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Interview avec la pianiste franco-roumaine Dana Ciocârlie

Par Dan Burcea | Publié le 21/10/2019 à 00:00 | Mis à jour le 21/10/2019 à 00:00
Photo : Photo : Bernard Martinez
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La pianiste franco-roumaine Dana Ciocârlie est aujourd’hui une personnalité incontournable de la musique classique contemporaine. Son Intégrale live pour musique de piano seul s’est imposée à la fois par la performance musicale et par la prouesse technique. En 2018, elle a fait partie des 3 derniers finalistes nommés aux Victoires de la musique classique dans la catégorie « Enregistrement de l’année ». Notre correspondant en France est allé à sa rencontre.

 

En octobre 2018, Dana Ciocârlie avait participé au Théâtre Louis Jouvet à un spectacle au titre combien symbolique « Voyage en Orient-Express ». À ses côtés, évoluaient le violoniste Gilles Agap, l’accordéoniste Myriam Lafargue, le contrebassiste Philippe Norbert et le cymbaliste Ludovic Kovac. Cet événement a pour elle une signification particulière, car il renferme symboliquement un périple fondateur dans sa vie personnelle et professionnelle. C’était ainsi qu’elle rejoignait Paris pendant l’hiver de l’année 1992 lorsque sa carrière allait prendre le large.

 


En parlant justement de l’Orient-Express, je vous propose de retourner à ce premier voyage Bucarest-Paris.

En effet, il s’agit de mon premier voyage à Paris, six mois après avoir obtenu mon diplôme à l’Académie de musique de Bucarest. Lors de la demi-finale du Concours Tchaïkovski dans la capitale russe, j’avais reçu l’invitation de passer mon doctorat au Conservatoire de Moscou, dans la classe d’Evgueni Malinin, ce qui me donnait le titre d’aspirante. Comme les échanges entre les ministères roumain et russe duraient depuis déjà plus d’un an, j’ai reçu entre temps une invitation inattendue de la part d’une famille de mécènes français pour venir en France afin de suivre des études de perfectionnement. J’avais le sentiment que cette invitation était un vrai signe du destin, et c’est la raison pour laquelle je l’ai acceptée.

 

Retournons un peu à vos débuts. Comment avez-vous découvert le piano, à quel âge et dans quelles conditions ?

N’étant pas née dans une famille de musiciens, je n’ai pas eu l’occasion d’entendre dès mon jeune âge le son d’un instrument musical. Quand j’avais cinq ans, j’avais rendu visite à des cousines de mon père dans la région de Banat ; elles possédaient un piano droit et, comme j’étais un enfant turbulent, elles ont joué un petit morceau pour que je reste calme. J’ai été tout de suite fascinée par le son de ce piano et il nous a été impossible de rentrer à la maison avant que je n’apprenne à mon tour cette mélodie. Depuis, je n’ai cessé de réclamer à mes parents de m’inscrire en cours de piano. Au début je jouais sur un clavier en carton, dessiné par moi-même. Ce n’est qu’à l’âge de 10 ans que j’ai eu mon premier vrai piano.


Quel rôle ont joué pour vous les rencontres avec les professeurs Ludmila Popișteanu et Florino Delatolla ?

Je n’ai commencé à vraiment étudier le piano qu’à l’âge de 10 ans. Mes collègues jouaient déjà avec un orchestre. J’ai eu en revanche l’unique chance de rencontrer Monsieur Delatolla. Il avait déjà pris sa retraite anticipée pour des raisons médicales, mais il m’a consacré beaucoup de temps et d’attention, comme un vrai père. Nous étudiions 8 heures par semaine ensemble, mais à la maison je travaillais toute seule 10 heures par jours, car je devais récupérer le temps perdu. Nous avons vécu des moments d’enthousiasme; nous n’avions, ni lui ni moi, aucun doute quant aux succès à venir dans ma carrière. Le professeur Delatolla est mort quand j’étais en première année de conservatoire, mais il avait laissé comme testament à Madame Popișneanu de continuer à travailler avec moi, comme il l’avait fait jusque là.

 

À Paris vous devenez l’élève de Victoria Melki à l’École normale de musique de Paris. Aujourd’hui vous êtes son assistante.

