Mercredi 12 août 2020

A LIRE – Soth Polin, un anarchiste khmer

Par Lepetitjournal Cambodge | Publié le 27/11/2011 à 08:35 | Mis à jour le 05/01/2018 à 08:30

Qui s'intéresse à la littérature khmère a sans doute eu l'occasion d'entendre le nom de l'écrivain Soth Polin. Ou peut-être même de lire L'Anarchiste, dans l'une des versions pirates qui circulent à Phnom Penh. Ce roman initialement publié en français en 1980, difficile à trouver, est désormais disponible en format poche aux éditions de La Table Ronde. Témoignage concis et percutant d'un parcours individuel dans l'histoire du Cambodge, L'Anarchiste révèle aussi le style d'un auteur tour à tour inspiré par Freud, Mishima, ou la philosophie bouddhique

 

Autant être direct : L'Anarchiste est un récit fait de sang et de foutre, d'errances morbides et de pulsions meurtrières. Pas exactement ce qu'on s'attend à trouver sous la plume d'un écrivain khmer dans les années 1970. De fait, Soth Polin est né dans une famille bourgeoise de la province francophone ; il s'est forgé sur la lecture des classiques occidentaux, de Hölderlin (cité en exergue) à Sartre, en passant par Nietzsche, Freud ou Céline. On apprend assez vite en lisant sa biographie que Polin eut pour professeur de Français un certain Saloth Sâr. Le futur Pol Pot, qui dans sa révolution meurtrière, ciblera notamment les écrivains, alors désignés comme les représentants d'une élite intellectuelle à éradiquer.

Soth Polin a choisi l'exil et a survécu. Les quelques livres qu'il a publiés en khmer, notamment Aventurier à la dérive (Neak Phsâng Preng Arat Ariey, 1969), ou La Mort dans l'âme (Mârena Duong Chet, 1973) ont fait de lui une personnalité incontournable de la littérature cambodgienne. Mais Soth Polin veut plus : il veut être un écrivain de langue française. C'est l'objectif qu'il poursuit une fois installé à Paris, à partir de 1974. Là, il entreprend la traduction en français d'une nouvelle qui avait été interdite au Cambodge, outrageusement intitulée Sans pitié, les fesses en arrière. Il la complète avec un second texte écrit directement en français : l'ensemble forme L'Anarchiste, publié pour la première fois en 1980 aux éditions Mercure de France.

Dans le premier récit, nous sommes en 1967, l'année où débute la guerre entre le PCK et le régime monarchique. Le narrateur semble alors peu soucieux de s'engager dans les affaires de son pays : "Parce que la politique et les politiciens, assène-t-il, c'est de la merde". Il faut dire que ce jeune professeur de philo, esthète décadent en devenir, est déjà bien assez occupé à jouer dangereusement avec ses pulsions : pulsions suicidaires (il risque volontairement la noyade), sexuelles (son désir insensé pour sa cousine Sinuon), ou criminelles (il étrangle une prostituée, puis sa cousine).

C'est une autre vision de mort qui ouvre le second volet du roman. Entre les deux parties, écrites à douze ans d'intervalle, il y a cette page vierge dans laquelle Patrick Deville, auteur de la préface, voit la "disparition du Cambodge, la parenthèse du Kampuchéa démocratique".

Virak, Khmer en exil devenu chauffeur de taxi à Paris (comme le fut Soth Polin) a eu un accident sur les quais de Seine. Entre souvenir et fantasme, il se met à raconter des bribes de sa vie à sa passagère, agonisante. Virak, comme Soth Polin, a fui le Cambodge après avoir désavoué le régime de Lon Nol dans son journal (Nokor Thom : Le Grand Royaume).  C'était en en 1974. La révolution des Khmers rouges, il la vivra donc depuis Paris : "L'un après l'autre, j'apprends la mort de mes parents et amis, proches ou éloignés. Un à un, ils ont succombé par la massue, par la famine, par la maladie…".  Seul moyen d'oubli : l'alcool et le sexe, notamment dans les bras d'une amante française. Il y a d'ailleurs dans cette partie du livre quelques digressions inopportunes sur les différences qu'il y a à coucher avec des Français(es) ou des Cambodgien(ne)s. Comme surgissent parfois quelques considérations frôlant parfois le lieu commun : "Notre tort c'est le fait de naître. C'est la vie". Mais le feu d'artifice et de violence l'emporte. La femme du narrateur le quitte. Il finit par s'émasculer et conserver son "trophée" dans du formol. Le cauchemar prend et c'est tant mieux pour le roman.

Aujourd'hui installé en Californie, Soth Polin n'a rien publié depuis L'Anarchiste. N'en déplaise à celui qui voulait tant devenir un grand auteur français, son ultime roman tient avant tout une place essentielle dans le patrimoine épars de la littérature khmère : la place d'une œuvre brutale et hallucinatoire, dont la cruauté ne trouve son équivalent que dans la folie des hommes et de l'histoire.

Céline Ngi (www.lepetitjournal.com/cambodge) Lundi 28 novembre 2011

Soth Polin, L'Anarchiste, éditions de La Table Ronde, collection La Petite Vermillon, 2011.
Première édition aux éditions de la Table Ronde en 1980

Lire aussi : Rencontre avec Patrick Deville, auteur de Kampuchea

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