Vendredi 3 décembre 2021
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L'Inde multi-ethnique : les Tibétains, les meilleurs réfugiés du monde

Par Audrey Ruchet-Bach | Publié le 17/06/2021 à 01:02 | Mis à jour le 17/06/2021 à 01:02
Photo : @ John Hill
Une affiche marquant les 50 ans d'exil en Inde pour le Dalaï-lama

Invasions, migrations et métissages … Parce que l’Inde est belle et riche dans sa diversité et dans ses cultures du monde s’entremêlant, nous vous proposons une série de 4 articles revenant sur des faits marquants de l’histoire du melting-pot indien.

Combats héroïques, civilisations décadentes et luxuriantes, rêves de gloire ou simplement de vie meilleure, déportation forcée et quête de l’eldorado, acculturation … Venez rêver et voyager à travers les siècles avec nous !

 

Episode 4 : 1959 - L’insurrection de Lhassa échoue, le Dalaï-lama se réfugie en Inde avec 100 000 Tibétains fuyant la Chine

 

Le Tibet unifié est fondé au XIIe siècle par Songtsen Gampo et depuis la dynastie Ming arrivant au pouvoir chez les puissants voisins en 1368, le Tibet oscille entre indépendance et présence chinoise.

 

Le Tibet avant 1959

Au XVIe siècle, les gelugpas, représentants des différentes branches du bouddhisme font appel à Güshi Khan, chef de la tribu mongole des Qoshot. Celui-ci envahit le Tibet en 1640, détrône le roi Tsang et, en 1642, donne le pouvoir à l'abbé du monastère de Drépung, Lobsang Gyatso, le Ve Dalaï-lama. En 1886, les Britanniques font la conquête du Népal et du Bhoutan et détachent le Sikkim du Tibet, le faisant entrer dans le giron indien. Lorsqu’ils se retirent du Tibet en 1908, l’Empire Qing en reprend le contrôle souhaitant l’intégrer politiquement, économiquement et culturellement à la Chine. Toutefois, les Tibétains profitent du déclin de l’empire et de la proclamation de la république de Chine pour déclarer leur indépendance. 

 

Carte de l'empire tibétain entre 780 et 790
Carte de l'empire tibétain entre 780 et 790 - @Javierfv1212

 

Entre 1911 et 1951, le Tibet est ainsi une entité politique indépendante de facto, mais sans bénéficier d'un statut juridique indépendant distinct de la Chine. Dès 1913, le Dalaï-lama crée ainsi une monnaie nationale, des timbres et un drapeau. Le passeport tibétain est alors reçu par l’Inde, la France, l’Italie, le Royaume Uni et les Etats Unis.

 

Le 14eme Dalai Lama en 1956
Le 14eme Dalaï Lama en 1956

 

Mais, ce parfum de liberté se heurte pourtant à la dure réalité : les Chinois sont au pouvoir et dictent la politique. En 1956, ils décident de la collectivisation des terres afin de créer des coopératives socialistes. Les Tibétains se rebellent durant 3 années jusqu’à l’insurrection de Lhassa en 1959 qui est vivement réprimée par l’armée chinoise. Son échec amène la fuite du Dalaï-lama qui se réfugie en Inde, suivi de 100 000 personnes. C’est la première vague de migration que l’Assemblée Générale des Nations Unies qualifie d’ « exode massif » .

 

 

Le Tibet sera à présent un gouvernement et un peuple d’exil.

 

Les Tibétains, les "meilleurs réfugiés du monde"

En Inde, les Tibétains se regroupent massivement dans deux camps de transit Missamari, dans l’Arunachal Pradesh et Buxa Duar au Bengale.

 

 

Rapidement, ces camps temporaires de crise deviennent des habitats permanents. Il est intéressant de se pencher sur leur structure si particulière pour mieux comprendre la survie du peuple tibétain et l’appellation de « meilleurs réfugiés du monde » dont il jouit en Inde.

 

 

Les camps de réfugiés en Inde ont en effet été créés pour générer l’autosuffisance. Les camps sont : 

  • à vocation agricole,
  • à vocation agro-industrielle,
  • à vocation artisanale.

