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« Une laïcité ignorant les religions se rend impuissante »

Par Hélène Boyé | Publié le 14/09/2019 à 16:47 | Mis à jour le 16/09/2019 à 12:26
Photo : Philippe Gaudin, directeur de l’Institut européen en sciences des religions
Philippe Gaudin laïcité Liban

Le directeur de l’Institut européen en sciences des religions, Philippe Gaudin, était de passage à Beyrouth à l’occasion du congrès de rentrée de la Mission laïque française au Liban. Il nous parle de l’universalité de la laïcité et de l’importance de l’enseignement des faits religieux.
 

Lepetitjournal.com/Beyrouth : Qu’est-ce que la laïcité dans un pays multiconfessionnel, voire ultra-confessionnel comme le Liban ?

Philippe Gaudin : Le Liban partage quelque chose avec la laïcité telle qu’elle est définie en France. L’Etat libanais est neutre, il n’est pas inféodé à un culte en particulier. La différence fondamentale entre les deux pays réside dans le statut personnel des citoyens. En France, il y a un droit civil, universel et commun, depuis la Révolution française. La France a adopté le mariage civil, contrairement au Liban.

Je ne suis pas là pour juger un autre pays qui a une autre histoire que celle de la France et qui est infiniment respectable. Beaucoup de Libanais, notamment les jeunes, aspirent à un système civil à la française. Il n’y a rien de plus symptomatique au Liban que ces mariages mixtes contractés à Chypre ou ailleurs pour être ensuite enregistrés au Liban. Il y a une contradiction croissante entre une tradition juridique et les meurs d’aujourd’hui au Liban.
 

On parle de laïcité à la française ou à la libanaise. Y a-t-il vraiment plusieurs formes de laïcité ?

Il y a plusieurs formes de laïcité dès lors que l’histoire religieuse et politique est différente. La forme que la laïcité a pu prendre en France est née du combat contre la prégnance de l’Eglise catholique. Dans d’autres pays, les choses se sont passées autrement.

On peut définir la laïcité comme une loi politique encadrant les grandes libertés fondamentales, telles que la liberté de conscience, la liberté d’expression et la liberté de culte.  Les grands pays démocratiques partagent cela, avec certes des modalités différentes, comme par exemple la présence de la religion à l’école ou la question de savoir si des structures associatives religieuses peuvent être subventionnées ou non.

On oublie aussi qu’en France il y a le cas particulier de l’Alsace-Moselle qui a gardé le statut concordataire du 19eme siècle mais aussi la Guyane. Derrière un apparent monolithisme du cas français, il y a un peu plus de complexité.

Avec ses 18 communautés et son pluralisme religieux, le Liban est peut-être plus expérimenté que des pays comme la France. Mais en optant pour la politique par communauté, plutôt que de fédérer les énergies pour le bien commun et l’intérêt général, le Liban n’est pas en phase avec l’ensemble des pays démocratiques et laïques tel que défini précédemment.
 

L’enseignement des faits religieux renforce-t-il ou non la laïcité ?

Absolument. C’est l’expression même de la laïcité de l’enseignement. Le propre de l’enseignement laïc est qu’il ne se refuse aucun type de questionnement et objet d’étude. Le fait religieux est consubstantiel à l’histoire de nos sociétés et à nos cultures. Il suffit de regarder les monuments et les œuvres d’art pour s’en rendre compte.

Il faut mieux le comprendre, mais pour cela, il faut s’en donner les moyens, en diffusant les différents savoirs accumulés sur ces questions-là, souvent réservés à un petit club de savants. C’est la mission de l’institut que je dirige.
 

Est-ce vraiment à l’école républicaine d’enseigner les faits religieux ?

Tout à fait ! Tout dépend de la façon dont on écrit les programmes, notamment en histoire ou en lettres par exemple. Ce n’est pas une discipline à part. Les faits religieux dans l’école laïque ont tout à fait droit de cité. En classe de première, il y a des enseignements de spécialités où il est question notamment des relations entre l’Etat et la religion au 20eme siècle.  Mais on peut déplorer qu’il n’y ait pas d’avancée significative en France dans les programmes sur l’enseignement des faits religieux. On peut même parler d’une certaine stagnation.

D’abord, les élèves sont surchargés de travail, ils ont tellement de choses à apprendre. Ensuite, il y a une frilosité, en France, par rapport à cette question. On peut aussi bien être critiqué par des religieux qui ont le sentiment qu’ils sont les seuls à détenir le savoir légitime sur la religion, que par des gens qui défendent une idée de la laïcité qui consiste à penser que le mieux à dire sur le phénomène religieux est de ne pas en dire mot, comme si l’étude du fait religieux devait être contrebalancée par l’étude de l’athéisme mais ce n’est pas du tout la même chose.

On ne peut pas comprendre la société et les œuvres d’art de l’Egypte ancienne sans entrer dans une intelligence du phénomène religieux.
 

En 2018, vous avez publié un livre « Tempête sur la laïcité ; comment réconcilier la France avec elle-même ». La France doit-elle réinventer sa laïcité ?

Elle n’en doit pas changer les grands principes, mais elle doit les repenser et inventer des pratiques adaptées à notre temps. Il faut faire de la laïcité un objet de formation et d’enseignement en tant que tel, indépendamment du fait que l’école est laïque dans son principe général. Il faut enseigner le fait religieux de la manière la plus sérieuse possible.

Il faut également songer à une politique de formation des cadres religieux via les aumôneries. Je pense que c’est une des grandes questions de ce qu’on appelle l’islam de France. Les aumôniers de toutes les confessions, notamment musulmane, reçoivent un agrément.

J’aime l’expression de ‘laïcité d’intelligence’ comme lors qu’on dit qu’on vit en bonne intelligence avec ses voisins et que ça se passe bien. Une laïcité qui serait totalement ignorante des religions du point de vue de la connaissance est une laïcité qui se rend elle-même impuissante.

 

Hélène Boyé, directrice de la publication de LPJ Beyrouth

Hélène Boyé

Co-fondatrice et directrice de publication LPJ Beyrouth. Expatriée depuis plus de 17 ans au Liban, atteinte de « libanolose », mon seul désir, faire connaitre le Liban sous un autre regard.
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