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Le risque sismique, un danger bien réel et longtemps sous-estimé

Par Ludivine Paques | Publié le 24/02/2020 à 23:00 | Mis à jour le 24/02/2020 à 23:00
Photo : Après le séisme de Tachileik, dans le Shan, en 2011
Après le séisme de Tachileik, dans le Shan, en 2011, en BIrmanie

Lorsque Khaing Maung Yee a regardé par sa fenêtre, la rue était vide. Pourtant, il aurait juré avoir senti un camion percuter son immeuble. Il était aux alentours de 21h53, le 12 novembre 2019. Nwe Nwe Win, député de la circonscription d’Ahlone, témoigne de même : « J’étais dehors lorsque la secousse est arrivée. Quand j’ai interrogé l’administration générale, ils ont dit que des résidents des quartiers de Kyauktada et de Botahtaung l’ont également senti ». Le tremblement de terre qui a touché Yangon pendant quelques secondes ce jour-là a été mesuré par la station sismique de Kabar Aye à 4,1 sur l’échelle de Richter et il a fait pencher une vingtaine de bâtiments, dont huit qui nécessiteront des réparations car leur inclinaison dépasse le maximum autorisé de 17 centimètres par rapport à la verticale. Les cinq millions d’habitants de Yangon vivent sur un sol mou constitué de dépôts sédimenteux transportés par l’Ayeyarwady. Un sol peu stable qui fragilise les constructions qui y ont poussé dans un certain chaos ces dernières décennies.

Ce tremblement de terre rappelle l’omniprésence du risque sismique qui menace la Birmanie. Le pays se situe dans une zone tectonique très active entre plaques indienne, eurasiatique et birmane. La faille transformante de Sagaing, longue de 950 kilomètres au milieu de la Birmanie selon un axe nord-sud, a provoqué les principaux tremblements de terre récents : Tachileik en 2011, puis Shwebo l'année suivante, avant le séisme d'Août 2016 qui a coûté à Bagan plusieurs dizaines de ses temples vieux de plusieurs siècles. Mais c’est aussi cette faille qui est la cause du séisme de Bago, en 1930. Un séisme d’une magnitude de 7,3 qui a entraîné la mort de plus de 500 personnes sur place et d’une cinquantaine à Yangon. Sans oublier la faille de Kyaukkyan, dans le Shan, source en 1912 du séisme le plus fort enregistré en Birmanie, avec une magnitude de 8,0. Depuis le début de l'année 2018, ce sont une quinzaine de séismes de faible magnitude qui ont frappé la Birmanie, année inaugurée par un séisme de magnitude 6,0 qui a fait trembler la terre entre Yangon et la capitale Naypyidaw, au matin du 12 janvier.

Yangon, justement, la zone la plus densément peuplée du pays est en première ligne des dangers sismiques. La capitale économique ne comptait que 2,9 millions d’habitants en 1990 mais devrait en accueillir 7 millions en 2024. Depuis 2011, le pays a en effet connu un développement urbain fulgurant, favorisé par les investissements étrangers ainsi que par l'aide internationale. La population se densifie, et les bâtiments aussi. Et la grande majorité d’entre eux, y compris parfois certains récents, ne sont pas construits aux normes antisismiques. Or, La faille de Sagaing passe à seulement 25 kilomètres de la ville et de sa périphérie et expose jusqu'à 10 millions de personnes à une catastrophe. Car les géologues estiment que ce segment de la faille devrait prochainement causer un tremblement de terre de grande ampleur. Le professeur U Myo Thant, vice-président du Myanmar Earthquake Committee, explique que l'intervalle de récurrence pour un séisme de 7,0 - et plus - est de 80 à 100 ans. Et le dernier lié à ce segment est celui de Bago, en 1930… S'attaquer aux infrastructures urbaines négligées de Yangon devrait donc être une priorité pour les gouvernements, régional comme national.

Le Myanmar Earthquake Committee (MEC) a été fondé en 1999 en tant qu'organisation à but non lucratif. Des spécialistes de trois organisations, la Direction de la météorologie et de l'hydrologie (DMH), la Fédération des sociétés d'ingénierie de Birmanie et la Société de géologie de Birmanie ont collaboré à sa création. Ses ingénieurs ont supervisé un nouveau code du bâtiment tenant compte des tremblements de terre, qui a été présenté au gouvernement en 2017. Depuis, il est en attente, n'a pas encore été transposé en loi ou même traduit de l'anglais en birman, et sa date d’entrée en vigueur est encore inconnue. Le code fournirait pourtant un guide sécurisé pour les agrandissements urbains et les villes satellites qui fleurissent à Mandalay et Yangon. En revanche, il ne propose rien pour les bâtiments plus anciens, pourtant nombreux dans les deux villes.

