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Laëtitia Gotte nous parle de FREE, association d'aide aux victimes de traite humaine

Cette semaine, notre rédaction est allée à la rencontre de Laëtitia Gotte, une Française qui vit depuis 17 ans en Roumanie. A travers son association Free, Laëtitia travaille avec les enfants et les femmes victimes de traite humaine et d'exploitation sexuelle. Malheureusement, la Roumanie occupe toujours la première place en Europe en ce qui concerne le nombre de victimes du trafic d'êtres humains. Laëtitia nous en parle.

Laëtitia GotteLaëtitia Gotte
Écrit par Grégory Rateau
Publié le 4 décembre 2023, mis à jour le 5 décembre 2023
Selon le rapport des Nations-Unis, les victimes de la traite en Europe proviennent principalement des Balkans, en particulier la Roumanie, la Bulgarie, l'Ukraine et la fédération de Russie (source UNODC).
 
Grégory Rateau: Comment êtes-vous arrivée en Roumanie et pourquoi vous vous y êtes installée ?

Je suis arrivée en Roumanie la première fois en 2004 avec un groupe de mon église française afin d'animer des programmes pour les enfants dans les orphelinats et je suis tombée amoureuse de ces enfants et de ce pays. J'y suis retournée en 2005 puis je m'y suis installée en 2006 à la fin de mes études dans le social. Ma première expérience a été dans un orphelinat rom de Targu Mures soutenu par les roms de France. Bien que difficile, ça a été une super expérience et, près de 20 ans plus tard, je suis encore en contact avec ces enfants. J'ai ensuite déménagé à Bucarest pour travailler auprès de la dernière génération d'enfants des rues.

 
Votre association Free soutient les femmes et les enfants victimes de traite humaine et d'exploitation sexuelle depuis une dizaine d'années. Comment les aidez-vous très concrètement ?

L'association FREE existe effectivement depuis 10 ans et a pour but de lutter contre les exploitations sexuelles. La Roumanie est un des pays les plus touchés par la traite humaine en Europe. J'ai commencé cette association suite à mon travail auprès des enfants des rues et orphelins, voyant un "pattern" d'exploitation sexuelle chez eux. Beaucoup d'entre eux ont été exploités à la sortie de l'orphelinat, mais aussi pendant leur passage dans les orphelinats, certains même avant leur venue. Encore aujourd'hui nous rencontrons dans la rues des jeunes filles qui se sont enfuies des orphelinats et qui sont poussées à la prostitution principalement par leurs petits amis. Notre association a une licence pour l'identification, l'assistance et la prévention de la traite humaine. Nous parcourons les rues de 8 villes de Roumanie à la recherche de femmes ou enfants qui auraient besoin de notre aide. Nous créons des relations de confiance et proposons notre aide. Au centre de jour, nous accueillons ces femmes et leurs enfants. Beaucoup viennent pour les paquets alimentaires que nous distribuons. Quand elles viennent au centre, on en profite pour les mettre en contact avec notre assistante sociale. On leur propose des workshops de soutien psychologique mais aussi sur des sujets très pratiques afin de préparer au mieux leur réinsertion. Nous avons un nouveau centre à Brasov qui ouvrira bientôt ses portes pour accueillir les mamans victimes ainsi que leurs enfants. Nous avons également un appartement de transit à Bucarest.

 

La Roumanie occupe toujours la première place en Europe en ce qui concerne le nombre de victimes du trafic d'êtres humains. Quels sont les chiffres officiels? Sont-ils représentatifs de la réalité?

Selon le rapport des Nations-Unis, les victimes de la traite en Europe proviennent principalement des Balkans, en particulier la Roumanie, la Bulgarie, l'Ukraine et la fédération de Russie (source UNODC). En 2021 la Roumanie avait seulement 505 victimes officiellement identifiées. Cela représente mal la réalité. On dit que seulement 1% des victimes sont identifiées...

 
Quel est le profil de ces femmes ?

Les femmes que nous aidons viennent de différents milieux sociaux mais on retrouve un point commun: les familles dysfonctionnelles. Souvent les parents sont absents ou abusifs. Beaucoup répètent ce qu'elles ont vu dans leurs familles d'origine et se mettent en couple avec des partenaires abusifs. L'exploitation se passe souvent au sein de la famille voire même dans le couple. Beaucoup ont été victimes d'abus sexuels durant leur enfance/adolescence et n'ont pas trouvé de l'aide. Traumatisées, elles tendent à répéter ces abus sous une forme plus "acceptable".