Madame Melki est pour moi comme une mère spirituelle. Je l’avais connue par l’intermédiaire de Dominique Merlet qui a été par la suite mon professeur au Conservatoire National Supérieur de Paris avec qui je n’avais parlé qu’une seule fois au téléphone. Mon audition a eu lieu dans la salle Mangeot à l’École Normale et je peux vous dire que cela a été comme un coup de foudre réciproque. J’ai joué L’Étude Tableau de Rachmaninov et le Mephisto Waltz de Liszt. Depuis ce jour, on ne s’est jamais quittées, cela fait 26 ans maintenant ! Avant chaque concert ou enregistrement importants je joue d’abord devant elle les morceaux concernés. Madame Melki a été l’élève de Cortot (qui fut aussi le professeur de Dinu Lipatti et de Clara Haskil) et de Geza Anda.


Vous baignez à cette époque à Paris dans une extraordinaire ambiance musicale. Quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Je peux appeler les années 1990 comme étant la période où j’ai découvert le monde. Pendant mes années d’études à Bucarest j’avais eu peu d’occasions d’écouter de grands solistes internationaux, ils étaient rarement invités, sauf lors du Festival Georges Enesco. À Paris, grâce à mon statut d’étudiante, et grâce aussi à ma carte de presse (j’ai été pendant un an correspondante de presse pour la Radio Romania Muzical), j’ai pu assister à des concerts inoubliables. Je citerais ici l’intégrale symphonique de Brahms avec l ’Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de Claudio Abbado, la Tétralogie à l’Opéra de Paris, Gwyneth Jones dans « Elektra » de Richard Strauss.

 

Le pianiste allemand Christian Zacharias vous a aidée à approfondir l’œuvre pianistique de Schubert. Que pouvez-vous nous dire sur ce pouvoir hypnotique, comme vous l’avez appelé, de Schubert sur vous-même ?

J’ai connu Christian Zacharias lors d’un récital d’une intelligente originalité qu’il avait donné au Théâtre des Champs Élysées. Il s’agissait des trois dernières sonates de Beethoven et du cycle « Terkreis » de Stockhausen (les signes zodiacaux). Un an plus tard, j’ai eu la possibilité de participer à une retraite de dix jours avec lui au château de Villarceaux, le thème étant justement Schubert. Je n’avais jamais joué Schubert, mais j’ai réussi en deux jours à apprendre la dernière et la plus longue de ses sonates, celle en Si Bémol, D 960. Dès les premières notes, Zacharias m’a dit « c’est ça le son de Schubert ». Schubert écrit une musique cosmique, dans un autre espace-temps. Jouer du Schubert c’est monter dans une navette spatiale dans laquelle le temps se mesure en année lumière. L’espace à explorer est infini, et, en tant qu’interprète, on se sent comme hypnotisé par l’exploration des régions les plus lointaines, sombres ou lumineuses, de l’âme humaine.

 

Une autre rencontre décisive a été celle avec l’œuvre pianistique de Schumann. Depuis combien de temps dure cette passion ?

Lors de mes premiers concerts, en tant qu’élève, j’avais joué des morceaux faisant partie de son Album pour la jeunesse, op. 68. C’est quelque chose qui arrive très souvent, car la musique de Schumann est accessible même aux débutants. Son répertoire s’adresse d’ailleurs aux extrêmes : à la fois aux débutants et aux virtuoses. Il n’y a pratiquement pas de voie intermédiaire. Ma passion pour son œuvre pianistique a commencé dès mon adolescence, lorsque je me suis penchée sur ses œuvres destinées aux concerts. J’avais travaillé avec le professeur Delatolla les Études Symphoniques. Au Conservatoire, j’avais travaillé les deux premières Sonates. C’est à cette époque que je me suis rendu compte que cette musique contenait des états d’âme que je ressentais à mon tour mais que je ne pouvais pas mettre en lumière, nommer. C’était comme si Schumann parlait une langue que j’avais moi-même voulu apprendre depuis toujours. Le succès que j’avais eu au Concours Schumann de Zwickau, en Allemagne, en 1996, m’a donné du courage, me faisant savoir que j’étais sur la bonne voie pour le comprendre.

 

Vous avez enregistré l’intégrale live de l’œuvre pour piano seul de Schumann. Combien de temps et quel type d’organisation a demandé cet enregistrement ?

