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FESTIVAL GEORGE ENESCU – Vie et oeuvre d'un compositeur de génie

Par Cristiana Eso | Publié le 13/09/2017 à 12:37 | Mis à jour le 21/09/2017 à 09:39
Photo : FESTIVAL GEORGE ENESCU
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Du 2 au 24 septembre 2017 se tiendra dans la capitale ainsi qu’en province, le Festival George Enescu. Les amateurs de musique classique savent à quel point George Enescu est une icône pour le peuple roumain. Traversant le monde, son exceptionnel élan créateur a transcendé le trésor culturel autochtone, et a fait connaître la richesse particulière du folklore de son pays. Entrés dans le répertoire des grands orchestres, ses chefs-œuvres, de véritables trésors d’audace et d’expressivité, sont autant de défis de difficulté technique, réclamant une interprétation à la fois subtile et audacieuse.

 

 

 

Son existence semble débuter sous le signe de l’extraordinaire : huitième enfant né en 1881, à Liveni (Moldavie), dans la propriété de son père agriculteur, il est le seul survivant de sa fratrie fauchée dans sa première enfance. On peut voir cela comme un présage divin, lorsqu'il reçoit pour ses quatre ans un cadeau assez particulier, un violon qui révèlera un talent artistique hors du commun.

Initié par ses parents et par un virtuose tzigane de son village, moins d’un an après, il se produit publiquement. Par la suite, le compositeur Eduard Caudella le remarque et le fait entrer au Conservatoire de Iasi (l’ancien écolier devenu grand s’efforcera plus tard à moderniser et institutionnaliser l’orchestre philharmonique de la ville qui l’a, jadis, accueilli).

A l’âge de sept ans, l'enfant affectueusement surnommé par sa famille « Jurjac », part pour le Conservatoire de Vienne, bénéficiant d’une exceptionnelle dispense d’âge, (un règlement strict interdisait habituellement l’accès aux candidats n’ayant pas atteint 14 ans), et suit ainsi les traces d’un autre enfant tout aussi exceptionnel, Fritz Kreisler, mais restant le premier non autrichien à y être accueilli. Dans cette ville foisonnante et cosmopolite, il rencontre son idole, Brahms, puis (tel l’enfant Mozart reçu par l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, et par Louis XV à Versailles), le prodige roumain donne un concert privé devant la cour de Vienne, en présence de l’Empereur François Joseph.

Lauréat des premiers prix d’harmonie, de contrepoint et de fugue à Vienne, et ayant déjà composé de nombreuses pièces, il se rend au Conservatoire de Paris pour se perfectionner. Il y apprend à maîtriser les impératifs du contrepoint avec le talentueux André Gédalge et l’harmonie avec Théodore Dubois et Ambroise Thomas. Après un long travail pour appréhender les finesses de la composition, sous le regard encourageant et exigeant de Jules Massenet et de Gabriel Fauré, l’exceptionnel étudiant devenu un concertiste remarqué, fréquente les salons parisiens. Alfred Cortot, Pablo Casals, Jacques Thibaud, Maurice Ravel comptent parmi ses proches. Marcel Proust le rencontre dans le salon de la princesse Bibesco. Certaines de ses amitiés lui permettront de partager le triomphe dans les salles de concerts. Il joue sa première sonate pour piano et violon accompagné par ses amis Jacques Thibaud, puis par Alfred Cortot. De même, la sonate de Ravel cristallise un long attachement unissant les deux interprètes, Ravel (au piano) et Enescu (au violon), étant d’anciens condisciples du Conservatoire.

Grand voyageur, il sillonne l’Europe en tant que concertiste, se produisant jusqu’en Russie et en Amérique où Gustav Mahler fait connaître sa Première Suite. La reine Elisabeth de Roumanie, connue sous le nom de plume de Carmen Sylva, friande de culture, elle-même pianiste et poétesse (le jeune maestro composera des lieder sur ses poèmes) l’accueille de nombreuses fois au château de Peleş à Sinaia.
Promu Chevalier de l’Ordre National de la Légion d’honneur, puis membre correspondant de l’Académie des beaux-arts, Enescu est reçu à l’Académie Roumaine, puis occupe le fauteuil laissé vacant par César Cui à l’Institut de France.