 

Votre association a aussi mené une campagne de sensibilisation. Quels sont selon vous les préjugés les plus courants au sujet de ces victimes?

En effet, même si la sensibilisation n'est pas notre activité principale, nous avons mené des campagnes de sensibilisation. En Roumanie on associe souvent la traite humaine à l'idée de la prostitution: "les femmes aiment ça", "c'est leur choix", sont des répliques qu'on entend assez fréquemment. La réalité est nettement plus complexe. Celles qui peuvent paraître avoir "choisi" la prostitution comme mode de vie sont souvent des personnes qui ont subi des abus durant leur enfance et n'ont pas reçu l'aide nécessaire. La majorité proviennent de familles dysfonctionnelles et n'ont pas connu réellement ce que veut dire une relation de respect et d'amour. Beaucoup vivent une précarité matérielle importante et n'ont que peu d'opportunités de travail décent, elles ne trouvent donc pas d'autres solutions pour subvenir à leurs besoins.

 

Comment, selon vous, l'affaire des frères Tate qui a été très médiatisée, a influencé l'image que se font les gens des proxénètes et des travailleuses du sexe?

Nous ne promouvons pas l'idée selon laquelle la prostitution est un "travail". Combien d'entre nous aimeraient proposer cette idée comme une carrière potentielle à nos filles? Personne. La prostitution choisie ou non a des conséquences très sérieuses sur le corps et la psyché. Les maladies sexuellement transmissibles sont courantes. Les actes de violence de la part des clients sont eux aussi monnaie courante (même dans les pays où la prostitution est légalisée). Le symptôme post-traumatique que les femmes vivent est semblable à celui vécu par un vétéran de guerre. Beaucoup de femmes développent des pathologies psychiatriques à cause de à ces traumatismes et vont très difficilement s'en remettre un jour. L'affaire des frères Tate a porté l'attention sur cette situation et nous espérons que les gens y seront plus sensibilisés.
 

La méthode "lover-boy" serait la méthode la plus courante utilisée par les trafiquants d'êtres humains. Pouvez-vous nous en parler?

Les méthodes utilisées par les trafiquants ont évolué au cours des années. Aujourd'hui la méthode la plus courante est bien celle du "lover boy" car elle est basée sur une manipulation émotionnelle/ psychologique. Celle-ci ne laisse pas forcément de preuve "physique" d'abus. Souvent les victimes ne s'identifient pas comme telles et pensent que c'est leur choix. Elles ne vont pas demander de l'aide, ou plus difficilement, et auront moins de preuves dans le cas d'une persécution.

 

Quelles seraient les 3 premières mesures que les autorités roumaines devraient prendre en urgence pour lutter contre ce fléau ?

Une législation claire est importante. Jusqu'à cet été il n'y avait pas de minorité sexuelle par exemple, ce qui rendait notre travail bien difficile. Le modèle nordique qu'a adopté la France est le modèle que nous considérons le plus adapté pour lutter contre ce phénomène. Il est aussi impératif que les femmes ne reçoivent plus d'amendes car cela rend leur réinsertion plus difficile. Nous aimerions aussi voir l'état proposer aux ONG des subventions car nous faisons la majorité du travail d'assistance auprès des victimes.

 

Combien de personnes sont désormais soutenues par votre association? Qu'offrez-vous aux femmes/enfants que vous hébergez?

En 2022, nous avons rencontré près de 500 femmes dans la rue ou dans les clubs et près de 5000 femmes en ligne. 117 femmes ou enfants ont été assistés dans un de nos espaces résidentiels et dans notre centre de jour. Dans notre centre de jour nous offrons une aide matérielle d'urgence, le soutien d'une assistante sociale, des groupes de partage, un soutien psychologique pour qui le souhaite et une aide juridique dans la limite de nos possibilités. Nous offrons aussi des activités de développement personnel aux femmes mais aussi aux enfants. Nous avons deux lieux de refuge, un à Bucarest et un autre à Brasov.

 
Auriez-vous un message à faire passer aux personnes qui souhaiteraient rejoindre dans votre combat ?

Rejoignez-nous, nous en avons vraiment besoin ! Nous recherchons activement des bénévoles dans le domaine du social media/communication, networking, fundraising, entretien de sites web, mais aussi réparation/rénovation de nos lieux d'accueil.

Plus d'infos ici.

grégory rateau
Publié le 4 décembre 2023, mis à jour le 5 décembre 2023

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