Or, un problème classique de la prévention sismique consiste à établir des zones où les gens peuvent se mettre à l'abri pendant un tremblement de terre. Dans les rues étroites des quartiers densément peuplés tels que Tamwe, Latha, Lanmadaw, Kyauktada et Pabedan au cœur de Yangon, les bâtiments sont alignés de manière dense, laissant peu d'espace aux résidents pour fuir en cas de besoin. Selon U Saw Htwe Zaw, secrétaire général du MEC, Earthquake Committee, « en cas de catastrophe, il est difficile de garantir la sécurité de tous, nous devons donc désigner des zones potentiellement moins impactées, où les habitants pourraient trouver refuge ». Et de préciser que ces zones de sécurité pourraient comprendre des bâtiments construits selon les normes antisismiques, des parcs ou des terrains de jeux pour enfants. Et designer ne suffit pas : il faut informer la population et éventuellement la former, estime l’expert, « indiquer aux résidents et à la population en général l'emplacement de ces zones désignées afin de savoir lesquelles sont les plus proches de leurs habitations ».  U Saw Htwe Zaw ne se fait pourtant guère d’illusion : « Nous ne nous inquiétons que lorsque nous faisons face à une catastrophe. Nous devons remercier les petits tremblements de terre, qui nous rappellent le danger imminent ». De fait, la désignation de zones sûres en est encore au stade de la planification…

Le 6 août 2019, le ministère de la Protection sociale, du Secours et de la Réinstallation, le gouvernement régional et des organisations partenaires ont publié un Plan de préparation et de réponse au séisme (PPRS) pour Yangon. Ce plan émet des recommandations quant à la préparation, à l'intervention d'urgence, à la gestion de l'information et la réinstallation après un éventuel séisme. Mais les moyens financiers et humains de sa mise en œuvre ne sont pas clairs… Il existe aussi des initiatives en faveur des populations, comme la semaine d’information et de sensibilisation aux risques sismiques qui s‘est tenue la semaine dernière dans six circonscriptions de la ville ou des vidéos diffusées dans les bus dotés d’écrans.

Auparavant, la surveillance des risques naturels se concentrait sur les événements climatiques extrêmes, comme les cyclones, et pas toujours avec grand succès, comme l’épisode Nargis l’a malheureusement démontré. Quant au suivi des tremblements de terre, il était difficile en raison des problèmes de maintenance des stations sismologiques sous l'ancienne dictature militaire, qui impliquaient de voyager à travers le pays et de pouvoir compter sur des systèmes de communication suffisamment fiables pour maintenir un flux de données en temps réel. Le DMH a parfois dû s'appuyer sur les données des pays voisins tels que la Thaïlande et l'Inde pour transmettre des informations sur les séismes et les alertes au tsunami.

Or, les stations sismologiques enregistrent en continu les vibrations du sol. La densité et la fiabilité de ces réseaux sont les garants de l'efficacité (précision et continuité) de la surveillance car c'est la mise en commun et la comparaison des signaux enregistrés simultanément en plusieurs points de mesure qui permettent la détection des séismes et leur caractérisation précise. Aujourd'hui, la Birmanie dispose d’un réseau de 30 stations, installées à travers le pays l'année dernière, qui détecte chaque jour quatre à cinq tremblements de terre mineurs, selon l'Observatoire de la Terre de Singapour qui a participé à ce le projet. (En France, les réseaux de surveillance sismologique comptent plus de 150 stations).

Le DMH peut donc émettre des informations sur les tremblements de terre et des alertes aux tsunamis plus rapidement et plus précisément que jamais auparavant, se réjouit Yin Myo Min Htwe, sismologue au DMH. Grâce à quoi les services d’intervention et de secours peuvent rapidement estimer où les dommages les plus importants pourraient être causés par un tremblement de terre et réagir en conséquence. Sous la direction de son directeur général, Kyaw Moe Oo, le DMH produit désormais également des cartes des secousses, qui montrent les régions du pays les plus impactées. De son côté, U Myo Thant, vice-président du MEC, et son collègue Saw Htwe Zaw, ingénieur, ont établi des partenariats avec des universités et instituts étrangers ainsi qu'avec UN-Habitat, agence des Nations-Unies. C’est ainsi qu’une simulation de gestion de crise a été organisée pour les gouvernements national et de la région de Mandalay début février 2018 à Naypyidaw, avec l’assistance de l'ONU. L'exercice a été le premier test en temps réel du Comité national de gestion des catastrophes, présidé par le vice-président U Henry Van Thio, formé suite à la loi de 2013 sur la Gestion des catastrophes naturelles.

C’est à cause du séisme de Chauk, dont la magnitude de 6,8 a fait trembler Bagan en août 2016, qu’U Myo Thant et Saw Htwe Zaw ont pu mettre la prévention sismique dans les priorités du gouvernement. Et encore aujourd’hui, comme en atteste une récente séance de questions/réponses à la chambre des Nationalités du Parlement, le patrimoine culturel et religieux constitue une préoccupation au moins aussi importante que la sécurité des personnes aux yeux des dirigeants du pays. Mais indéniablement les autorités ont pris conscience du risque énorme et s’attellent à le prendre en compte, même si cela est encore lent et maladroit.

U Myo Thant apprécie le soutien dont lui et ses collègues jouissent désormais, qui permettent des recherches essentielles pour mieux comprendre le réseau de failles mineures associés à celle de Sagaing : « Nous avons effectué des recherches sur la section de la faille de Naypyidaw en 2019. Cette année, nous commencerons à dresser une carte détaillée et à prendre des photos aériennes à l'aide de drones à Thabeikkyin, dans la région de Mandalay. Nous essayons d'obtenir des données détaillées complètes sur la faille. En menant des recherches sur chaque section, nous espérons que nous pourrons mieux juger les menaces potentielles sur la base des données des séismes précédents ».

Hier : Catastrophes naturelles : la Birmanie est-elle prête ?

Demain : Les cyclones, de plus en plus nombreux…

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