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Achille Forler, 50 ans de vie(s) en Inde : 2. Les années citoyennes

Par Isabelle Bonsignour | Publié le 06/11/2019 à 00:45 | Mis à jour le 06/11/2019 à 00:45
Photo : Achille Forler aujourd'hui
Ahmedabad Deep Emotions Publishing musicurator.com

En 1969, après avoir voyagé pendant 2 ans, Achille Forler franchit la frontière indienne par le Pakistan et commence ainsi un séjour de 50 ans dans ce pays. Il a raconté à notre rédaction ses multiples vies indiennes. Voici le deuxième épisode : les années citoyennes. Vous pouvez retrouver le premier épisode, les années sauvages ici.

 

Les années 80, fondateur de l'Alliance Française d'Ahmedabad 

Après avoir quitté la forêt de Girnar et régulariser sa situation administrative, Achille Forler se lance dans des études de sanskrit à Ahmedabad, dans le Gujarat. Ayant besoin d’argent pour survivre dans une grande ville, il donne des cours de français et d’allemand.

Trois ans plus tard, l’Ambassade de France en Inde valide son projet de création d’une Alliance Française à Ahmedabad. A la même époque, il rencontre une touriste française, Chantal, et, coup de foudre, la demande en mariage le lendemain ! Tous deux se lancent dans l’aventure et inaugurent l’Alliance en 1982. 

Pendant huit ans, ils animent ensemble l’Alliance Française d’Ahmedabad en donnant des cours de langue, en formant des professeurs de français et en organisant des concerts, des spectacles, des expositions ainsi qu’un ciné-club très populaire. Achille effectue une plongée dans la culture et la langue française, qu’il avait mises de côté depuis son départ d’Alsace. Il y apprend aussi la gestion, car pour le couple recruté sur place et non détaché par le Ministère, leurs salaires dépendaient de la bonne santé financière de l’Alliance !

Achille raconte : “Les cours de français constituaient notre revenu majeur, je devais donc bien les préparer. Le Grevisse était mon livre de chevet. Je me suis évertué à rattraper mon retard littéraire. Je devais aussi me documenter pour la conférence que je donnais avant chaque exposition et nous en avions 10 par an ! En fait, je gérais une PME."

Ces années Alliance Française ont été d’une richesse inouïe. Elles furent mon université.

Le Français a aussi pour objectif de promouvoir des artistes indiens : des musiciens, des peintres et les réalisateurs de la Nouvelle Vague du cinéma indien qu’il invite pour présenter leurs films. En 1989, avec le Centre Pompidou, il organise la première édition de ce qui deviendra le Festival du Film Documentaire de l’Inde. Sans qu’il le sache, son activisme cinématographique plaidera en sa faveur quand le poste d’attaché audiovisuel à l’ambassade de France se libérera quelques mois plus tard.

Il nous confie : "A cette époque, je me suis pris d’intérêt pour un de nos tout premiers membres de l’Alliance, très discret, mais curieux et avide de connaître le monde extérieur. Il est aussi la dernière personne que j’ai invitée dans mon bureau avant mon départ. Il est aujourd’hui Premier Ministre, M. Narendra Modi."

 

Début des années 90, représentant des Français de l’étranger pour l’Asie du sud et attaché audiovisuel

En 1988, Achille Forler est élu Conseiller des Français de l’étranger pour l’Asie du sud. “Sur le plan protocolaire, dans tous les pays allant de l’Iran jusqu’à la Birmanie, je me tenais après l’ambassadeur et son Ministre Conseiller. Ils représentaient l’État, je représentais les Français résidant dans le pays. Contrairement aux Conseillers consulaires actuels, issus de la fâcheuse réforme de 2012, nous avions un vrai statut, donc un vrai pouvoir.”

 

Achille Forler Miterrand conseiller des français de l'etranger
Conseiller des Français de l’étranger avec Mitterrand à Bombay en 1989

 

Il nous a déclaré : “Je crois avoir été décisif dans la création de l’école française de Katmandou. L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) n’en voulait pas, car, parmi les 7 familles fondatrices, seules deux étaient françaises. J’ai sollicité l’intervention de Guy Penne, conseiller du président Mitterrand, qui a pesé sur l’AEFE. Et voyez, l’école existe toujours. L’enthousiasme construit l’avenir, pas les tableurs Excel !”

 

En 1990, on lui propose le poste d’attaché audiovisuel à l’ambassade de France à Delhi. Ironie du sort pour ce Français qui, exactement vingt ans plus tôt, s’était présenté devant ce même bâtiment de l’ambassade vêtu d’un pagne et couvert de cendres à la façon des sâdhus indiens afin de se faire réformer pour “psychologie incompatible avec le service armé”. 

Pendant leur séjour à Delhi, Achille Forler et sa femme habitent dans un ancien bungalow anglais, dans le quartier très prisé des hommes politiques indiens. Ils côtoient des ministres et hauts fonctionnaires du gouvernement central de l’Inde et nouent de solides amitiés. L’ermite de la forêt de Girnar déjeunait maintenant avec les puissants.


1994, Achille devient entrepreneur et fonde sa société

En 1994, suite à la mise en place d’une loi autorisant un étranger à prendre une part majoritaire dans une entreprise locale, le Français saisit l’occasion et crée sa propre société d’édition musicale : Deep Emotions Publishing, qui a pour vocation d’acquérir, administrer, commercialiser et promouvoir des œuvres musicales. Il veut rester en Inde et sait qu’il ne peut pas compter indéfiniment sur son emploi à l’Ambassade de France. Achille Forler  a décidé de se lancer dans la musique avec pour objectif d’arriver à changer les règles concernant les droits d’auteur en Inde.