En réalité, mon désir de jouer en concert l’intégrale pour piano seul de Schumann est née en l’an 2000. J’ai retrouvé récemment un dossier de presse de 2001, destiné aux mécènes, dans lequel je proposais 16 concerts. Dix ans ont été nécessaires pour que toutes les conditions nécessaires soient remplies. La Salle Byzantine de l’Ambassade de Roumanie à Paris (dans laquelle j’ai joué et enregistré tous les concerts) a été ouverte en 2011. Toujours en 2011, est arrivée à Paris, comme Ambassadrice plénipotentiaire, Madame Yvette Fulicea, qui m’a offert la possibilité de collaborer avec cette institution pendant 5 ans de 2012 jusqu’en 2016. La maison de disques « La Dolce Volta » a été elle aussi fondée en 2010. Les pianos Yamaha ont sorti toujours en 2010 l’extraordinaire modèle CFX sur lequel j’ai joué cette intégrale.

 

Vous avez évoqué à plusieurs reprises l’originalité, la poésie et la fragilité de l’œuvre pour piano de Schumann. Vous avez également parlé des difficultés techniques que celle-ci exige, comme, par exemple, le contraste, les ellipses qui donnent l’impression d’une véritable rupture dans le rythme musical. Quelles qualités demande une telle interprétation ?

Schumann écrit une musique d’essence vocale, polyphonique, dont les bases sont l’inspiration et la spontanéité. Ce n’est pas par hasard que sa référence absolue est la musique de Bach.  En parlant du « Clavecin bien tempéré », il donnait à tous les interprètes ce conseil : « Que ce soit votre pain quotidien ». De nombreuses œuvres musicales comme la Novelette n° 8, la Humoresque ou la Fantaisie portent des indications comme : La voix lointaine, La voix intime, La voix intérieure… Il faut préciser que Schumann voyait le piano comme un chœur ou comme un orchestre. Concernant les Études Symphoniques, il écrivait à Clara Schumann : « je veux faire exploser les limites du piano ». Cela signifie pour nous, les interprètes, que chaque doigt est en soi une ligne musicale ou un instrument. Il s’agit donc de nombreuses exigences de fantaisie dans le timbre, d’imagination de couleur, de polyphonie. Et, en plus, un phrasé digne des plus grands, sans parler de l’énergie mise en mouvement dans les grandes œuvres de piano solo.

 

La productrice Judith Chaine fait de vous un portrait, vous définissant comme quelqu’un d’attentif, de curieux, sans aucune peur ». Que faut-il en rajouter à cela ?

Peut-être l’énergie, la fantaisie, le naturel.

 

La Philharmonie de Bucarest avait ouvert la saison 2018 à l’Athénée avec votre concert de piano de Schumann, sous la direction de Christian Badea. Est-ce que c’était votre premier retour à Bucarest après votre départ pour Paris ?

Non, ce n’était pas pour la première fois. J’ai souvent joué avec l’Orchestre Nationale de la Radio. J’ai également joué à l’Athénée, dans les années 1995-1996, dans la saison de musique de chambre en trio avec le clarinettiste Aurelian Octav Popa et la violiste Sanda Craciun Popa. En 2007, j’ai joué pour la première fois avec l’Orchestre Philharmonique George Enescu. En 2011, j’ai joué dans le cadre du Festival Enesco avec l’Orchestre de la Fondation Gulbenkian.

 

Y a-t-il, selon vous, quelque chose de « spécifiquement roumain » dans votre manière d’aborder la musique en général et plus particulièrement le piano ?

Une certaine spontanéité, une manière naturelle d’aborder l’interprétation musicale. Mais aussi, un toucher particulier, un son rond, rempli de timbre mais relâché, sans aucune crispation du bras, ce sont les marques de l’école de mademoiselle Muzicescu. L’idée de peindre avec des sons, de découvrir un maximum de nuances, de couleurs, à tel point que le piano puisse résonner non pas comme un piano, mais comme un ensemble vocal ou orchestral.

 

 

1 Commentaire (s)Réagir
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Jeen mer 23/10/2019 - 09:50

Ne s'agirait -il pas de Gilles Apap plutôt que G. Agap?

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