Ils sont habilement localisés dans les régions propices, les camps agricoles au Karnakata ou en Orissa, les camps agro-industriels en Himachal Pradesh et les camps artisanaux dans les montagnes de l’est autour de Darjeeling, dans des zones porteuses d’emploi et de savoir faire spécialisé.

 

 

Ils permettent de maintenir l’unité et l’identité du peuple tibétain puisque chaque camp doit accueillir des réfugiés de l’ensemble des trois régions, l’Amdo, le Kham et l’UTsan afin de préserver le vivre ensemble tibétain et de recréer une unité nationale. Chacun est régi selon  les mêmes règles, dictées par le Dalaï-Lama qui supervise les «  gouverneurs » des camps, comme si ceux-ci étaient les régions d’un état central. Celui-ci agit en chef d’Etat depuis Dharamsala, la capitale du Tibet en exil.

 

McLeod Ganj, le quartier tibétain à Dharamsala
McLeod Ganj, le quartier tibétain à Dharamsala

 


Dharamsala est dite la petite Lhassa et accueille le gouvernement du Tibet en exil. Avec environ 20 000 habitants, elle accueille toutefois plus de 400 000 touristes du monde entier. Elle a été choisie car elle est la capitale depuis le 12eme siècle du bouddhisme en Inde : on y recensait 50 monastères dans la vallée et près de 2 000 moines. Depuis 1961, la ville accueille également l’Institut de médecine et d’astrologie tibétaine.


 

 

Les Tibétains vivent ainsi en vase quasi clos dans des communautés relativement autonomes afin de préserver leur peuple et leurs traditions. Toutefois, ceci a pu causer des incompréhensions sociétales avec les populations locales.

 

L’incorporation des Tibétains dans l’armée indienne a donc été une des réponses du gouvernement indien afin de favoriser le brassage social et culturel. L’unité spéciale 11 solutionne cette problématique de double appartenance : il s’agit des forces spéciales créées après la guerre de 1962 entre l’Inde et la Chine constituant « l’Indo Tibetan Border Police » qu’intègrent majoritairement les tibétains éligibles au service national.

 

Tweet de l’Indo Tibetan Border Police montrant les soldats de l’ITBP en entrainement dans l’Himalaya

 

Pour stimuler les échanges entre les Indiens et les Tibétains et également assurer l’autosuffisance économique de la communauté, s’est instauré le « Sweater business », qui oblige chaque tibétain à sortir du camp pendant trois mois pour partir à l’assaut des villes indiennes et vendre les produits artisanaux confectionnés dans le camp, comme de l’art ou des vêtements, dont les éponymes « sweater ».

 

 

Bibliothèque tibétaine à Dharamsala
Bibliothèque tibétaine à Dharamsala - @John Hill

 

 

Le peuple tibétain se voit ainsi le privilège de vivre à la fois ancré dans ses racines et ses traditions, disposant d’un réel gouvernement en exil, dans une Inde au multi-culturalisme séculaire.

 

 

Le Dalaï Lama enseignant à Dharamsala
Le Dalaï Lama enseignant à Dharamsala

 

 

Ne manquez pas les autres épisodes de notre série sur la diversité de l'Inde :

Episode 1 : 628 - L’arrivée des premiers Sidis en Inde, marchands, serviteurs, esclaves et soldats, originaires d’Afrique de l’Est.  

Episode 2 : 1498 - Vasco de Gama établit le premier comptoir portugais en Inde, ouvrant la voie aux Britanniques, Français, Hollandais et Danois. 

Episode 3 : 1739 - Nadir Shah, le roi perse qui mit Delhi à genoux et fit trembler les Moghols

 

Merci à ma famille ; ma maman, mon amoureux et mon oncle pour leurs relectures et conseils quand a l’élaboration de cette série historique.

Selon vous, serait-ce un exemple à suivre pour l’intégration des réfugiés en Europe ?
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Audrey Ruchet-Bach

Audrey Ruchet-Bach

Audrey Ruchet Bach cultive la polyvalence et la curiosité, les moteurs animant son parcours et ses envies. De l'Inde où elle travaille actuellement, elle cite Gandhi : "Vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours."
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