Dans l’exercice de mes fonctions dans l’audiovisuel à l’ambassade de France, je me suis rendu compte que les auteurs indiens n’étaient pas protégés, ils recevaient une rémunération unique lors de l’écriture du scénario ou de la musique. Le véritable concept du droit d’auteur, les royalties, était bafoué. D’autre part, aucune œuvre indienne n’étant enregistrée à l’international, les producteurs eux-mêmes perdaient de l’argent sans le savoir.

Les débuts furent décevants, plusieurs obstacles empêchent le projet de se développer. Mais, grâce à ses connaissances du monde économique et politique indien, il devient agent d’une grande entreprise française, ce qui lui permet de soutenir financièrement sa famille qui compte désormais trois filles.

En 2001 et 2002, malgré l’hostilité des producteurs, il gagne deux procès importants pour récupérer les droits de ses clients. 

Il nous confie : "Beaumarchais était mon idole ; mes écrits publics en ce temps-là puisaient généreusement dans ses arguments et son style."

En 2004, grâce à sa popularité parmi les créateurs, il est élu au conseil d’administration de l’IPRS, la SACEM indienne, à la stupéfaction des grands labels de musique qui y siégeaient sans opposition. Ceux-ci se déchaînent. 

Il raconte : “ Ils m’ont intenté 8 procès, pour les motifs les plus invraisemblables et dans les endroits les plus improbables, si distants que j’ignorais où ils se trouvaient ! Deux heures d’avion puis deux heures de route. Et bien sûr, quand j’arrivais devant le juge, le procès était ajourné, car l’avocat de la partie adverse “a dû s’absenter inopinément pour un mariage, Votre Honneur.”

En 2005, le groupe BMG (Bertelsmann) investit à hauteur de 50% dans la société d’Achille, apportant ainsi le soutien financier qui lui permet de continuer son combat en faveur des droits d’auteur. 
 

Les années 2000, artisan de la loi indienne sur les droits d’auteurs

Par ses démarches et interventions répétées, le gouvernement central prend conscience de la détresse des auteurs. En 2010, sous l’impulsion de Mme Sonia Gandhi, un nouveau projet de loi pour protéger et rémunérer les auteurs est déposé. Achille Forler, reconnu dans ce domaine, apporte ses conseils, soutenu par des spécialistes français et allemands du droit d’auteur. Les puissantes industries cinématographiques et musicales s’y opposent avec fracas.

Pourtant en 2012, cette loi si controversée, qui fait basculer l’Inde du camp du copyright anglo-saxon vers celui du droit d’auteur européen, est votée à l’unanimité par les deux Chambres, fait unique dans le pays. Il faudra toutefois attendre encore cinq ans avant que les producteurs ne l’appliquent. 

 

En 2015, fondateur d'une nouvelle société de musique à Mumbai

Entretemps, Universal Music avait racheté BMG et était donc devenu le nouveau partenaire d’Achille Forler. En 2015, en désaccord avec les méthodes et objectifs en Inde de son nouvel actionnaire, il vend ses parts et démissionne.

Achille Forler fonde alors une nouvelle entreprise, toujours dans le domaine de la musique, musicurator.com, qui propose d’élever la création d’atmosphères musicales dans les lieux publics - hôtels, restaurants, etc. - au rang d’un art. “L’industrie hôtelière se comporte comme si ses clients n’avaient pas d’oreille. Les principes acoustiques de base, la puissance émotionnelle de la musique, ils ne connaissent pas. Leurs écoles, même à Cornell ou Lausanne, ne l’enseignent pas. Un jour, j’en ai eu assez de payer très cher pour qu’on me serve au petit déjeuner, face à la mer, la musique du samedi soir. Si personne ne le fait, c’est une bonne raison pour agir !”

La plupart des palais iconiques de l’Inde - Umaid Bhavan à Jodhpur, Rambagh à Jaipur, Falaknuma à Hyderabad, etc. - ont fait appel à ses services. Actuellement, la société travaille sur le design musical du Taj Lake Palace à Udaipur. “Comme un film, chaque marque avec une identité forte, chaque lieu unique, doit posséder une bande-son adaptée. Il n’y a pas de luxe sans culture.”

 

Achille Forler est actuellement installé à Thane, dans la grande banlieue de Mumbai, “là où se construit l’avenir de Mumbai”.

 

Tout au long de ces années, surtout au début sur la route, j’ai vu des gens disparaître, j’ai vu des gens mourir, et je me disais : la chance t’a épargné, car ça aurait pu être toi. J’ai vécu plusieurs rôles, chaque fois avec un début et une fin, comme un acteur dans des films. J’ai vu disparaître des mondes : la liberté de traverser les frontières comme citoyen du monde ; les derniers éclats de l’admirable culture afghane ; l’Inde à pied, l’Inde des sâdhus, l’Inde où il suffisait d’enjamber un petit mur pour prendre le thé avec mes voisins, ministres et hauts fonctionnaires ; une certaine Inde aussi qui est en train de disparaître.

 

 

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isabelle bonsignour

Isabelle Bonsignour

Directrice de la publication et responsable éditoriale. Expatriée au long cours et fervente lectrice du site lepetitjournal.com, elle a rejoint l’équipe en créant l’édition de Bombay.
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