’accepter un salaire dans la monnaie nationale.
Des préférences qui varient selon le niveau de revenu
L’étude relève également une relation non linéaire entre le niveau de revenu et la préférence pour un paiement en riels.
Les ménages gagnant moins de 1,9 million de riels par mois (environs 475 $ ) se montrent davantage disposés à recevoir leur salaire dans la monnaie nationale. Cette tendance diminue lorsque les revenus dépassent ce seuil. Les travailleurs issus de ménages plus aisés ont, dans l’ensemble, une préférence plus marquée pour le dollar.
Les chefs de ménage et leurs conjoints sont également moins enclins à accepter un paiement en riels. Il en va de même pour les utilisateurs fréquents des paiements numériques, qui peuvent déjà bénéficier de taux de change jugés équitables lors de leurs transactions.
Le PNUD recommande une transition progressive
Pour réduire les effets du décalage entre les monnaies de revenus et de dépenses, le PNUD et la Banque nationale du Cambodge recommandent une transition progressive vers un usage accru du riel.
La première proposition consiste à laisser aux travailleurs le choix de leur monnaie de paiement, avec la possibilité de répartir leur salaire entre dollars et riels. Un tel dispositif devrait être encadré par des règles garantissant la transparence et l’équité entre employeurs et salariés.
L’étude recommande également de promouvoir le paiement numérique des salaires, en associant les usines, les banques et les entreprises de technologie financière. Des plateformes permettant d’effectuer des transactions en riels et d’afficher les taux de change en temps réel pourraient faciliter cette évolution.
Encourager les dépenses importantes en riels
Les auteurs préconisent aussi d’encourager le paiement en riels des dépenses importantes, notamment les loyers, les locations de bâtiments et les services de communication.
L’objectif serait de réduire l’usage du dollar dans les principales dépenses des ménages et des entreprises. En modifiant progressivement les habitudes de paiement, les travailleurs et les employeurs pourraient être davantage incités à utiliser le riel pour les salaires et les transactions quotidiennes.
L’étude recommande par ailleurs de cibler en priorité les travailleurs les moins rémunérés, comme les employés débutants des usines, les agents d’entretien et les agents de sécurité, dont les dépenses sont souvent réalisées en monnaie nationale.
La stabilité du riel au cœur de la confiance
La stabilité du taux de change est présentée comme un élément essentiel pour renforcer la confiance dans le riel. Le rapport recommande de maintenir le taux de change entre 4 000 et 4 100 riels pour un dollar afin d’encourager l’utilisation de la monnaie nationale.
Des programmes d’éducation financière et des campagnes de sensibilisation sont également préconisés. Ils devraient améliorer la compréhension des taux de change, des risques liés aux décalages monétaires et des avantages pratiques liés à l’utilisation du riel.
Le rapport propose enfin une transition graduelle vers le paiement des salaires en riels, accompagnée d’incitations pour les entreprises, telles que des avantages fiscaux ou une réduction des frais de transaction. La Banque nationale du Cambodge pourrait également soutenir les institutions financières et les ménages qui choisissent le riel pour leurs prêts et leur épargne.
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