Le catalogue du compositeur englobe un abondant répertoire de musique de chambre instrumentale, vocale, (dont son bien connu cycle des Sept chansons de Clément Marot, créé en présence de Claude Debussy) et de nombreuses œuvres pour orchestre : Poème roumain, les Rhapsodies roumaines - habitées par l’âme de son pays natal - et cinq symphonies. Mais l’œuvre marquante reste le monumental Œdipe, dont la première a lieu à l’Opéra de Paris en 1936. Epique, d’une grande puissance orchestrale, influencée par la musique allemande (Brahms, Strauss) et notamment par le magnétisme wagnérien, mais trahissant aussi des accents debussystes, la partition, d’une grande force dramatique, porte le génie de l’auteur. La critique le fait ensuite entrer dans le panthéon des compositeurs précurseurs du XXe siècle. Hélas, incomprise et sans doute trop ambitieuse, l’œuvre est assez froidement accueillie par le public et, en dépit de son lyrisme puissant et de ses qualités dramatiques, elle n’est pas jouée autant qu’elle le mériterait.

Notons que l’opéra sera donné à Bucarest le 2 septembre, et qu’il sera repris aussi au londonien Royal Festival Hall le 23 Septembre. Il sera monté à Gera au Théâtre de Thuringe dans une nouvelle production en avril et mai 2018. Et pour prolonger le plaisir de l’écoute, certains enregistrements sont disponibles : l’Œdipe sous la direction de Mihai Brediceanu (avec David Ohanesia, Dan Iordăchescu, Ioan Hvorov), ou l’Œdipe interprété par José Van Dam, l’Orchestre de Monte-Carlo avec Lawrence Foster à la baguette et enfin l’enregistrement de l’Opéra de Vienne dirigé par Michael Gielen, avec Monte Pederson chez Naxos. L’essentiel de son œuvre musicale est disponible aux éditions Enoch et Salabert, ainsi qu’aux éditions musicales de Bucarest.

Le fait que la création de l’une des figures musicales imposantes du XXe siècle continue d’être largement méconnue en dehors de son pays, reste regrettable. La raison serait que George Enescu a été surtout connu comme virtuose violoniste et pianiste. Grand pédagogue, il était animé d’un engagement humaniste important. Parmi ses nombreux élèves, se sont fait remarquer des virtuoses tels que : Dinu Lipatti, Christian Ferras, Arthur Grumiaux, Michel Schwalbé, Serge Blanc, Ivry Gitlis et Yehudi Menuhin qui resta parmi ses proches. Ce dernier dira de lui : « Ce qu’il m’a transmis, par son exemple, et non par ses paroles, ce fut l’aptitude de transformer la note en un message vital, de donner une forme, un sens à la phrase, d’insuffler vie à la musique », « Enescu m’a donné la lumière qui a guidé toute mon existence ». Véritable homme de renaissance musicale, le maestro affirmait : « La perfection, qui passionne tant de gens, ne m’intéresse pas. Ce qui importe, en art, c’est de vibrer soi-même et de faire vibrer les autres ».

Conviction que son ami Arthur Honegger, qui s’est toujours attaché à promouvoir avec sincérité et désintéressement la valeur du compositeur roumain, retranscrit ainsi :
« Il me plaît qu’au sein de l’anarchie où nous vivons, un homme de la taille d’Enescu se lève et dise aux jeunes musiciens : « "Soyez vous-même. Ne vivez pas dans la crainte d’être plus ou moins que votre voisin. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le, à votre manière – ce sera bien. Si vous n’avez rien à dire taisez-vous – ce ne sera pas mal non plus ! Ne soyez pas hantés par la notion de progrès artistique. On ne progresse, en matière d’art, qu’à condition d’aller très lentement. Ne cherchez pas de nouveau langage : cherchez « votre » langage, c’est-à-dire le moyen d’exprimer exactement ce qui est en vous. L’originalité vient à qui ne la recherche pas". »

Ses idées sur les fondements de l’art musical, la richesse de son lyrisme à la fois audacieux, moderne et novateur font de George Enescu un compositeur qui relie l’Orient et l’Occident.


***


Après avoir profité du riche programme offert par le festival Georges Enescu, le curieux mélomane trouvera dans le somptueux palais Cantacuzino de style Art Nouveau, l’exposition permanente du Musée National Georges Enescu (Calea Victoriei, numéro 141) dédiée à la vie et à la carrière de ce grand esthète.
 

 

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